Tours. Opéra, le 26 février 2010. Vincenzo Bellini: I Capuleti e i Montecchi. Karine Deshayes, Roméo. Jean-Yves Ossonce, direction. Nadine Duffaut, mise en scène

Sublime Karine Deshayes

Fatale loi des pères. L’épée vainc ici les forces de l’amour. Fussent-elles sincères et pures. Retenons le titre de l’opéra: non pas Roméo et Juliette (comme Shakespeare… que ni Bellini ni Romani ne connaissaient alors) mais bien I Capuleti e i Montecchi: en nommant les partis rivaux, le compositeur et le librettiste signent donc une oeuvre où retentissent surtout le bruit et la folie meurtrière des armes. Nadine Duffaut l’a bien compris: elle met en scène logiquement la guerre, sa folie meurtrière où s’imposent, figures récurrentes de la scène, plusieurs maîtres d’armes sachant croiser l’épée, cliquetis à l’envi…
Parce que Capellio, chef du parti Capulet, n’aime pas assez sa fille, Roméo ne pourra pas s’imposer. Les adolescents amoureux seront cyniquement sacrifiés: Roméo et Juliette, qui s’aiment et pouvaient s’épouser, tous deux héritiers des deux clans affrontés, avaient le pouvoir de la réconciliation… mais l’ouvrage, “tragedia lirica” en deux actes, s’achève sur le triomphe de la barbarie. Le père préfère la guerre au chant de l’amour. L’opéra nous montre ce déchaînement du cynisme et de l’inhumanité.

Les deux amants véronais sont déjà désespérés et funèbres, en particulier Juliette qui, loyale et vertueuse, ne pouvant supporter d’être reniée ainsi par son père, n’aspire qu’à la mort. Romani et Bellini s’entendent à merveille à brosser le portrait d’une jeune femme déjà détruite dont les langueurs extatiques, irrésistibles et hypnotiques, s’expriment dans l’air le plus beau de l’acte I, où la soprano est accompagnée par une harpe céleste qui la hissent jusqu’au bout de son rêve (air amoureux quant elle évoque Roméo: Eccomi in lieta vesta...).
L’option retenue par le chef et directeur des lieux, Jean-Yves Ossonce, s’avère particulièrement payante : en plaçant l’instrument soliste au 2è balcon sur la fosse, à jardin, la ciselure expressive et le duo harpe/voix n’en ont que plus de relief et de caractère. L’angélisme pur de l’héroïne pourtant déjà détruite descend immédiatement sur la scène et transporte en touchant le coeur: le voici, ce Bellini, génie de la mélodie aérienne et suspendue qui laisse parler les âmes blessées et sacrifiées.

Au demeurant, la scène est emblématique de toute l’approche (excellent Vincent Buffin à la harpe): nerveuse, fine, articulée, la compréhension du maestro et de ses musiciens, restitue à Bellini, son nerf dramatique, son muscle expressif, évitant minauderie ou dilution. En outre, la direction sait veiller à l’équilibre fosse/plateau et c’est par exemple une vraie délectation que d’écouter l’association voulue par Bellini de la voix et des instruments solistes de l’orchestre: violoncelle (au début du II quand Juliette attend l’issue du combat qui oppose les deux familles), clarinette et surtout cor, en dialogue amoureux avec le mezzo du Roméo de Karine Deshayes (au II).

D’autant que la cantatrice époustoufle dans un rôle qui lui va comme un gant: chaleur sombre et fluide de la voix qui même fortissimo sait conserver sa puissance et sa rondeur de braise. En elle, frémissent toutes les passions d’un romantisme exalté, juvénile, brillant, toujours fougueux et musical, jamais prévisible ni systématique. Ses accents martiaux rehaussent la coloration militaire de l’ensemble et même dans ses confrontations avec son rival Tebaldo, la chanteuse exploite toutes les ressources de son emploi travesti. Dans ses duos langoureux (et douloureux) avec Juliette, les deux timbres fusionnent tout en s’exaltant l’un à l’autre, soulignant combien pour Jean-Yves Ossonce, distribuer un opéra, signifie colorer et caractériser chaque personnage. La réussite est totale de ce point de vue.
Et même si l’on pourrait reprocher à la Juliette de Sabine Revault D’Allonnes, des aigus parfois tirés et peu couverts, l’interprète se bonifie en cours de soirée, elle offre au personnage, cette nuance funèbre dont nous avons parlé et qui distingue l’apport de Bellini au mythe véronais.
Les hommes assurent une garde convaincante au jeu des protagonistes. Aucun ne démérite: ni le Cappelio borné, autoritaire et aveugle de René Schirrer, ni le médecin complice des amants, engagé et déterminé d’Antoine Garcin; ni le rival de Roméo, Tebaldo d’Antonio Figueroa dont certes la voix manque de puissance comme d’ampleur mais elle reste continûment timbrée.

La production est déjà passée fin 2009, en Avignon où Nadine Duffaut
présentait pour la première fois sa mise en scène (lire le compte-rendu de notre collaborateur Benito
Pelegrin, Bellini: Capuleti e Montecchi avec Karine Deshayes en Roméo,
Opéra d’Avignon, novembre 2009
). Ici pas de scène de balcon,
mais une action sanguine, à l’implacable cynisme, où le jeu des épées a raison des amants trop
attendris. La lecture est d’autant plus méritoire que dans une scénographie claire et fluide qui distingue les scènes individuelles, des tableaux collectifs avec le choeur (excellent), le choix de Jean-Yves Ossonce démontre la cohérence dramatique d’un ouvrage clé dans la carrière de Bellini: Capuleti de 1830, confirme la réussite du duo Romani/Bellini, avant le chef d’oeuvre suivant Norma (1831). Superbe spectacle.

Tours. Opéra, le 26 février 2010. Vincenzo Bellini: I Capuleti e i Montecchi, 1830. Livret de Felice Romani. Avec Karine Deshayes (Roméo), Sabine Revault D’Allonnes (Juliette), René Schirrer (Cappulio), Antoine Garcin (Lorenzo), Antonio Figueroa (Tebaldo). Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Jean-Yves Ossonce, direction. Nadine Duffaut, mise en scène. Production à ne pas manquer à Tours, à l’affiche de l’Opéra, les 28 février puis 2 mars 2010.

Illustrations: © Fr.Berthon 2010
1. Roméo et Juliette
2.
Lorenzo et Tebaldo

3.
Roméo devant le corps de Juliette

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