CD. Handel : Music for Queen Caroline (1 cd Les Arts Florissants, William Christie, 2013)

William Christie dĂ©voile la veine funĂ©raire de HaendelCD. Handel : Music for Queen Caroline (1 cd Les Arts Florissants, William Christie, 2013). Pour son second disque Handel Ă©ditĂ© sous son propre label discographique, William Christie grand spĂ©cialiste de Handel, dĂ©voile un cycle d’une sincĂ©ritĂ© inĂ©dite Ă  laquelle le chef fondateur des Arts Florissants apporte son expĂ©rience des oratorios et des opĂ©ras. Ici le geste n’a jamais semblĂ© plus Ă©conome, fin, mesurĂ© ; il articule le sens et les images du sublime texte des FunĂ©railles de la Souveraine dĂ©cĂ©dĂ©e en 1737 (Funeral Anthem for Queen Caroline HWV 264) en un travail subtil et profond sur la prosodie et la dĂ©clamation, littĂ©ralement prodigieux : il tĂ©moigne aussi avec une sincĂ©ritĂ© inĂ©dite, de l’amitiĂ© exceptionnelle qui unissait le musicien Ă  sa protectrice la Reine Caroline.

De prime abord, le coloris particulier de l’orchestre se distingue dĂšs le dĂ©but du HWV 260 Coronation Anthem pour le roi Georges II) : mĂ©lange habile de raffinement pastoral et majestueux (William Christie dose astucieusmeent hautbois et trompettes) crĂ©ant le cadre  d’une cĂ©rĂ©monie de rĂ©jouissance qu’aucune entrave malgrĂ© le dĂ©corum requis, ne vient alourdir ni emplomber : c’est solennel sans ĂȘtre compassĂ© ; vivant et naturel mais toujours recueilli. Le chƓur est d’une cohĂ©rence festive et affĂ»tĂ©e, Ă  l’articulation souple, naturelle et lumineuse, celle des Arts Florissants, rĂ©fĂ©rence chez Handel depuis 30 ans Ă  prĂ©sent, grĂące Ă  la ferveur de leur chef fondateur William Christie. Ferveur attendrie de vrais bergers presque alanguis du 2 (Exceeding glad shall he be of thy salvation…) : en fait ce sont les croyants sereins, presque transfigurĂ©s par la grĂące qui leur est faite par l’obtention de leur salut : tout tend ici vers la lumiĂšre croissante (et l’Ă©lĂ©vation d’une bienheureuse humanitĂ© resplendissante de joie partagĂ©e, celle du couronnement d’un ĂȘtre irradiĂ© lui aussi par la bienveillance du Seigneur).” Bill ” rĂ©vĂšle ce gĂ©nie poĂ©tique de Handel capable de transformer un Ă©vĂ©nement dynastique en exaltation poĂ©tique, en cohĂ©sion fraternelle et fervente dont la sincĂ©ritĂ© nous touche immĂ©diatement.

Plus cĂ©rĂ©moniel encore sur le papier, le Te Deum HWV 280 auquel William Christie sait pourtant prĂ©server l’enveloppe intimiste et remarquablement individualisĂ©e de l’expression.
La Reine Caroline (Queen Caroline, Caroline d’Ansbach) ne fut pas seulement une protectrice avisĂ©e, au goĂ»t sĂ»r, bienveillante pour le compositeur officiel d’alors : Handel. Elle fut surtout une proche et une amie, relation exceptionnelle qui relie l’artiste et le politique en un regard commun, une sensibilitĂ© singuliĂšre et profonde, vĂ©cue en miroir par deux Ăąmes esthĂštes et exigeantes.  Le programme de ce disque nous dit cette entente remarquable qui renforce la qualitĂ© de la souveraine, femme de goĂ»t et de lettres, Ă  la sensibilitĂ© rare qui entretient une correspondance avec Leibniz… Evidemment Handel devait beaucoup l’admirer.
CLIC D'OR macaron 200Cela s’entend Ă©videmment dans les piĂšces rassemblĂ©es par William Christie dans ce second disque Handel (le prĂ©cĂ©dent Belshazzar avait mĂȘme inaugurĂ© la collection discographique nouvelle, coffret Belshazzar 2012, Ă©galement “CLIC de classiquenews). Ici les qualitĂ©s du continuo fervent et d’une souplesse Ă©lĂ©gante se distingue spĂ©cifiquement (second Ă©pisode du Te Deum oĂč le clair tĂ©nor de Sean Clayton et la basse de Lisandro Abadie articulent l’hymne admiratif du texte pour le Christ). Ce Te Deum dĂ©ploie Ă  l’orchestre un tapis instrumental subtilement caractĂ©risĂ© oĂč chaque voix soliste s’inscrit avec  la prĂ©cision et l’Ă©clat d’un gemme : William Christie en fait une chĂąsse brillante par le raffinement de son travail d’orfĂšvrerie. L’ensemble Ă©blouit par sa lumiĂšre intĂ©rieure partagĂ©e par les 3 solistes masculins, le chƓur et surtout l’orchestre d’une vivacitĂ© attendrie, majestueuse, Ă©clatante. ÉvĂ©nement politique oblige, le Te Deum est un acte collectif oĂč la priĂšre individuelle qui s’incarne dans la voix des solistes exprime surtout la ferveur tendre des commanditaires (trĂšs belle priĂšre de Vouchsafe O Lord… dont le timbre pur et inspirĂ© du contre tĂ©nor Tim Mead semble concentrer le sentiment de bĂ©atitude intime). LĂ  encore un hommage rendu par Haendel Ă  ses patrons, Ă  sa remarquable protectrice Caroline.

 

 

 

SincĂ©ritĂ© du Handel funĂšbre…

 

Le clou du programme demeure Ă©videmment, l’instant d’ample dĂ©ploration funĂšbre du Funeral Anthem pour la Reine Caroline (HWV 264) : la retenue et le recueillement intĂ©rieur distillĂ©s par le fondateur des Arts Florissants soulignent la profondeur accablĂ©e de la partition handĂ©lienne. Tout y est subtilement Ă©noncĂ© au diapason de la pudeur et d’un sentiment sincĂšrement recueilli, celui d’un musicien qui a perdu son amie. L’excellente prise de son, restituant et la rĂ©sonance de l’Ă©glise et la prĂ©cision fruitĂ©e et ronde des instruments accordĂ©s aux voix du chƓur, renforce l’impact Ă©motionnel de cette spectaculaire rĂ©flexion sur le mort. C’est un momento mori traversĂ© de visions hautement thĂ©Ăątrales propre Ă  l’esthĂ©tique baroque, mais aussi enrichi de sublimes et fulgurants accents Ă©motionnels. La prouesse des choristes n’est pas mince : les spectateurs auditeurs des concerts de la tournĂ©e (dont la salle Pleyel en novembre 2013) ont pu le mesurer jusque dans le placement des chanteurs : Bill mĂ©lange chaque voix, dĂ©cloisonnant le son par pupitre, opĂ©rant un scintillement inĂ©dit des timbres oĂč chaque chanteur dĂ©fend sa partie en soliste.

Handel-Queen-caroline-funeral-anthem-1737-Les-Arts-Florissants-William-Christie-1-cd-Douglas-keneddy-au-concert-nouvelle-inedite-les-arts-florissants-william-christie-1-cdUn travail prodigieux sur l’articulation et la projection du texte choral. L’individualisation et la cohĂ©sion font la force de cette lecture, Ă  la fois lamentation collective et acte de tendresse personnelle. La grandeur et la sincĂ©ritĂ© s’y dĂ©ploient avec une grĂące et une plĂ©nitude peu commune (section finale du chƓur initial The ways of Zion do mourn… oĂč pĂšse le ressentiment partagĂ© du deuil sur le mot “sikh / soupire”). Le refrain choral  “How are the mighty fall’n!” Ă©noncĂ© Ă  trois reprises (et Ă  chaque fois de façon difĂ©rente) comme un motif obsessionnel et terrifiant, incarne comme un cri Ă  peine couvert, l’effroi de la mort : voix Ă©perdues, dĂ©munies auxquelles rĂ©pondent les cordes amĂšres et comme paniquĂ©es (quel art de la part de William Christie) ; deux registres se cĂŽtoient alors : la volontĂ© de recul face Ă  la douleur profonde (solennitĂ© et grandeur du premier chƓur), et le dĂ©sespoir franc, immaĂźtrisĂ© (expression sans masque d’un deuil atroce) : soit l’Ă©quivalent du transi et du gisant lĂ©guĂ©s par la statuaire de la Renaissance. Les textes intercalĂ©s regrettent la noblesse de celle qui est trĂ©passĂ©e, brossant un portrait d’une douceur inĂ©dite jusque lĂ  pour une musique funĂšbre (plage 15 : When the ear heard her...) ; autant de pudeur Ă©vocatrice ne peut s’expliquer sans l’attachement du compositeur Ă  sa protectrice. L’enchaĂźnement avec le chƓur de dĂ©ploration n’en est que plus violent. Le geste du chef et la rĂ©alisation des interprĂštes produisent une fresque saisissante par son humanitĂ©, sa retenue, son Ă©lĂ©gance, tout en soulignant la progression tĂ©nue du plan poĂ©tique : solennitĂ©, affliction dĂ©sespĂ©rĂ©e puis dithyrambe attendri, enfin bĂ©atitude et apothĂ©ose pour la dĂ©funte Caroline.
Jouant constamment entre la grandeur et la sincĂ©ritĂ©, l’effroi et la pudeur, William Christie rĂ©ussit le dramatisme et la profondeur d’un programme qu’on aurait estimĂ© de l’extĂ©rieur : cĂ©rĂ©moniel et convenu. Il n’en est rien grĂące Ă  l’approfondissement trĂšs fin d’un chef articulĂ©, vĂ©ritable alchimiste du verbe dĂ©clamatif, introspectif, murmurĂ© (raffinement ciselĂ© de la coupe linguistique et du continuo enveloppant de l’Ă©pisode – plage 19-, oĂč tout bascule de l’affliction Ă  la certitude nouvelle et lumineuse : The righteous shall be had / Le juste sera tenu…). Alors se dessine concrĂštement l’Ă©clat de l’apothĂ©ose (And the wise shall shine…). Wiliam Christie confirme indiscutablement ses affinitĂ©s avec les champs handĂ©liens, sachant toujours prĂ©server la justesse du geste, la profondeur et la cohĂ©rence de l’intonation dans une musique qui sans lui, sonnerait ailleurs creuse et grandoliquente (dernier soupir murmurĂ© de la conclusion conçue comme une derniĂšre nouvelle aurore plutĂŽt qu’une cĂ©lĂ©bration appuyĂ©e). Soulignons l’excellence des choristes des Arts Florissants, cƓur ardent, Ă  l’intensitĂ© collective d’une bouleversante sincĂ©ritĂ©. VoilĂ  une maĂźtrise et une maturitĂ© grĂące auxquelles ce Handel aussi juste partage avec son contemporain JS Bach, la mĂȘme profondeur, une mĂȘme irrĂ©sistible vĂ©ritĂ©.

 

 

 

Handel : Music for Queen Caroline. The King shall rejoice, Coronation anthem HWV 260. Te Deum in D Major “Queen Caroline”, HWV 280. The Ways of Zion Do Mourn “Funeral Anthem for Queen Caroline”, HWV 264. Tim Mead, Sean Clayton, Lisandro Abadie. Les Arts Florissants. William Christie, direction. DurĂ©e : 1h12mn. EnregistrĂ© Ă  Paris, en novembre 2013.  1 cd Les Arts Florissants, William Christie Éditions. DurĂ©e 1h12mn.

Handel-Queen-caroline-funeral-anthem-1737-Les-Arts-Florissants-William-Christie-1-cd-Douglas-keneddy-au-concert-nouvelle-inedite-les-arts-florissants-william-christie-1-cdAu concert / At the concert… Un texte inĂ©dit par Douglas Kennedy. Comme Ă  son habitude, le nouveau label de William Christie Ă©dite aussi en complĂ©ment du cd, une nouvelle inĂ©dite commandĂ©e Ă  un Ă©crivain. Avec Music for Queen Caroline, l’Ă©diteur publie en un livret spĂ©cifique Au concert de Douglas Kennedy : Ă  New York, une amĂ©ricaine et son compagnon assiste au concert des Arts Florissants (mĂȘme programme que le cd). L’hĂ©roĂŻne de ce court texte remarquablement Ă©crit, Ă©voque sa vie, ses relations amoureuses, sa situation intime, ses parents dont le souvenir se confond avec la musique funĂšbre de Haendel. Passionnant. L’un des meilleurs textes Ă©ditĂ©s aux cĂŽtĂ©s de ceux prĂ©cĂ©dents signĂ©s RenĂ© de Ceccaty (CD “Mantova” : Livres IV,V,VI de Monteverdi), Jean Echenoz (A Babylone – Belshazzar de Handel)…

 

 

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