vendredi, décembre 9, 2022

Toulouse, Capitole. Dimanche 14 octobre 2007. Edouard Lalo: Le Roi d’Ys. Sophie Koch (Margared)

A ne pas rater

Lalo s’est trompé de titre. Tant son Roi d’Ys est, du début à la fin, et aussi par la voix de l’orchestre, totalement éclipsé par le personnage de sa fille, Margared…
Torche vocale, véritable furie haineuse, proclamant, invectivant, manipulant (Karnac), et puis, victime du remords, sacrifiée, courageuse, assumant son destin, sauvant in fine un « peuple innocent », Margared porte toute la partition imaginée par Lalo. C’est une héroïne à l’étoffe et à la demesure wagnérienne autant que straussienne: une Elektra/Kundry, version française.

En Sophie Koch, la « perle d’Armor » a trouvé une interprète intègre, engagée, se donnant sans compter. Il y a une vocifération antique dans ses imprécations, un port de tragédienne radicale, ce souci du bien chanter, c’est à dire d’articuler son texte. Défi d’autant plus périlleux qu’il faut ici « passer » au dessus d’un orchestre félin, aux ruades sauvages et primitives. Saluons Nicolas Joel d’avoir rétabli une partition curieusement absente des scènes, surtout reconnaissons-lui la justesse d’avoir distribué le rôle principal de l’opéra à la mezzo française.

Descente aux enfers, remontée des eaux

Hautaine et fière, Margared n’en finit pas de descendre les escaliers du palais. D’en descendre à chaque volée, les enfers. D’en compter les effets progressifs en une gradation glaçante. Amoureuse éconduite, épouse malheureuse d’un guerrier honni et détesté, fille offerte, soeur trahie… Margared accuse les coups. Rongée par la jalousie, elle n’en finit pas de se heurter aux marbres du décor (structure fixe pendant les trois actes), qui lui rappelle la dureté d’un destin inflexible. Il faut bien éteindre ce feu vocal, torrent d’imprécations, grâce aux flots jaillissants d’un océan menaçant dont elle a permis elle-même le ruissellement salvateur. En un retournement dramatique, les eaux terrifiantes se font eaux régénératrices, celles qui portent désormais le salut de la louve martyr. Dans le dernier tableau, Margared remonte enfin les marches centrales, à contre courant, pieds dans l’eau: elle se jette dans la mer pour sauver son peuple. L’audience ne se trompe pas: elle applaudit une prestation magnifique de bout en bout, par sa vaillance, son style, son humaine vérité. D’autant que souffrante en cours de production, Sophie Koch avait dû déclarer forfait… pour revenir, flamboyante, lors de cette dernière du 14 octobre 2007.

Une partition violente et âpre

Créée sur les planches de l’Opéra-Comique, le 7 mai 1888, l’oeuvre est sans temps mort, parfois « expédiée » tant plusieurs tableaux auraient gagné à davantage de développement. En particulier le trio de l’acte III (Le roi/Rozenn/Margared). La force de la partition provient de son orchestre violent, sauvage à la mesure du personnage de Margared, au dramatisme ardent, parfois convulsif, qui ne s’autorise pas d’épanchement vain et demeure fixé à son but: l’expressivité et la résolution de l’action. De ce point de vue, la mise en scène de Nicolas Joel est efficace, d’une minéralité totale que seules l’apparition de Saint-Corentin, puis les cascades liquides du dernier tableau « adoucissent » et troublent même au sens premier du terme: les flots jaillissants couvrent par leur clapotis, le tumulte de l’orchestre, apportant certes une réalité liquide mais voilant l’orchestre de la fosse qui pourtant ne manquait pas d’écume musicale.
Aux côtés de Sophie Koch pour laquelle Margared est son premier grand personnage dramatique, Inva Mula (Rozenn) et Charles Castronovo (Melyo) confirment l’intelligence de la distribution, surtout Franck Ferrari (Karnac) et Paul Gay (Le Roi d’Ys) se hissent à la mesure et au volume de la fosse. Le chef franco-canadien Yves Abel dirige avec fougue et énergie, sans toutefois exprimer la subtilité de l’ouverture, les couleurs et les climats spécifiques d’une partition moins tonitruante qu’il n’y paraît. La production toulousaine tient ses promesses: elle restitue une oeuvre forte et violente, tendue et conflictuelle. Voilà qui augure du meilleur lorsque Nicolas Joel dirigera l’Opéra national de Paris, à partir de septembre 2009.

Toulouse, Théâtre du Capitole. Le 14 octobre 2007 (dernière). Edouard Lalo (1823-1892) : Le Roi d’Ys, Légende bretonne en trois actes. Livret d’Edouard Blau. Mise en scène, Nicolas Jœl. Décors, Ezio Frigerio. Costumes, Franca Squarciapino. Lumières, Vincent Cheli. Avec Paul Gay, Le Roi d’Ys. Sophie Koch, Margared. Inva Mula, Rozenn. Charles Castronovo, Mylio. Franck Ferrari, Karnac. Eric Martin-Bonnet, Saint Corentin. André Heybœr, Jahel. Orchestre National du Capitole, chœurs du Capitole de Toulouse, Chœur d’hommes de l’Opéra National du Rhin (chef de chœur, Patrick Marie Aubert). Yves Abel, direction musicale.

Crédit photographique
Rozenn et Margared © Capitole de Toulouse, Patrice Nin

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