CD, opéra. Compte rendu critique. PUCCINI: MANON. Anna Netrebko (Armiliato, Salzbourg, 2016 – 2 cd Deustche Grammophon)

Netrebko puccini manon lescaut cd review cd critque cd classiquenewsz annonce 4796828CD, opéra. Compte rendu critique. PUCCINI: MANON. Anna Netrebko (Armiliato, Salzbourg, 2016 – 2 cd Deustche Grammophon). Applaudissements au début, la gravure s’affiche clairement tel un enregistrement sur le vif, de facto, au festival de Salzbourg de ce dernier été 2016. L’opéra des premiers succès pour Giacomo Puccini, de la première reconnaissance, créé à Turin en 1893, Manon exige autant de l’orchestre d’une somptuosité étourdissante, que des chanteurs… le caractère en serait quasi cinématographique : couleurs spectaculaires d’un orchestre peintre, tempéraments affûtés de chanteurs-acteurs. Dans l’épisode initial, celui de la rencontre entre les deux amants, soit à Amiens, l’Edmondo de Benjamin Bernheim est un peu court, aux aigus tendus. La plus grande réserve va pour le Des Grieux de Yusif Eyvazov, hélas, ce dès son premier air : « Tra voi, belle, bionde e bruni »…  timbre gras, aigus vibrés d’une couleur plutôt laide, soit une performance qui dépare et déçoit continûment. Quelle déception! En comparaison, le ténor qui chante ici et très bien, le Maître à danser (Patrick Vogel, le bien nommé, – projection plus claire et sans affectation, plus naturelle surtout, affirme un tout autre naturel, réussite que confirme son allumeur public dans l’épisode du Havre, du même acabit : débit précis, abattage proche du texte, émission claire et franche). Concernant Eyvazov, le maniérisme de son style affecte terriblement la tenue générale, et s’il faut désormais écouter La Netrebko en s’infligeant systématiquement son partenaire et époux, force est de reconnaître que notre plaisir sera atténué de moitié. Dès son entrée, et leur rencontre, la soprano austro-russe, quant à elle, descendant de son coche d’Arras, s’impose à mille lieux, par la caresse sensuelle de son timbre : une incarnation à la féminité évanescente, idéalement incarnée. Cependant, on relève parfois une projection engorgée, qui manque de brio, et un vibrato elle aussi qui est loin d’être contrôlé. Vétilles de début de soirée. Les amateurs qui suivent l’actualité du couple savent combien les deux chanteurs ont d’affection pour l’opéra de Puccini : ils se sont rencontrés et mariés dans la suite de leur première Manon à Rome… et le dernier récital discographique de la diva Netrebko, chez Deutsche Grammophon (VERISMO), comprenant plusieurs airs véristes et pucciniens, s’achevait – lui aussi, sur de larges extraits de Manon, opéra désormais emblématique de leur couple à la ville, à la scène.

 

 

Manon captivante, pilotée par Marco Armiliato depuis Salzbourg 2016

Netrebko ardente et sensuelle, Eyvazov, rustre et linéaire

 

 

 

netrebko-manon-lescautA Paris, tableau sensuel par excellence (d’un souffle intimiste, même « orientalisant », – flûte aérienne introductive exprimant la nature insouciante de Manon à ce moment), la jeune courtisane Netrebko sculpte chaque tirade de sa partie, incarnant parfaitement cette coquette piquante, sachant émoustiller surtout son généreux patron (Géronte: efficace Carlos Chausson) ; le Lescaut d’Armando Piña reste maniéré et vibré.
 Dans sa mélodie langoureuse qui exprime les attentes d’un cœur ardent, passionné, (« In quelle trine morbide »), la diva – parfois en manque de respiration, aux ports de voix trop systématiques, assène pour son audience (totalement acquise à en croire chaque applaudissement à la fin de ses airs) la délicatesse miellée de son timbre parmi les plus voluptueux qui soient, avec en bonus des fins de phrase, tenues, jusqu’à l’expiration du souffle : Anna Netrebko a toujours été une excellente amoureuse … expirante, extatique, aux langueurs blessées d’une rayonnante intensité. Ses aigus charnels en font ici foi. Dans la scène des madrigalistes, commandité par le riche Géronte qui commande un Menuet où la lolita joue la Clorinde à son protecteur / Tirsis), Puccini renforce davantage la séduction mélodique de son écriture en un contrepoint néobaroque qui rappelle évidemment les superbes mélismes de sa Misa di Gloria… La Netrebko triomphe véritablement dans un rôle taillé pour elle : légère, ardente, d’une hyperféminité qui prend corps et se précise à mesure de l’action ; ajoutant à la pseudo insouciance de la jeune courtisée, cette chair suave qui lui est propre.
Le tempérament tragique, passionnelle de Netrebko s’affirme en accents puissants lors des retrouvailles (dispute, soupçons, réconfort) avec Des Grieux avant que Germont ne les surprenne et ne fasse arrêter celle qui l’a trompé : le soprano ample et charnel s’enflamme, porté par ce lyrisme éperdu et ivre inscrit dans la partition de l’orchestre. Rien à faire : le style rustre pour le moins, et linéaire du ténor Eyvazov (dont le timbre ne possède pas l’once d’une ardeur juvénile) ne se bonifie guère, aux côtés d’une sirène aussi brûlante (« E fascino d’amor ; cedi son tua! »). Quel dommage décidément. A moins que le ténor ne revoit sa technique et le placement de sa voix (ses aigus au III, dans la prison du Havre, sont terriblement serrés et criards), les duos à venir entre une Netrebko mûre à présent et un ténor qui n’est pas à sa hauteur, risquent de rebuter (à venir La Traviata en 2017).

 

D’une façon générale, louons dans les deux premiers actes, l’engagement des choeurs viennois requis pour l’occasion (parfois épais), la plasticité de l’orchestre (intermède symphonique, avec violoncelle solo initial, ouvrant le III et évoquant l’emprisonnement et le voyage au Havre), et le dramatisme lyrique du chef Marco Armiliato (dans le disque VERISMO ci dessus cité, c’était Antonio Pappano, d’une finesse intérieure idéale, qui dirigeait les deux époux dans une vision autrement plus claire et articulée). Ajoutons que Manon de Massenet de 1884, surtout Thaïs (1894) ont influencé le jeune Puccini : cet intermède fait basculer l’opéra inspiré de l’Abbé Prévost, de la courtisannerie frivole parisienne à l’expérience rude de la vérité et de la mort, précipité musical d’une force inouïe pour ceux qui la découvre pour la première fois dans la continuité de l’action : ivresse extatique de l’orchestre, qui traverse les registres, et fait passer de l’inconscience frivole et décorative (deux premiers actes), à une nouvelle sincérité qui s’affirme en fin d’action. On retrouve une telle structure dans Thaïs, et la fameuse Méditation (pour violon solo) qui occupe le même rôle : césure du fil dramatique, et basculement dans un autre climat, dans ce passage de la comédie à la tragédie. Dommage que Marco Armiliato manque d’intériorité et de suprême retenue dans cette synthèse qui doit foudroyer par sa finesse.

Au III (dans la prison du Havre où elle est prisonnière), puis au IV, dans le désert de la nouvelle Orléans, la Manon pleine de remords et plus fragile encore qu’au début, – consciente de tout ce qu’elle aurait pu vivre et aimer, gagne en justesse expressive : torche brûlée (de fait sous le soleil brûlant américain), invocatrice et victime implorante et détruite, Netrebko donne tout au rôle qui marque et saisit par la vérité qu’elle sait lui apporter. Ainsi toute la seconde partie, après l’intermède orchestral (actes III et IV), confirme-t-il notre sentiment général : le rôle d’amoureuse sacrifiée (comme sa Leonora du Trouvère), d’âme brûlée et hallucinée (sa Turandot pour le disque Verismo précédemment cité), de tragédienne expirante s’accomplit ici dans le personnage de Manon, la pêcheresse sublime, de plus en plus digne, c’est à dire vraie, qui expire aux Amériques. Le dernier air, celle de la condamnée (« Sola, perduta, abbandonata », avec hautbois et flûte), – d’une candeur hallucinée, qui bénéficie d’aigus sidérants – clairs et charnels, à nul autres pareils, est la prière ardente d’une désespérée. La sincérité de la cantatrice, est bouleversante et mérite la meilleure note : glaçante incarnation par une clairvoyance âpre dont les accents impuissants (« Non voglio morire »), enfin la tendresse apaisée (associée à la flûte), font couler les larmes. La Netrebko est décidément inégalable. La beauté ardente du timbre est au service d’une sublime intelligence théâtrale. D’où notre CLIC, malgré le déséquilibre que fait naître le niveau de son partenaire.

 

 

CD, compte rendu critique. PUCCINI : MANON LESCAUT (live Salzbourg août 2016 – 2 cd Deutsche Grammophon — 0289 479 6828 3) – Avec Anna Netrebko, Yusif Eyvazov, Armando Pina, Carlos Chausson, Benjamin Bernheim, Patrick Vogel… Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor, Münchner Rundfunkorchester. Marco Armiliato, direction. CLIC de CLASSIQUENEWS de décembre 2016.

 

 

 

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Verismo : le nouvel album choc d'Anna NetrebkoLIRE aussi notre comte rendu critique du CD VERISMO par Anna Netrebko :
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-verismo-boito-ponchielli-catalani-cilea-leoncavallo-mascagni-puccini-airs-doperas-par-anna-netrebko-soprano-1-cd-deutsche-grammophon/

 

 

 

AGENDA
netrebko eyvazof soprano classiquenews image_portfolio_anna-netrebko-yusif-eyvazovAnna Netrebko est programmée à la Philharmonie de Paris, le 27 février 2017, dans un programme éclectique, comprenant des extraits de son album VERISMO (chantera-t-elle Turandot ? On l’espère), et avec son compagnon, Ysif Eyvazov, plusieurs tableaux de La Traviata que les deux partenaires chanteront ensuite à la Scala de Milan (mars 2017). RESERVEZ VOTRE PLACE POUR CET EVENEMENT (Coup de coeur de CLASSIQUENEWS)

http://lesgrandesvoix.fr/portfolio/anna-netrebko-yusif-eyvazov/

 

 

 

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