dimanche 4 mai 2025

Tan Dun (1957): Marco Polo, 1996. Amsterdam, 2008 Tan Dun, Pierre Audi (1 dvd Opus Arte)

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Tan Dun

Marco Polo
, 1996

Né en 1957, rescapé de la révolution culturelle imposée par Mao (il fut affecté pendant 2 années à la culture du riz), Tan Dun qui vit aujourd’hui à New York (il est le plus pur produit de l’Université Columbia new yorkaise), demeure un compositeur emblématique du métissage orient-occident. Fortement influencé par les ferments stylistiques de l’Opéra de Pékin dont il rejoint la troupe très jeune, il assimile Bartok, Boulez, Stravinsky, mais aussi les rythmes et résonances spécifiques du chamanisme ancestral et rural de la Chine traditionnelle… Marco Polo est son premier opéra qui met en oeuvre en un creuset foisonnant une multiplicité de formes et aussi la mixité désormais emblématique de son oeuvre musical: ici, l’Opéra de Pékin fusionne avec le drame wagnérien (Tan Dun cite Parsifal pour expliquer la dimension spirituelle et pluritemporelle de son oeuvre multiple).


Partition des métissages

L’ouvrage puise à la fois dans l’ampleur théâtrale de l’opéra occidental et s’enrichit d’emprunts proprement asiatiques (mélodies, instrumentarium dont pipa ou luth chinois, sitar, trompes tibétaines…, sujets de l’action). Créé à l’occasion de la Biennale de Munich en 1996, Marco Polo permet la rencontre scénique entre les deux cultures qui constituent le socle stylistique du compositeur. C’est un cadre particulièrement équilibré entre grande forme et ciselure psychologique, parcours des mutations, présence des allégories… que son dernier opus lyrique, The First Emperor (2006, créé au Metropolitan avec dans le rôle-titre Placido Domingo sous la direction du cinéaste metteur en scène Zhang Yimou) conduit à un degré d’aboutissement naturel. Obtenant avec son premier opéra, le très enviable et convoité Grawemeyer Award, Tan Dun (devenant ainsi le plus jeune compositeur à recevoir la distinction), a avoué la part autobiographique de Marco Polo, comme lui voyageur et passeur entre deux mondes immenses, réalisant dans leur jointure, une oeuvre visionnaire, utopique, poétique, spirituelle forte.

Avec son librettiste Paul Griffiths, Dun imagine l’épopée de l’occident vers l’orient, de Venise vers la Chine, en deux parties successives: Marco, puis Polo (deux faces d’une même individualité, chantées séparément par deux voix incarnées, respectivement soprano et ténor). Marco désigne l’être extérieur du Vénitien ivre de découvertes et de terres inconnues (l’être, le faire); Polo renvoie à son identité plus profonde, intérieure, secrète, consciente ou non (l’esprit, la mémoire). A cela, les auteurs déploient l’action en trois registres différents et parallèles: physique, spirituel, moral.
Rustichello est ainsi l’accompagnant du voyage physique de Marco Polo: à la fois « première ombre » et narrateur auquel le Voyageur dicte ses mémoires (alors qu’il est emprisonné dans les prisons de Gênes entre 1298 et 1299). C’est un guide à la manière de Virgile conduisant Dante dans La divine Comédie. Tan Dun n’hésite pas à citer Gustav Mahler et même Puccini, colorant ce volet de teintes résolument occidentales.

Dans le voyage spirituel, les 3 étapes de l’existence humaine sont évoquées: passé, présent, futur. L’espace-Temps y réunit les quatre saisons de la vie et l’écriture musicale emprunte beaucoup aux modes asiatiques.
D’une geste riche en symboles, la mise en scène de la présente production démêle les écheveaux, sachant mettre l’accent sur les temps forts d’une action conçue comme un rite de passage, une initiation lente mais inéluctable. Ce voyage dans le temps et l’espace renvoie Marco Polo à ses racines les plus intimes.

La scénographie de Pierre Audi rétablit la part onirique d’un drame qui doit se comprendre comme une vaste réflexion imaginée sur les thèmes multiples, complexes de la rencontre, des voyages: leur but ultime est bien la quête de sa propre vérité.
Dans ce périple personnel, semé de nombreuses épreuves imagées (la production est en cela un très beau livre d’images, de la Piazza San Marco à la Grande Muraille, des mondes médiévaux d’Occident à la cour de Chine, traversant les saisons, de l’hiver à l’automne…), les chanteurs portent la déclamation spirituelle des personnages sans dénaturer le propos qui demeure celui de l’évocation plus que de la réalité d’une action concrète. Evidemment, la lecture bénéficie de la direction soignée, précise, nerveuse du compositeur lui-même.
Seul bémol: Charles Workman dans le rôle de Polo, déjà vu dans L’amour des trois Oranges de Prokofiev (Opéra de Paris, 2005): souffle court, psychologie sommaire, style tendu et plus contestable, aigus tendus voire déchirés. Dommage. Heureusement, Sarah Castle incarnant la part plus « concrète » de Marco relève le niveau. Mais la vraisemblance du Voyageur en quête d’initiation et de révélation en sort déséquilibrée.
Faiblesse d’autant plus criante que le spectacle visuel et scénique restent percutants, du début à la fin.

Tan Dun (né en 1957): Marco Polo, 1966. Avec Polo: Charles Workman. Marco: Sarah Castle. Kublai Khan: Stephen Richardson. Water: Nancy Allen Lundy. Shadow 1/Rustichello/Li Po: Zhang Jun. Shadow 2/Sheherazada/Mahler/Queen: Tania Kross. Shadow3/Dante/Shakespeare: Stephen Bryant
Chinese/Arabian dancer: Mu Na. Netherlands Chamber Orchestra. Cappella Amsterdam
Tan Dun, direction. Pierre Audi, mise en scène.
Enregistrement live au Muziektheater, Amsterdam, les 13 et 18 novembre 2008.

Bonus: Documentaire intitulé « The Music of Tomorrow », incluant entretiens avec l’équipe des créateurs et les interprètes principaux.

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