Venise. Scuola di San Rocco, le 4 juin 2011. Berlioz, Lalo, Franck. Jean-Guilhem Queyras, violoncelle. La Chambre Philharmonique. Emmanuel Krivine, direction

Superbe concert symphonique sous le plafond du Tintoret: avec la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista (à quelques mètres de là), San Rocco accueille les grands concerts de la saison musicale du Palazzetto Bru Zane à Venise. Ici ont déjà retentis les accents de compositeurs à présent ressuscités et réhabilités: La procession nocturne d’Henri Rabaud dans un magnifique programme symphonique dont l’enchaînement éclectique a constitué toute la pertinence et la cohérence de la programmation… Seconde soirée du dernier week-end du Festival Du Second Empire à la Troisième République, le concert de ce soir pourrait aussi être une préfiguration de la prochaine nouvelle saison musicale 2011-2012: offrande remarquablement écrite sur l’autel de la très haute virtuosité, le Concerto pour violoncelle de Lalo (1876) s’enflamme littéralement sous les doigts alerte et si articulés de Jean-Guilhem Queyras. Contre toute objection critique quant au décoratif creux et mondain de la partition, le jeu du soliste, sa constante perfection sur le plan expressif, son souci de la mesure, de la clarté, et disons tout simplement de la subtilité font miracle dans un Concerto dont le feu expressif a trouvé son interprète. En tension et en flexibilité, le violoncelliste trouve une admirable intonation et un équilibre avec l’orchestre… que le chef, Emmanuel Krivine sait cultiver avec scrupule.
Le second mouvement et ses caprices rythmiques, déploie d’autres séductions: c’est le violoncelle solo qui mène la danse, en une chorégraphie mélodique parfaite. Jean-Guilhem Queyras ne fait pas qu’exprimer la saveur virtuose de l’oeuvre, il sait surtout en ciseler cette versatilité “éclectique” sans rien perdre de la ligne structurelle ni de l’architecture générale du cycle.

Toute la vibration “authentique” de l’orchestre sur instruments anciens se déploie dans l’oeuvre suivante, trop rare au concert en France: véritable monument et même manifeste du symphonisme français, la Symphonie en ré mineur de César Franck devrait être jouée tous les mois dans chaque salle de concert tant elle démontre la maîtrise de son auteur et la réalité de l’école symphonique en France, aussi digne d’intérêt que les incontournables Viennois, de Mendelssohn à Bruckner, sans omettre Beethoven, Brahms, Mahler… La partition franckiste marque un aboutissement de la pensée musicale en France: elle fait écho et prolonge les essais tout aussi marquant dans la forme orchestrale signés Saint-Saëns, Lalo, d’Indy… Créée à Paris en 1889, l’oeuvre synthétise les si riches avancées symphoniques des Français éclairant la décennie 1880. Puissance de l’architecture, caractère et clarté des motifs mélodiques, souci du timbre… La Chambre Philharmonique démontre d’indéniables qualités, celles-là même qui associées à la transparence et à la légèreté apportent un éclairage spécifique et d’autant plus approprié pour les Romantiques Français. En cela d’une esthétique totalement opposée à leurs contemporains germaniques.

Le geste de Krivine éclaire justement tout ce en quoi l’écriture de Franck excelle: exposition des cellules musicales dans le premier mouvement; solennité à la façon d’une marche énoncée à la harpe, au cor anglais puis au cor (II); enfin, reprise de tous les motifs mélodiques, selon le principe typiquement franckiste du cycle, mais dont la combinaison et l’interpénétration produisent un nouveau sens; c’est tout le mérite d’Emmnuel Krivine qui dirige depuis longtemps cette oeuvre manifeste, que de restituer l’écoulement organique du premier mouvement, telle une houle musicale dont il libère et tempère le balancement des vagues: tout cela avance et s’accomplit avec une écoute des couleurs souvent très convaincante. Enfin, le souffle du dernier mouvement où Franck alors parvenu à la fin de sa carrière déjà très riche, semble dépasser l’effet des combinaisons dans la reprise méticuleuse de tous les motifs, se déploie avec davantage d’opulence. A plusieurs moments, Krivine fait paraître le Franck visionnaire, ce grand architecte, créateur d’une montagne magique qui ouvre ici de passionnantes perspectives. Programme dont la cohérence fait mouche (le ré mineur préserve l’unité tonale du programme: Concerto de Lalo et Symphonie de Fanck sont sous son égide). Quant à la Symphonie, servie par un tel souci engagé, son écoute confirme qu’il s’agit d’une oeuvre majeure dans notre connaissance réactivée du symphonisme français. Le Palazzetto Bru Zane offre de nouveaux repères à ce titre: dans le sillon de la Fantastique berliozienne, il faut désormais compter avec les oeuvres de George Onslow (symphonies tout autant révélés par le Palazzetto lors de sa saison précédente), et depuis cette année la Symphonie Romantique (si bien nommée) de Victorin Joncières (dévoilée en mai dernier, au début du festival Du Second Empire à la Troisième République): l’oeuvre de Franck par sa perfection formelle s’inscrit dans cette nouvelle constellation en chantier, tel un approfondissement majeur, un accomplissement incontournable.

Venise. Scuola di San Rocco, le 4 juin 2011. Berlioz: Béatrice et Bénédict, ouverture. Edouard Lalo: Concerto pour violoncelle et orchestre en ré mineur. Jean-Guilhem Queyras, violoncelle. César Franck: Symphonie en ré mineur. La Chambre Philharmonique. Emmanuel Krivine, direction.

Illustration: © Michele Crosera 2011

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