CD, compte rendu critique. MARIN MARAIS : Folies d’Espagne. Jay Bernfeld, Fuoco E Cenere (1 cd Paraty, juin 2016)

Marin Marais subliméCD, compte rendu critique. MARIN MARAIS : Folies d’Espagne. Jay Bernfeld, Fuoco E Cenere (1 cd Paraty, juin 2016). MARAIS élucidé. On ne saurait exprimer précisément la satisfaction que procure l’écoute de ce programme enchanteur dédié au compositeur et gambiste Marin Marais (1656-1728). Il résoud de loin et à très haut niveau, le mouvement et l’esprit, l’expressivité et l’intériorité. Plus de 350 ans ont passé mais le flambeau est ravivé intact dans le jeu intense, intérieur, élégant, naturel de Jay Bernfeld, fondateur de son propre ensemble, Fuoco e Cenere. Le feu, la cendre (si l’on reprend le titre du collectif), une équation qui prend corps et affirme une plénitude souveraine. Jouer les Livres III et V, respectivement de 1711 puis 1725,… remonter à la source d’une éloquence conquérante et nostalgique à la fois, permet ce bain d’ivresse et de vertiges, de regrets et de soupirs qui composent toute la langue d’un Marais équilibriste et funambule entre Sainte-Colombe et Lully. Son génie n’en est que mieux dévoilé, mesuré, exprimé.
L’album obtient donc le CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2017 ; il demeure notre meilleure surprise parmi les cd baroques récemment reçus pour cette rentrée 2017. Nul doute qu’il ne devienne le fleuron des pépites baroques du label PARATY, au même tire que le HANDEL/RAMEAU de l’ensemble Zaïs (2014) ; le JS Bach d’Alia Mens / Olivier Spilmont (2016) / La Cité Céleste…

 

CLIC D'OR macaron 200Les deux Suites retenues présentent un plan partagé de 9 et 10 séquences, où le menuet et la gigue sont interchangables, mais la fin réserve des surprises : celle en Ré majeur du Livre III (1711) s’impose indiscutablement par son Charivary final, tonitruant et fougueux; celle en sol mineur (notre préférée, extraite du Livre V de 1725) saisit par la succession des 3 derniers airs, qu’il faut absolument écouté dans leur continuité : Rondeau, Tombeau (la pièce maîtresse comme nous l’expliquons plus loin), enfin la sublime Chaconne, à l’allant irrésistible.

De la Suite en Ré majeur, distinguons surtout le subtil (7) Rondeau : exquise élocution ; chant de la viole, tout en retenue filigranée ; intensité dansante, engagée mais toujours en retrait, à son exacte place.

 

 

Folies et Suites de Marin Marais
Le geste inspiré de JAY BERNFELD

 

Puis la Plainte (8) affirme sa suave prière qui semble jouer avec l’ombre et la pénombre, … avant que, écoulement d’une irrépressible conviction, ne s’impose tout autant la Chaconne (9) dont la viole de Jay Bernfeld, artisan enchanteur, restitue chaque accent, rehaut, fine intonation, rebond d’une pensée certes alanguie mais parfois âpre et mordante. Notons le très bel équilibre dialogué entre les 4 solistes en complicité. Enfin, le Charivary (10), insolite pépite en guise de conclusion, foyer d’énergie pleine de bonne humeur et de santé tonitruante, vitalité et nerf mais aussi noblesse fluide qui caresse tout en assurant une belle intensité narrative.

Dans la Suite en Sol mineur du Livre V (1725), relevons de la Gigue La Pagode (16): meilleur exemple de l’allant chorégraphique défendue par les interprètes, qui articulent ici la rhétorique baroque avec une éloquence subtile.
Puis la souple mélancolie à l’énoncé funèbre du Tombeau (18), est tout recueillement et pudeur insondable apprise auprès de son Maître Sainte-Colombe en sa retraite perdue. d’une retenue suspendue (et développée, plus de 5mn : le bavard et volubile Marais souhait-il ainsi démontrer sa verve dans l’élégie mourante et le renoncement à tout ? Le résultat est sous les doigts du gambiste, d’une suprême poésie, maîtrise des soupirs et des silences, pour cette méditation ultime de la mort dédiée à Marais « la Cadet »).
Enfin la Chaconne finale (19) rattache à la vie, à l’espoir d’une résurrection : le passage entre ce qui précède et ce qui s’accomplit ici, demeure la transition la plus passionnante de l’album. Le balancement pudique et mesuré et pourtant saisissant de rebond organique, est d’un balancement d’une ivresse irrésistible. Le geste est bien celui d’un interprète très à la pointe de la syntaxe Marais. Un compagnonage et une connaissance familière que Jay Bernfeld est l’un des rares gambistes à pouvoir incarner aujourd’hui.

 

 

marais-marin-alcione-opera-parisFOLIES EN PERSPECTIVE… Les Fameux des Couplets Folies d’Espagne (1 à 32), plus anciens encore (1701), affirment une empreinte dans le repli, reflux des eaux, un pas de plus hors du temps banal, dans une recomposition pleine d’élégance à mesure que la réitération du motif obsédant, obstiné est chanté par la viole. Peu à peu, le regret s’inscrit, avec un sentiment intact de fragilité et d’épure tendre. Le soliste décante, allège… la nostalgie s’épaissit jusqu’au mystère. C’est comme dans la construction de l’album, une remontée chronologique, vers l’essentiel. L’éloquence du jeu, la somptuosité des accents, l’intelligence du discours poétique devenue danse puis transe, de regret (couplets 21 à 28 , plage 24), en affirmation d’une volonté souveraine tissée dans l’élégance.
L’architecture du propos, la sensibilité de l’artiste, en complicité introspective et expressive avec ses partenaires font toute la valeur de ce disque devenu capital pour notre connaissance et mieux, notre compréhension de Marin Marais : le geste du gambiste, la pensée du compositeur.

 

 

 

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CD, compte rendu, critique. MARIN MARAIS : Folies d’Espagne (1 cd PARATY / Jay Bernfeld / Fuoco E Cenere. Avec Paraty — enregistré en juin 2016) — Parution le 29 septembre 2017. CLIP VIDEO 1 : Allemande, Tombeau, Charivary (extraits)

 

Fuoco E Cenere / Jay Bernfeld

http://www.fuocoecenere.org/

 

Jay Bernfeld, viola da gamba and direction / viole de gambe et direction
Ronald Martin Alonso, viola da gamba / viole de gambe
André Henrich, théorbe / theorbo
Bertrand Cuiller, clavecin / harpsichord

 

 

Enregistrement / Recording : Juin / June 2016, Église de Lassay-sur-Croisne.

 

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Jay Bernfeld et sa viole magique (© Uit Bé Studio)

 

 

LIRE notre dépêche annonce JAY BERNFELD joue Suites et Folies de Marin Marais … parue le 14 septembre 2017

GRAND ENTRETIEN avec JAY BERNFELD… à propos de Marin Marais

Marin Marais subliméGRAND ENTRETIEN avec JAY BERNFELD… Fin septembre 2017, le gambiste Jay Bernfeld joue son cher Marin Marais, sujet d’une amitié musicale ou d’un « compagnonage artistique » et même humain qui s’est nourri continûment, de l’interprète au compositeur, depuis 40 ans. Le disque qui en découle, intitulé « FOLIES D’ESPAGNE » sort ce 29 septembre 2017. Révélé par le film Tous les matins du monde, Marin Marais avait trop été présenté comme un opportuniste mondain. La valeur du geste de Jay Bernfeld, à travers le programme qu’il a choisi, interroge différemment la musique du compositeur français : l’interprète en révèle le goût de l’éloquence intérieure. L’instrumentiste a choisi plusieurs perles issues des Livres III et V, mais aussi s’est laissé séduire par la virtuosité millimétrée et jamais artificielle des Folies d’Espagne. Témoignage d’un enregistrement qui est un retour aux sources et l’accomplissement d’un dialogue intérieur perpétuel : Jay Bernfeld exprime la pudeur et la riche vie intérieure de Marin Marais. LIRE NOTRE GRAND ENTRETIEN pour CLASSIQUENEWS.

 

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