Metz. Opéra Théâtre, le 27 mai 2011. Gouvy: Mateo Falcone (Fortunato). Création mondiale. Eric Chevalier, mise en scène. Jacques Mercier, direction

Il n’est pas si fréquent de présenter en “création mondiale” un opéra composé… il y a plus d’un siècle. Tel est le cas de ce Mateo Falcone de Théodore Gouvy (décédé en 1898), partition fulgurante et hyperexpressive d’autant plus marquante qu’elle incarne la dernière manière de son auteur, d’autant plus surprenante ici que l’opéra ne semblait pas être sa forme favorite, que son style était surtout réputé pour sa forme équilibrée et mesurée …


Grandiose brûlot tragique

Dans la vision d’Eric Chevalier, le noeud tragique de “Mateo Falcone, Fortunato” se déroule entre Bastia (à jardin) et le maquis (à cour)… Inspiré de Mérimée et donné en première mondiale à Metz, l’opéra de Théodore Gouvy est une révélation majeure de cette saison lyrique.
Saluons la mise en scène dépouillée, austère et grandiose à la fois qui convoque immédiatement le sentiment tragique hérité des grecs antiques. Les nombreuses inclusions vidéos en fond de scène et sur le plateau du plasticien Ange Leccia ajoutent au tropisme insulaire sans tomber dans l’écueil du folklore: là encore tout est savamment millimétré; les temps d’exposition aux images d’une grandeur muette, leur synchronicité aussi, surtout leurs sujets qui combinés à l’action lyrique, font sens: on n’oubliera pas de sitôt ce regard noir du maquisard corse Mateo, correspondant aux deux orbites creusées dans la pierre d’une sépulture présente depuis le début, celle de l’enfant sacrifié… son propre fils, l’inconscient Fortunato…
Tout ici relève de la fulgurance; visiblement impressionné par la sauvagerie des ténèbres qui s’abat sur une proie si facile, Gouvy adapte lui-même la nouvelle barbare de Mérimée dont le sujet met en lumière et l’obstination d’un père redoutable, et l’angélisme de son fils qui souhaitant braver (et faire le paon à Bastia) commet le péché de vanité et de faiblesse… travers bien pardonnables pour un garçon de son âge. Mais voilà, c’était compter sans la rudesse de son père, ses superstitions, ses croyances ancestrales, son sens de l’honneur et de l’hospitalité, son respect de la parole donnée…
Gouvy fait court, fort; il tranche net et coupe avec une énergie remarquable. S’autorise à peine quelque airs, au demeurant parfaitement composés (la chanson napolitaine et chantée en italien de Fortunato qui ouvre l’opéra; la prière à Marie de Giuseppa la mère cherchant un réconfort au coeur de la tempête, à quelques minutes du crime final).

Quelle bonne idée de marquer ce temps crucial dans le déroulement de l’action où Mateo, père ulcéré et bientôt déterminé, prend sa décision: tuer son fils. Tout bascule alors et l’action se fait huit clos à trois (le père, la mère, le fils), s’accomplissant en un déferlement de quasi parlando fortissimo où rien ne fait barrage à l’inéluctable: ni l’invocation de la mère, ni les pleurs et les regrets du fils. Mateo demeure inflexible car sa décision est prise.

Sur le plateau, le Fortunato souple et percutant de Valérie Condoluci, triomphe; comme la stature de Jean-Philippe Lafont qui s’embrase et fulmine, capable de restituer la violence de Mateo, véritable roc inflexible, commandeur intransigeant. Saluons aussi le Sanpiero d’Eric Martin-Bonnet: il fait du fugitif blessé, la figure du destin: un destin qui s’abat sur la maisonnée de Mateo et dont la malédiction (quand il comprend que le fils de Mateo l’a donné aux policiers) retentit comme un couperet glaçant (comme l’incantation effroyable du vieux Monterone, au début de Rigoletto de Verdi: ici et là, la même ineffaçable malédiction proférée à la face du héros raide et tragique)… D’autant que le baryton reste d’une intelligibilité constante.
Tous les autres personnages sont honnêtement défendus avec un aplomb indiscutable.

Dans la fosse, l’engagement de Jacques Mercier va crescendo, passant d’un climat à l’autre avec une souplesse parfois inégale; le directeur musical du National de Lorraine souligne l’hyperactivité du drame musical, mais la conviction et l’allant donnent nerf et fracas à une partition qui parfois dépasse Wagner et … rejoint les véristes. L’effet de précipité reste saisissant; Gouvy dont la réputation d’habile faiseur, de créateur d’ouvrages plus oratorios qu’opéras, dignes et solennels, persiste, signe ici une fresque sauvage, brutale, comprenant de très beaux passages: ajoutons à ceux précédemment mentionnés, les choeurs des policiers (accompagnés par des cuivres majestueux) qui citent souvent le Weber d’Euryanthe et du Freischütz.

L’opéra de Gouvy est précédé des Douze chants de l’île de Corse d’Henri Tomasi (mort en 1971): cycle poignant et d’une sobriété là encore digne et tragique où surgit, telle la voix d’une pythie enflammée, le chant de la soliste Nicole Fourpié (soprano) qui dialoguant avec le choeur de femmes de l’Opéra-Théâtre (Jean-Pierre Aniorte, direction) exprime attentes, désirs, inquiétudes de toute une vie … corse. L’insularité semble y synthétiser et radicaliser tourments et vertiges “ordinaires” de la condition humaine: les projections vidéos du plasticien vidéaste, en fond et sur la scène, exacerbe encore l’impression d’une boîte théâtrale concentrant l’énergie des forces en présence. En cela, les Douze Chants préparent idéalement au drame de Gouvy, lui aussi structuré sur l’effet de bascule et de catastrophe.

En somme, la soirée dévoile un aspect méconnu d’un auteur qui l’est tout autant. Double découverte, double plaisir. Mateo Falcone est à l’affiche de l’Opéra Théâtre de Metz Métropole pour deux dates encore: les 29 et 31 mai 2011. Incontournable.

Metz. Opéra Théâtre, le 27 mai 2011. Théodore Gouvy (1819-1898): Mateo Falcone (Fortunato), opéra en un acte. Création mondiale. Valérie Condoluci (Fortunato, fils de Mateo), Jean-Philippe Lafont (Mateo Falcone), Catherine Hunold (Giuseppa, femme de Mateo), Florian Laconi (l’adjudant Gamba), Eric Martin-Bonnet (Gianetto Sanpiero, le fugitif). Orchestre national de Lorraine. Eric Chevalier, mise en scène. Jacques Mercier, direction.


vidéo

Opéra de Metz Métropole: Mateo Falcone de Théodore Gouvy, création mondiale. Les 27, 29 puis 31 mai 2011, l’Opéra Théâtre de Metz Métropole assure enfin la création de l’opéra de Théodore Gouvy (1819-1898), Mateo Falcone,
inspiré de la nouvelle éponyme de Mérimée: chef d’oeuvre de concision
expressive et dramatique, la partition en moins d’1 heure de temps suit
la violence saisissante du sujet… Production événement
Toutes les informations et les réservations pour Mateo Falcone de Théodore Gouvy sur le site de l’Opéra Théâtre de Metz Métropole

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