CD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman)

Ilic-ivan-the-transcendentalist-piano-cd-heresy-clic-classiquenewsCD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman). Piano cosmique, piano intellectuel, clavier dĂ©fricheur d’autres mondes… en quĂŞte d’invisible, l’excellent pianiste Ivan Ilic ne cède pas Ă  la facilitĂ© (il l’avait dĂ©montrĂ© dans un album prĂ©cĂ©dent dĂ©diĂ© Ă  Godowski, dĂ©fi mĂ©ritoire idĂ©alement accompli Ă  la main gauche -presque un comble pour un pianiste qui a la pleine maĂ®trise de ses deux mains agiles). Revoici notre interprète voyageur au diapason des univers Ă  la fois grandioses, visionnaires, surtout, intimistes de Scriabine, Cage, Feldman… ou le moins connu du quatuor, Scott Wollschleger,  dont il sait pour chacun ciseler l’intense et volubile nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, caractĂ©riser l’activitĂ© de la pensĂ©e autant que la virtuositĂ© du jeu digital.
La rĂ©fĂ©rence esthĂ©tique des photos de couverture et du livret renvoie Ă  un cĂ©lèbre tableau surrĂ©aliste de Dali, adepte du discours superphĂ©tatoire et lui aussi tant dĂ©lirant que … transcendant. L’art ne dĂ©crit pas: il suggère. Cette règle s’applique Ă©videmment au programme superlatif dont il est question. Or rien d’artificiel ici dans un choix d’abord souverain sur le plan des Ĺ“uvres mises en perspective. La pertinence d’un rĂ©cital de piano, outre le style et la sensibilitĂ© du toucher, rĂ©side premièrement dans l’articulation du programme ; Ivan Ilic aborde de fait le mythe mĂŞme du piano : au-delĂ  des dĂ©fis techniciens, le jeu du pianiste fait entendre et rĂ©sonner concrètement les vibrations sublimes qui dans le dĂ©roulement de l’Ĺ“uvre abolissent temps et espace. Un temps romantique par essence qui se perd en perspectives Ă  l’infini et se rĂ©tablissent comme le miroir intĂ©rieur des auteurs invitĂ©s, comme de l’interprètes qui en est l’instigateur.
C’est donc un hommage Ă  l’instrument de Liszt et de Wagner, Schubert et Beethoven, sans omettre Debussy et Ravel qui de facto font oublier les seuls Ă©lĂ©ments de la performance digitale (rapiditĂ©, agilitĂ©, contrĂ´le…) pour atteindre Ă  cette conscience musicale d’oĂą coule et se dĂ©ploie une … pensĂ©e en action.

Au-delĂ  des sons

Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic

 

Piano pudique et mystique d'Ivan IlicDerrière le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’Ă©manation d’humanismes critiques Ă  l’Ĺ“uvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque très personnel qui implique et rĂ©vèle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif.
Pour Ă©tayer son propos pianistique et fonder la cohĂ©rence de ce programme, Ivan Ilic s’inscrit dans les pas du romantique amĂ©ricain Ralph Waldo Emerson, auteur argumentĂ© de The Transcendentalist (1842) : manifeste d’un courant esthĂ©tique opposĂ© aux notions de rationalisme et de matĂ©rialisme, proche des pensĂ©es sacrĂ©es orientales. Le pianiste semble heureux de dĂ©voiler l’Ă©vidence de sa dĂ©couverte en proposant donc dans ce rĂ©cital hors normes : le mysticisme de Scriabine, la pensĂ©e bouddhiste de Cage, l’approche hautement intuitive de Feldman aux questionnements hypnotiques, l’offrande synthĂ©tique d’un Wollschleger dont l’Ă©criture synesthĂ©sique paraĂ®t rĂ©capitulative de tous.
La sĂ©rĂ©nitĂ© chantante et liquide, dĂ©jĂ  Ă©thĂ©rĂ©e, mystique du premier Scriabine (PrĂ©lude opus 16), puis sa face plus insouciante et comme libĂ©rĂ©e (PrĂ©lude opus 11) ; les climats suspendus Ă©nigmatiques de Cage (Dream, 1948), Ă©noncĂ©s Ă  l’infini comme des questions sans rĂ©ponses, des broderies ou des arabesques projetĂ©es dansantes dans l’espace (In a Landscape, mĂŞme date, liquide et cyclique) aux rĂ©sonances de gong asiatiques (alors que s’agissant de Feldman, l’idĂ©e de gong basculerait plutĂ´t vers l’annonce funèbre de glas).
Scriabine s’avère le plus inventif, le plus visionnaire et le plus expĂ©rimental, un mentor pour tous, une puissante source d’inspiration : les quatre pièces enchaĂ®nĂ©es suivantes (Guirlandes opus 73, PrĂ©ludes opus 31, 39, 15) semblent dĂ©couler d’un processus radical qui dilate l’espace musical, repousse et abolit les frontières, rendant sensibles et tangibles tous ces mondes invisibles Ă  dĂ©couvrir. Jouant subtilement de la pĂ©dale, soignant les passages aux croisement des tonalitĂ©s et les transitions entre chaque Ă©pisode, Ivan Ilic convainc grâce Ă  une intelligence suggestive rĂ©ellement superlative. C’est un parcours construit comme une quĂŞte continue et sans retour d’oĂą la grande tension sous jacente Ă  chaque formulation : plus rĂ©cente entre toutes les pièces, Music Without Metaphor (2013) du contemporain trentenaire Wollschleger sait recueillir l’hĂ©ritage interrogatif et spirituel de ses prĂ©dĂ©cesseurs en une qualitĂ© d’onirisme pudique, -entre rĂ©sonance et silence, vibrations ciselĂ©es-, qui questionne et … enchante lui aussi. MĂŞme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂą le questionnement interroge la forme mĂŞme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂą le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’Ă©cho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂŞme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ?

CLIC_macaron_2014Le rĂ©cital est l’un des voyages intĂ©rieurs les mieux aboutis jamais Ă©coutĂ©s. Ce qui frappe le plus c’est peut-ĂŞtre moins la maĂ®trise technicienne, – qui le rend dĂ©jĂ  palpitant en un jeu ardent, crĂ©pusculaire, essentiellement Ă©nigmatique-, que l’intelligence prĂ©alable qui a sĂ©lectionnĂ© les diffĂ©rentes pièces choisies : des questionnements dĂ©roulĂ©s, tendus, presque terrifiants Ă  mesure qu’ils restent sans retour, le pianiste concepteur sait aussi libĂ©rer le flux et l’Ă©coute (RĂŞverie opus 49 et Poème languide de Scriabine, aux lueurs empruntant Ă  Liszt et Wagner)… leur parentĂ© exprime une correspondance secrète, des horizons insoupçonnĂ©s, des ivresses partagĂ©es, une claire ambition musicale et humaine qui dĂ©passent la seule et finalement restreinte performance pianistique. Comme un miroir riche en vertiges justes et habitĂ©s, l’interprète offre un modèle d’approfondissement, loin c’est Ă  dire très haut au dessus de la mĂŞlĂ©e nonchalante aux Ă©manations dĂ©monstratives et si vagues. Geste mesurĂ©, sensibilitĂ© affĂ»tĂ©e : Ivan Ilic nous sĂ©duit et nous captive du dĂ©but Ă  la fin de ce formidable programme. L’album The Transcendentalist d’Ivan Ilic est un coup de coeur et CLIC de Classiquenews.

The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman. 1 cd  Heresy. Durée: 1h04. Enregistré en novembre 2013 à Paris. Parution annoncée : le 27 mai 2014.