CD, compte rendu critique. Mozart : L’Enlèvement au sérail (Jérémie Rhorer, Jane Archibald, septembre 2015 – 2 cd Alpha)

mozart die entfuhrung aus dem serail cercle de l harmonie jeremie rhorer cd outhere presentation review critique CLASSIQUENEWS mai juin 2016CD, compte rendu critique. Mozart : L’Enlèvement au sérail (Jérémie Rhorer, Jane Archibald, septembre 2015 – 2 cd Alpha). Sous le masque léger, exotique d’une turquerie créée à Vienne en 1782, se précise en vérité non pas la confrontation de l’occident versus l’orient, occidentaux prisonniers, esclaves en terres musulmanes, mais bien un projet plus ample et philosophique : la lutte des fraternités contre le despotisme et la barbarie cruelle (la leçon de clémence et de pardon dont est capable Pacha Selim en fin d’opéra reste de nos jour d’une impossible posture : quels politiques de tout bord est-il capable de nos jours et dans le contexte géopolitique qui est le nôtre, d’un tel humanisme pratique ?). Cette fraternité, ce chant du sublime fraternel s’exprime bien dans la musique de Mozart, avant celle de Beethoven.

rhorer jeremie enlevement au serail mozart tce jane archibaldD’AIX A PARIS… de la scène lyrique au théâtre sans décors. A Aix préalablement et dans la réalisation scénique de l’autrichien Martin Kusej (non pas allemand comme on le lit habituellement), cet Enlèvement, retransposé sans maquillage et en référence direct aux Talibans et à Daech avait marqué les esprits de l’été 2015, par sa radicalité souvent brutale (des textes réécrits, donc actualisés, et parfois, une foire confuse aux actualités contemporaines) dénaturant cependant l’élégance profonde du Mozart originel. C’était de toute évidence exprimer l’acuité polémique brûlante de l’opéra de Mozart, tout en lui ôtant sa part d’onirisme, de rêve éperdu. Presque un an plus tard, le disque sort et avec lui, la magie de la direction musicale et des incarnations vocales, alors saisies sur le vif en un concert sans mise en scène, au TCE à Paris en septembre 2015 : le résultat est au delà de nos attentes, et révèle l’engagement irrésistible du chef quadra Jérémie Rhorer. Sans les images (et la vacuité anecdotique de la mise en scène aixoise), la force et la grandeur de la musique nous éclaboussent à plein visage (ou pleine oreille). Alors qu’à Aix, il dirigeait le Freiburger BarokOrchester, Jérémie Rhorer dans ce live parisien de légende retrouve ses chers instrumentistes, de son propre orchestre, Le Cercle de l’Harmonie. La direction fourmille d’éclairs, d’éclats ténus, de scintillements sourds et raffinés qui montrent combien Mozart en peintre du coeur humain est inatteignable car la grâce sincère que nous fait entendre alors Jérémie Rhorer, exprime au plus près le génie de l’éternel Wolfgang : une langue qui parle l’ivresse et le désir des cœurs, l’aspiration à cet idéal fraternel qu’incarne toujours, le pacte libertaire du quatuor Belmonte/Constanze, Pedrillo/Blonde. La vitalité continuement juste de l’orchestre saisit de bout en bout. Et depuis Aix, le chef retrouve à Paris les chanteurs du Quatuor : Norman Reinhardt / Jane Archibald, David Portillo / Rachele Gilmore… Assurément son carré d’as, tout au moins pour les 3 derniers, d’une suprême vérité.

De quoi s’agit-il précisément ? Formidable profondeur et jutesse poétique ce dès l’ouverture qui tout en égrennant à la façon d’un pot-pourri, les motifs les plus essentiels de l’action qui va suivre, dévoile la saisissante fluidité énergique du seul véritable acteur : l’orchestre Le Cercle de l’Harmonie ; les instrumentistes déploient et diffusent une rondeur suractive que le chef sait ciseler et exploiter jusqu’à la fin en une énergie réellement irrésistible, live oblige. L’attention de Jérémy Rhorer est de chaque instant, d’une finesse dramatique, qui bascule vers l’intériorité, rendant compte de tous les accents, nuances, couleurs, chacun exprimé par leur charge émotionnelle, précisément calibrée. C’est d’autant plus juste pour un ouvrage qui reste du côté de l’espérance et de la force des opprimés. L’amour reconstruit une espérance humaine contre la barbarie d’un emprisonnement arbitraire. D’emblée, La vitalité des caractères s’affirme : la Blonde de Rachele Gilmore a certes une voix petite, parfois tirée mais elle demeure très engagée et à son aise d’un chant affûté, vif argent, fragile mais tenance.

 

Saisi sur le vif en septembre 2015, L’Enlèvement au sérail de Jérémie Rhorer confirme la direction du maestro français;

Live captivant au diapason du sentiment,
Justesse de l’orchestre, palpitation des femmes

 

 

archibald janePar ses 3 grands airs, la soprano en vedette (“La Cavalieri” – Caterina Cavalieri, à l’époque de Mozart) peint très subtilement le portrait d’une femme amoureuse : Constanze, affligée mais digne. C’est d’abord solitude et fragilité de l’être désemparé (seule mais pas démunie : premier air “Durch Zärlichkeit…” acte I) bientôt gagnée par l’esprit de résistance, la lumière des justes contre l’oppression et la torture… (grand air quasi de concert, de forme fermée : “Martern aller Arten“…, le pivot dramatique du II, magnifiquement porté par l’engagement incarné de la soprano Jane Archibald qui chante toutes les variations : saluée à ses débuts français à Nantes dans un somptueux et onirique (voire vaporeux) Lucio Silla, la soprano captive par la vérité de son chant impliqué, intense, qui s’expose sans réserve pour tenir fièrement malgré la violence de son geôlier, Selim : en elle, pointe la noblesse héroïque de la future Fiordiligi, cœur ardent, âme inflexible de Cosi fan tutte : une vraie résistante prête à mourir (duo final avec Belmonte, où les deux amants se croient condamnés sans perdre leur courage). Saluons surtout chez Archibald, le caractère de la souffrance aussi, cultivant le lugubre saisissant (présence de la mort), dans les colonnes des bois, aux lueurs maçonniques telles qu’elles scintilleront 9 ans après L’Enlèvement, dans La Flûte enchantée (1791) où à la solitude de Constanze répond, comme sa sœur en douleur, la prière de Pamina…

Sommets dramatiques  Sturm une Drang… Au cours de l’enchaînement des actes I puis II, qui fait se succéder les deux airs si décisifs de Contanze, l’orchestre et sa sculpture instrumentale si bien affûtée dessinent en contrepoint de la sensibilité radicale de la jeune femme, un climat tendu et raffiné, d’essence Sturm und Drang, tempête et passion effectivement-, dont les éclairs et tonnerre émotionnels sont d’autant plus renforcés par contrastes / renfort que la succession des séquences du I au II, alors, oppose le cœur noble mais indéfectible de Constanze à la fureur électrique (hystérique animale) du Pacha, puis de la non moins intense confrontation Pedrillo / Osmin. Terrifiante confrontation des êtres en vérité. Il n’est que la tendresse plus insouciante de Blonde (air d’une féminité angélique aérienne : “Durch Zärlichkeit...” qui ouvre le II). Et à travers les confrontations occidentaux / musulmans, l’exhortation au dépassement des rivalités, par l’amour et par la clémence précise, suprême leçon d’humanisme, l’espérance de la musique de Mozart, sublime par la justesse de son invention. On aura rarement écouté pareille réalisation associant chant des instruments, prières vocales.

 

Moins convaincant reste Norman Reinhardt : il ne donne aux soupirs de Belmonte amoureux, qu’un chant moins propre, contourné, assez imprécis, souvent maniéré, moins percutant que le brio de ses partenaires, voire carrément gras et épais (Wenn der Freude Tränen fliessen… escamoté par un manque persistant de simplicité).

David_Portillo_High_Res_4_credit_Kristen_HoebermannAu III, la préparation de l’évasion / enlèvement piloté par l’ingénieux Pedrillo (excellent et racé David Portillo), puis l’enlèvement proprement dit (In Mohrenland entonné sur un orchestre guitare aux pizzicati enchanteurs…), forment des ensembles triomphants comme une délicieuse marche militaire, qui dit la certitude et la complicité solidaire des prisonnières et de leurs libérateurs inespérés…. tout cela est toujours porté par l’ivresse et une frénésie scintillante à l’orchestre d’une activité prodigieuse ; Jérémie Rhoroer laisse chaque accent de cette humanité exaltée, respirer, s’épanouir avec une classe magistrale.
La vision du chef organise et édifie peu à peu tout ce que la mise en scène aixoise n’atteignait que rarement : le formidable élan progressif qui en fin d’action aiguise le dernier chant mozartien ; fustigeant les haineux caricaturaux (Osmin et sa cruauté sadique), sublimant la lyre éperdue, mais tristement non triomphante du dernier ensemble où chacun dit sa liberté, avant d’être probablement égorgé par le bourreau qui même s’il en est le serviteur, passe outre la clémence proclamée de son maître. Saisissante perspective.

TRAVAIL D’ORCHESTRE. L’enregistrement live de septembre 2015 suit les représentations scéniques aixoises de juillet précédent, ainsi l’on peut dire donc (et constater que Rhorer possède son Sérail : tout cela coule dans ses doigts et jusqu’à l’extrémité de sa baguette, offrant une leçon de direction fluide, raffinée, précise et vivante, étonnamment active et suggestive, imaginative, naturelle, vrai miroir des sentiments sous-jacents. En réalité, la valeur de ce coffret d’autant plus attendu que le moment du “concert” à Paris avait marqué les esprits, confirme l’impression du public de ce 21 septembre 2015 : le chant de l’orchestre – des instruments d’époque, rétablit la proportion originelle de la sensibilité mozartienne, où chaque phrase instrumentale, qu’il s’agisse des solos piano ou des tutti rugissants orientalisants, s’accorde naturellement à la voix humaine, dont la vérité et la sincérité sont constamment préservés. Le sommum étant atteint ici dans les épisodes où les trois meilleurs chanteurs donnent tout, en complicité avec un orchestre ciselé, dramatiquement superbe et parfaitement canalisé : Jane Archibald (Constanze troublante), David Portillo (Pedrillo ardent, ingénieux, tendre), Mischa Schelomianski (Osmin noir et barbare) fusionnent en sensibilité sur le tapis orchestral… La réalisation voix / orchestre tient du prodige et, sous la coupe sensible, fièvreuse du chef Jérémie Rhorer, confirme (s’il en était encore besoin), l’irresistible poésie expressive des instruments d’époque. C’est dit désormais : plus de Mozart sans instruments d’époque, ou alors avec intégration totale du jeu “historiquement informé”. La corde du sentiment y vibre dans toute sa magicienne vérité. Magistral. Un must absolu à écouter et réécouter sur les plages de cet été 2016.

 

 

 

CLIC-de-classiquenews-les-meilleurs-cd-dvd-livres-spectacles-250-250CD, compte rendu critique. Mozart : L’Enlèvement au sérail. Jane Archibald, David Portillo, Rachele Gilmore, Mischa Schelomianski, … Le Cercle de l’Harmonie. Jérémie Rhorer, direction. Live réalisé à paris au TCE en septembre 2015 – 2 cd Alpha, collection “Théâtre des Champs Elysées”). CLIC de CLASSIQUENEWS de juin 2016.