CD, compte rendu critique. Ivan Ilic plays Morton Feldman (1 cd Paraty, Paris Salle Cortot, novembre 2014)

CD, compte rendu critique. Ivan Ilic plays Morton Feldman (1 cd  Paraty, Paris Salle Cortot, novembre 2014). Le pianiste américano-serbe Ivan Ilic, poursuit son exploration des continents méconnus dessinés par le compositeur américain, décédé en 1987. A l’aune des grands penseurs et créateurs de son temps, -Boulez, Stockhausen et John Cage dont il fut proche-, Feldman a défendu avec ténacité et même esprit de compétition, sa propre voix. Sa musique ouvre des portes, laisse envisager des perspectives, des mondes voire des continents qui étaient invisibles mais que l’écoute de plus en familière de ses partitions, permet d’envisager voire de visualiser surtout d’éprouver.

Ilic-ivan-morton-feldman-review-account-of-classiquenews-PARATY135305_couv_dos_HDCe sont moins des narrations que des situations (« territoires ») que la musique de Feldman affectionne et prĂ©cise Ă  chaque rĂ©alisation ; cultive et provoque, suscitant chez le spectateur / auditeur, un nouveau champ de conscience, un nouveau protocole d’écoute, un champs d’expĂ©riences ou d’Ă©preuves (pour certains dĂ©contenancĂ©s par la forme et la durĂ©e des pièces…). La spatialitĂ© devient essentielle ici : elle libère musique et auditeur pour des explorations infinies, d’un caractère ni conforme ni attendu. D’abord, le rĂ©cital place continĂ»ment l’ombre rĂ©formatrice et pionnière de John Cage. Il en convoque la figure tutĂ©laire et comme subtilement paternelle. En particulier sur le cycle ici choisi, et peut-ĂŞtre plus que dans tout autre.

 
 

CLIC_macaron_2014John Cage (nĂ© en 1912) apprend Ă  son jeune “disciple” new yorkais, la vision pluridisciplinaire de la crĂ©ation : comme philosophe et comme plasticien, Cage, disciple de Schönberg, voyait large et loin, au carrefour des disciplines dont Ă©videmment la danse puisqu’il fut le compagnon de Merce Cunningham pour lequel il composa pratiquement toutes les musiques des ballets. Mais Feldman retient surtout de son maĂ®tre (rencontrĂ© en 1970, quand ce dernier avait dĂ©jĂ  tout perfectionnĂ© dans son geste inĂ©dit et visionnaire…), l’idĂ©e d’un temps suspendu, producteur de lui-mĂŞme, Ă©cartĂ© de toute nĂ©cessitĂ© formelle et de dĂ©veloppement. Si la structure est fixĂ©e, les moyens de sa mise en Ĺ“uvre empruntent Ă  l’improvisation, au hasard oĂą l’assemblage subjectif d’un temps dilatĂ©, Ă©tirĂ©, spatial intègre aussi les bruits et surtout le silence, plus tard la divination chinoise (Yi jing). Adepte d’une critique fondamentale de la composition occidentale, Cage prĂ´ne un renouvellement profond du geste musical, dorĂ©navant sans ponctuation, ouvert aux bruits extĂ©rieurs (dont ceux d’une salle de concert, produit par le public lui-mĂŞme) : laissant Ă  l’interprète le soin d’organiser, de ressentir et de transmettre sa propre vision de l’instant. Le dĂ©roulement musical suscite sa propre finalitĂ©, son dĂ©but et sa fin, une vision cyclique ininterrompue encore aiguisĂ©e par un engouement pour la pensĂ©e orientale, indienne et bouddhique (Zen).
Tout se retrouve ici dans cet album monographique totalement dĂ©diĂ© au cycle de Morton Feldman, inspirĂ© par l’une de ses meilleures Ă©lèves (et qu’il souhaitait mĂŞme Ă©pouser), Bunita Marcus.

Transcendance irrĂ©sistible d'Ivan IlicA ce titre, dans la notice accompagnant le livret de ce disque monographique (Ivan Ilic plays Morton Feldman), le pianiste expose sa propre expĂ©rience Ă  l’écoute de Feldman : impatience, trouble d’abord, puis rĂ©vĂ©lation et accomplissement spirituel… et mĂŞme « libĂ©ration, transe ». Le propre de Feldman demeure la qualitĂ© d’atmosphère qu’il produit au-delĂ  de la musique et des notes. Un climat et des sensations exprimĂ©es transmises par le pianiste funambule, quasi hypnotiques qui modifient la sensation ordinaire du temps, pour un temps mental hors de toute expĂ©rience classique, qui bascule en rĂ©vĂ©lation pour l’Ă©couteur attentif.
Ivan Ilic s’inspire du cycle des hommages – portraits d’artistes que Feldman a rencontrĂ©s grâce Ă  son ami John Cage … : « Frank O’Hara (le poète), Mark Rothko, Willem de Kooning, Philip Guston (peintres), Aaron Copland, John Cage, Christian Wolff, Stefan Wolpe (compositeurs), et Samuel Beckett (l’écrivain, poète, et dramaturge). Un nom se dĂ©marque cependant des autres : Bunita Marcus. »

 

 

 

Sensuelle et abstraite, la musique de Feldman plonge en introspection

 


feldman mortonfeldmanFeldman lui dĂ©die cette pièce ample qui dure 1h10 et qu’il compose en 1985. La compositrice a comptĂ© dans sa propre maturation : intime du compositeur, elle aurait mĂŞme refusĂ© sa demande en mariage. Ivan Ilic en enregistre ici et dans une sonoritĂ© scrupuleusement restituĂ©e, la version critique corrigĂ©e, publiĂ©e en mars 2011, une version qu’il a encore enrichie grâce Ă  sa connaissance profonde du manuscrit de Feldman (si riche en annotations très prĂ©cises). Or c’est bien de ses indications tĂ©nues, respectĂ©es Ă  la lettre par le pianiste impliquĂ©, que naĂ®t la sensation d’une musique intĂ©rieure, improvisĂ©e, surgissant d’une psychĂ© palpitante qui se rĂ©alise et s’amplifie ou se replie dans l’instant oĂą elle s’adresse au spectateur. Ni conceptuelle, ni minimaliste, ni totalement abstraite, la musique de Feldman conserve une plasticitĂ© et une voluptĂ© sensible que Ivan Ilic sait transmettre sans attĂ©nuer la volontĂ© d’Ă©pure, l’ambition purement allusive du matĂ©riel sonore. Tout en en retraçant le fil tendu, l’interprète sculpte la direction de chaque sĂ©quence comme une Ă©preuve et une lutte arrachĂ©e après de longs efforts, comme un combat contre soi-mĂŞme : il en exprime la violence et l’Ă©nergie de reconstruction, de sorte que confuse au dĂ©marrage, l’impression s’ordonne et prend forme au fur et Ă  mesure du dĂ©roulement des 22 Ă©pisodes. En apparence, dĂ©cousu, fruit du hasard et comme improvisĂ©, chaque tableau interroge le timbre, la hauteur, la profondeur de la note ; en explore toutes les vibrations porteuses de rĂ©sonance et de miroitement cachĂ©s… Ivan Ilic dĂ©ploie mille Ă©clats en une palette renouvelĂ©e et millimĂ©trĂ©e qui dit la prĂ©sence de l’Ă©ternitĂ© et du vertige Ă  travers tous les caractères et paysages traversĂ©s. C’est entre les notes dans l’anfractuositĂ© ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e entre les silences et les crĂ©pitements sonores que se prĂ©cisent peu Ă  peu la cohĂ©rence et l’harmonie d’une construction mentale et musicale qui semble sortir peu Ă  peu de l’ombre.  Travail du clair obscur, questionnement du temps musical dans ses manifestations murmurĂ©es et souvent Ă©nigmatiques, dĂ©tente et apesanteur qui semble abolir toute notion connue de temps comme d’espace, le jeu suggestif et arachnĂ©en d’Ivan Ilic trouve ici un point d’accomplissement, initiĂ© magistralement dans son prĂ©cĂ©dent album The Transcendentalist.
feldman bunita Marcus portrait duoLes connaisseurs du pianiste savent combien Palais de Mari (de Feldman justement) a comptĂ© dans la rĂ©ussite et l’accomplissement de ce dernier cd dĂ©jĂ  citĂ© (The Transcendentalist : Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman 1 cd  Heresy, mai 2014), synthèse composĂ©e par Feldman en 1986 et qui fut commandĂ©e par… la compositrice Bunita Marcus. Feldman apprĂ©ciait son Ă©criture Ă  la fois splendide et Ă©lĂ©gante. Ivan Ilic nous offre une nouvelle exploration de l’écriture et des climats de Feldman Ă  travers un nouvel itinĂ©raire hypnotique, un nouveau parcours qui relève de fait du rituel magique, de la transe silencieuse, d’un rĂŞve Ă©veillĂ©, celui d’un dormeur musicien. EnvoĂ»tant.

 

 

 

Prochains concerts d’Ivan Ilic : Londres, le 5 novembre 2015, Peacock Room, Trinity Laban Conservatoire. Paris : le 11 novembre 2015 à la Fondation des Etats-Unis (sur le piano Steinway modèle D de la salle de concert Art Déco).

 

 

 

CD, compte rendu critique. Ivan Ilic plays Morton Feldman. Feldman (1926-1987) : For Bunita Marcus, 1985. Ivan Ilic, piano (1 cd  Paraty 135505, album 50, Paris Salle Cortot, novembre 2014). Parution :  octobre 2015. CLIC de classiquenews de novembre 2015.

 

 

 

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