Elégance dramatique
En plus d’être un poète musicien, Dubois, excellent artisan, est aussi un architecte: l’alternance des parties instrumentales, chorales, solistiques confirment l’art du Dubois dramaturge (parfait équilibre des 4 parties: La Révolte, L’Enfer, La Tentation, La Jugement), maître des masses chorales: il n’est que d’examiner le rôle dévolu au Diable, agent de la chute d’Adam et d’Eve, pour mesurer la subtilité psychologique avec laquelle le compositeur aborde le caractère: c’est une instance active, provocante, démiurge et évidemment manipulatrice qui critique le pouvoir de Dieu et la Création, sait conduire ses troupes célestes, séduire et perdre définitivement le couple originel en insufflant à la trop naïve Eve, le poison de l’orgueil et de la suffisance.
C’est un rôle digne de Mephisto chez Gounod ou Berlioz; une relecture passionnante, propre à la fin di siècle romantique, dans l’histoire du personnage. Tout l’art de Dubois se concentre dans ce profil imprévu et aussi dans le traitement du choeur des Damnés qu’il sait haranguer.
Chantal Santon qui poursuit simultanément à sa coopération aux chantiers romantiques amorcés par le Palazzetto, de nombreuses échappées baroques, incarne avec conviction et naturel, l’évolution du personnage d’Eve, si central dans l’oeuvre diabolique: pureté originelle et tendresse extatique (duo avec Adam: « Aimons-nous », partie III) puis jeune ambition influençable et si manipulable; Mathias Vidal, parfaitement à son aise dans cet emploi de ténor lyrique, lui donne une réplique attentive et engagée lui aussi; contrepartie lumineuse et même flamboyante, l’Ange de la mezzo italo-américaine Jennifer Borghi terrasse et captive par l’ampleur de sa voix, corsée, colorée, et elle aussi scrupuleuse dans son intelligibilité; c’est Alain Buet, vivant et subtil qui restitue au personnage central de l’oratorio, Satan, sa facétie active, son cynisme bonimenteur; l’articulation, la projection, l’intonation sont superlatives; le chanteur apporte pour beaucoup, dans la conception vocale de son personnage, à la cohérence de l’enregistrement.
Amertume haineuse et esprit de vengeance d’un Satan volubile, effusion tendre et amoureuse et trop fragile du premier couple, diversité caractérisée du choeur (souplesse éthérée des Séraphins; hargne des Rebelles; conspiration des Damnés d’où émerge le trio mordant, dissident d’Uriel, Molock, Bélial…; prière et compassion du dernier choeur pour le jugement final)… sans omettre, l’évocation des gouffres infernaux qui occupe avec tendresse, raffinement et élégance là encore (trois caractères emblématiques de la manière de Dubois) toute la seconde Partie (intitulée l’Enfer avec l’incantation fourbe et victorieuse du choeur exaltant « flamme toujours vivante au séjour d’épouvante »: chef d’oeuvre d’écriture chorale doublé d’un sens prosodique si délectable, plage 18 du cd1)… la succession des tableaux compose une fresque édifiante et moralisatrice qui satisfait amplement sa fonction première. D’ailleurs, Dubois recycle un projet lyrique antérieur, remontant à 1871… Il obtient le Premier Prix du Concours parisien auquel il avait concouru; ex aequo avec un autre compositeur à redécouvrir d’urgence Benjamin Godard, auteur dans le même contexte d’un Tasse tout aussi abouti. Mésestimé et objet de complots tenaces, Dubois connut avec son Paradis Perdu, de nombreux déboires: le librettiste Blau réclamant la moitié du Prix obtenu; les chanteurs à la création au Châtelet n’étant pas satisfaisants; l’édition de la partition étant payée par l’auteur seul…
répétitions à la représentation finale (été 2011), immersion dans les
coulisses d’une résurrection exemplaire menée par le Palazzetto Bru Zane
Centre de musique romantique française. Le disque parâit au printemps
2012, et le Palazzetto dédie en avril et mai 2012 à Venise, son dernier
festival thématique à l’oeuvre et à la figure du compositeur français
ainsi révélé: « Théodore Dubois et l’art officiel »...
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festival: Théodore Dubois (1837-1924) et l’art officiel : Du 14 avril au 27 mai 2012. Cycle de concerts àVenise, présenté par le Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française







