CD. Handel : Belshazzar. William Christie (3 cd, 2012)

CLIC D'OR macaron 200CD. Handel : Belshazzar. William Christie (3 cd, 2012)   …   Pour William Christie, le choix d’aborder Belshazzar (King’s Theatre, Haymarket 1745) comme premiĂšre oeuvre inaugurant son nouveau label discographique, n’est  pas fortuit. Dans la quĂȘte de perfectionnement de l’oratorio dramatique anglais (prolongement naturel de l’opĂ©ra), Belshazzar incarne un sommet dans le catalogue  HandĂ©lien, tant par la richesse et le raffinement de sa musique que la construction dramatique du livret de Jennens. Le geste trĂšs subtilement caractĂ©risĂ© de Bill (William Christie) recueille ici des annĂ©es de pratique handĂ©lienne (comme il Ă©blouit littĂ©ralement dans l’interprĂ©tation de Rameau) et plus concrĂštement, l’enregistrement de ce Belshazzar anthologique profite Ă©videmment de la tournĂ©e des concerts (dĂ©cembre 2012) qui ont prĂ©cĂ©dĂ© les prises en studio.

 

 

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Flamboyant Belshazzar de William Christie

critique

 

 

Handel_Belshazzar_William ChristieLe chef et fondateur des Arts Florissants exprime le souffle mystique des prĂ©ceptes de Daniel, la souffrance si humaine – et donc bouleversante-, de Nitocris, la mĂšre de Belshazzar, comme la juvĂ©nilitĂ© animale et aveugle de Belshazzar ; portĂ©s par une telle vision, les protagonistes rĂ©alisent une trĂšs fine caractĂ©risation de chaque profil individuel.
C’est aussi un trĂšs intelligente restitution des situations du drame (solistes sortant du choeur agissant avec les autres choristes ainsi qu’avec les protagonistes ; duos rares si enivrants (dont le sommet bouleversant entre Nitocris et son fils Ă  la fin du I) ; raccourcis fulgurants telle la mort de Belshazzar sur le champs de guerre contre Cyrus le perse … ” expĂ©diĂ©e ” en quelques mesures). Tout cela ajoute du corps et un souffle souverain, de nature Ă©pique au drame spirituel.

Mieux les choeurs n’ont jamais Ă©tĂ© plus animĂ©s, vivants, imprĂ©cateurs ou acteurs enivrĂ©s, guerriers, ou captifs persĂ©cutĂ©s, tour Ă  tour, babyloniens, perses ou juifs selon les tableaux. De ce point de vue, les chanteurs des Arts Florissants n’ont jamais semblĂ© plus inspirĂ©s et mieux chantants, portĂ©s par la force des images et le sens spirituels du texte. HallucinĂ©s ce sont les juifs qui implorent les Babyloniens de ne pas commettre des actes blasphĂ©matoires (Recall, O King, 18b) en un souffle dĂ©clamatoire Ă  la fois grandiose et sincĂšre (ampleur incantatoire de Try grandsire trembled…); puis au dĂ©but du II, une mĂȘme aisance dans l’articulation collective, entre Ă©lĂ©gance et humanitĂ© suscite l’enthousiasme. Les sopranos se surpassent dans un angĂ©lisme fluide (plage 8 : quatre sections enchaĂźnĂ©s, quand les eaux de l’Euphrate se retirent) et acte contrastĂ© assumĂ©, ce sont les Babyloniens, enivrĂ©s, indĂ©cents qui commettent l’irrĂ©parable Ă  l’occasion du festin spectaculaire (plage 10) : l’attention au texte, la libertĂ© du geste vocal expriment l’intense dramatisme de la situation chorale ; le peuple de Belshazzar saisit par sa vulgaritĂ© dĂ©cadente, sa laideur morale, son dĂ©hanchĂ© provocateur. Du trĂšs grand art et de la part de William Christie, une vision gĂ©niale sur l’articulation du texte.
Le feu et l’implication de l’orchestre sous la conduite du chef restituent l’arriĂšre fond historique qu’apporte Jennens au livre de Daniel, source centrale de l’oratorio. Autour du roi fĂ©lon, se pressent les agissements de ses ennemis : le perse Cyrus qui assiĂšge la citĂ©, Gobrias, noble assyrien, pĂšre inconsolable car Belshazzar a tuĂ© son fils…  Le collectif des juifs, captifs Ă  Babylone, aide Cyrus Ă  dĂ©tourner l’Euphrate pour pĂ©nĂ©trer dans la ville et tuer le jeune fou … (c’est la raison pour laquelle Belshazzar mort, Cyrus est acclamĂ© comme un libĂ©rateur).
Trois tempĂ©rament se distingue au sein d’un plateau trĂšs cohĂ©rent. Le choix de Iestyn Davies dans le rĂŽle du prophĂšte Daniel est des plus judicieux : l’ample legato d’une couleur diaphane et abstraite exprime la force atemporelle et divine d’un ĂȘtre dĂ©tachĂ© de l’action guerriĂšre, qui inspire Ă  l’auditeur comme Ă  Nitocris, cette certitude admirable, cette puissante aspiration vers le sublime mystique : du grand art. Torche vivante, tendre et affligĂ©e, sur une corde tendue d’une juste Ă©motivitĂ©, la soprano Rosemary Joshua qui est familiĂšre du rĂŽle (elle l’a chantĂ© Ă  Aix en Provence sous la direction de Jacobs) offre un portrait ardent et trĂšs fin lui aussi de Nitocris. Quant Ă  Belshazzar, la fougue primitive, son aveuglement animal, que rĂ©ussit Ă  trouver et dĂ©velopper le jeune tĂ©nor Allan Clayton, il est lui aussi prodigieux. Sa juvĂ©nilitĂ© sincĂšre nous le rend touchant. Un comble.

GĂ©nie dramatique, Handel suit et sublime l’Ă©popĂ©e biblique (en particulier le Livre de Daniel), avec un sens du drame prophĂ©tique, mĂȘlant sentiment du miracle et horreur absolue, frĂ©nĂ©sie guerriĂšre et barbare, irrĂ©sistible Ă©lĂ©vation spirituelle : l’Ă©cart des registres poĂ©tiques est saisissant pour ne pas dire vertigineux. Certains passages purement orchestraux insistent encore sur la tension poĂ©tique d’un traitement particuliĂšrement intelligent de l’histoire : le mouvement panique Ă  la cour de Belshazzar exigeant vainement que lui soient expliquĂ©s l’apparition magique de la main (pendant le festin oĂč il a bu du vin dans les coupes provenant du temple de JĂ©rusalem) et ses inscriptions mystĂ©rieuses (que Daniel est seul Ă  dĂ©crypter).  Dans un intermĂšde orchestral bouillonnant de vaine frĂ©nĂ©sie, Handel imagine alors le dĂ©chaĂźnement inutile des faux mages et des sages impuissants, vaste parabole de la solitude, de la vanitĂ© et de la folie du jeune roi. La fiĂšvre instrumentale qui anime alors la partition est bien celle de l’opĂ©ra.
L’unitĂ© comme la perfection de l’architecture d’une oeuvre clĂ© sont d’autant mieux manifestes que pour l’enregistrement un travail critique sur les 3 versions (1745, 1751, 1758) a Ă©tĂ© menĂ© Ă  terme, offrant un modĂšle nouveau de caractĂ©risation handĂ©lienne. Aucun doute, ce Belshazzar est la nouvelle rĂ©fĂ©rence de l’oeuvre. Bravo maestro. Les Arts Florissants rĂ©ussissent haut la main, leur premier opus inaugurant le nouveau label crĂ©Ă© par William Christie : on attend avec impatience le prochain volume, dĂ©diĂ© au dernier spectacle Le Jardin de Monsieur Rameau, regroupant les 6 jeunes talents du dernier Jardin des Voix, acadĂ©mie vocale baroque biennale des Arts Florissants (promotion formĂ©e Ă  Caen en fĂ©vrier 2013).

 

 

A Babylone par Jean Echenoz

 

Handel_Belshazzar_William ChristiePorteur d’un projet culturel aux regards multiples, William Christie s’intĂ©resse aujourd’hui au dialogues des arts, c’est pourquoi le nouveau label qu’il a fondĂ© exprime aussi une vision dynamique et critique des sujets abordĂ©s. En demandant Ă  l’Ă©crivain Jean Echenoz (auteur d’un remarquable livre sur Ravel rĂ©cemment) un texte inĂ©dit sur Belshazzar, le chef musicologue orchestre un remarquable dĂ©bat, ouvert, pluridisciplinaire qui suscite une prometteuse aimantation des disciplines artistiques. Dans “ A Babylone “, brĂȘve littĂ©raire qui se lit comme une nouvelle, Jean Echenoz suit les traces d’un voyageur historique dans la citĂ© lĂ©gendaire celles d’HĂ©rodote manifestement impressionnĂ© par ce qu’il y voit, ce qu’il y dĂ©couvre, sans vraiment comprendre le sens cachĂ© des us et coutumes des Babyloniens (problĂšme de langue probablement). Les tĂ©moignages antiques (Echenoz croise les propos et rĂ©cits de HĂ©rodote donc, son fil conducteur, avec les Ă©crits de CtĂ©sias de Cnide, Strabon, XĂ©nophon…), Ă©voque alors la fiĂšre mĂ©gapole orientale (7 fois plus grande que l’actuelle Paris), suractive et florissante, traversĂ©e par l’Euphrate qu’ont domestiquĂ© les reines SĂ©miramis et Nitocris, quand les rois babyloniens Ă©taient eux, soit effĂ©minĂ©s et passifs (Sardanaple) soit comme Belshazzar, juvĂ©niles et fĂ©lins, fous et arrogants. Le lecteur apprend beaucoup de ce texte condensĂ© au fort pouvoir suggestif : l’acheminement des matiĂšres premiĂšres sur des bateaux recyclĂ©s, la culture extensive du palmier, … c’est un autre chant bĂ©nĂ©fique qui entre en rĂ©sonance avec l’oratorio de Handel en lui apportant un Ă©cho littĂ©raire complĂ©mentaire, aussi imagĂ© que documentĂ©. Jean Echenoz joue aussi de l’amplification fantasmatique des tĂ©moignages qui superposĂ©s, ajoutĂ©s en strates depuis les origines, ont gonflĂ©, sciemment ou naĂŻvement, la rĂ©alitĂ© de la mythique Babylone. Quand la lĂ©gende submerge l’histoire … Dans ce portrait flamboyant de la ville, l’essayiste historien Ă©pingle l’arrogance du peuple oriental, que l’histoire de Belshazzar, telle qu’elle prend forme dans l’oratorio de Handel, synthĂ©tise : grandeur et … dĂ©cadence.

Tout cela compose un coffret éditorialement et esthétiquement abouti ; musicalement indiscutable.

 

 

Handel : Belshazzar, 1745. Les Arts Florissants. William Christie, direction. 3 cd, 1 texte inĂ©dit de Jean Echenoz : ” A Babylone “. Les Arts Florissants Editions. Parution : le 22 octobre 2013.

 

 

REPORTAGE VIDEO : visionner notre grand reportage vidĂ©o rĂ©alisĂ© au moment de l’enregistrement de Belshazzar de Handel par Les Arts Florissants et William Christie, en dĂ©cembre 2012 (Levallois)