CRITIQUE, op̩ra. WAGNER : Tristan und Isolde, le 9 juil 2021. Stuart Skelton (Tristan), Nina Stemme (Isolde) Рmise en sc̬ne : Simon Stone. LSO, London Symphony Orchestra РDirection musicale : Simon Rattle.

TRISTAN-ISOLDE-AIX-2021-RATTLE-critique-opera-classiquenews-Stemme-Skelton-ZeligCRITIQUE, opéra. WAGNER : Tristan und Isolde, le 9 juil 2021. Stuart Skelton (Tristan), Nina Stemme (Isolde) – mise en scène : Simon Stone. LSO, London Symphony Orchestra – Direction musicale : Simon Rattle. Certes on nous avait « vendu » cette production comme « l’événement d’Aix 2021 ». Que nenni. Dans un décor année 60, style Mad men, Isolde dans son salon avec vue sur l’océan (histoire de faire référence au vaisseau qui est censé la conduire jusqu’à la cour du roi Marke à bord du bateau où se trouve aussi Tristan), se morfond, pleine de ressentiment et d’ insatisfaction vis à vis de celui qu’elle a jadis soigné et aimé secrètement sous le nom de … Tantris. Le premier acte qui est d’exposition, s’enlise dans un jeu d’acteurs statique, où chacun, d’Isolde, Tristan / Tantris, à Brangaine, figure comme une belle plante de salon. Orchestralement, sous la baguette de Rattle, les instrumentistes ne manquent pas de puissance comme d’expressivité, mais sonnent épais.
On attend l’acte II. La mise en scène actuelle ne fait pas rêver loin s’en faut surtout pour la magie nocturne de ce début d’acte qui exprime les langueurs du désir le plus absolu, appel sublime et nocturne à l’anéantissement de la conscience, loin du mensonge du jour… Pas facile d’imaginer cette couleur médiévale du chevalier Tristan et de la princesse Yseult, la belle d’Irlande, couple mythique de l’amour absolu, dans ce décor froid et glacial, style Ikea ou cantine d’Ephad… avec verrière industrielle (!).

Melot-marke-F-zelig-tristan-und-isolde-rattle-aix-2021-opera-critiqueHeureusement, dans toute production, il y a du bon. Franz-Josef Selig, wagnérien d’une rare subtilité (jusque sur la scène de l’Opéra Bastille), éblouit viscéralement en roi Marke, témoin malgré lui de l’effusion des amants magnifiques et maudits; par ses phrasés suggestifs, sa ligne vocale infinie, énoncée en vrai diseur, comme enivrée par la poison de la jalousie et de l’impuissance face au couple divin Yseult / Tristan. Quelle leçon quand il exprime sa blessure car il est ainsi trahi par son cher (et aimé) Tristan… Il y a dans ce timbre blessé de l’Amfortas à venir ; être à jamais marqué dans sa chair et dans l’esprit par une trahison indélébile…
De même, percutant Dominic Sedgwick en Melot, insinueux, vindicatif et juvénile, ardent dans la dénonciation (de Tristan) d’un coeur jaloux et meurtrier (c’est lui qui poignarde Tristan en fin de II)…
Dans les rôles titres, hélas les deux protagonistes font entendre la fatigue de voix hier brillantes ; on est à 100 lieux du couple jeune, du jeune chevalier et de la princesse… La crédibilité scénique en pâtit terriblement. Le brio et l’éclat psychologique, et toutes les nuances d’une partition scintillantes sont absentes. Hélas.

Au Festival d’Aix 2021,
dans une mise en scène désatreuse de Simon Stone,
TRISTAN PREND LE METRO PARISIEN ET MEURT DANS LA RAME

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Le III (à 3h44) fait valoir les limites et les incongruités d’une mise en scène trop décalée, une conception qui comme tant d’autres aujourd’hui recherche avant toute fusion avec la musique, sa propre grille de lecture ; une rame de métro emporte les héros marqués par leur destin ; l’admirable air du pâtre (hautbois solo) qui dit tout le dénuement ultime des êtres impuissants et solitaires, est un musicien qui fait la manche… Une voyageuse fait tomber des papiers en prenant son portable et demande son chemin… Evidemment Tristan en habit de soirée se dispute avec Isolde puis est (encore) poignardé par le jeune Melot tout de blanc vêtu… la répétition, l’anecdotique, le manque de cohérence tranchent derechef avec ce qui a précédé. Le solo de Tristan blessé gagne une certaine puissance dans cette rame de métro qui va sa route, à vive allure, aux arrêts de plus en plus improbables… Ainsi va la mise en scène actuelle et le choix des directeurs de théâtres. On déroute chaque soir un peu plus l’auditeur, surtout les néophytes qui pensent alors découvrir sur scène les œuvres marquantes du répertoire, dans toute leur… incohérence visuelle et scénique. Les amateurs d’opéra eux, restent déconcertés par tant de confusion comme d’invraisemblance scénique.

C’est d’autant plus dommage que vocalement, le niveau est relevé à ce moment : Josef Wagner (Kurwenal, très impliqué) ; particulièrement Linard Vrielink (Hirt) excellent diseur… Et Tristan lui-même qui semble porté, inspiré par les insinuations sombres, crépusculaires de la musique, atteint cette articulation chantante et naturelle proche de la parole. Dans une quête de lui-même qui est une confession déjà psychanalytique, où il meurt presque apaisé car il s’est trouvé ; a analysé l’ampleur de son désir pour Isolde. Celui qui a tout vécu, qui a tout compris, peut mourir en paix. Force est de reconnaître la prestation de Stuart Skelton qui donne tout, exprimant les affres de l’homme qui doute et est maudit par le philtre du désir, mais s’émerveille toujours à l’évocation d’Isolde. Autour de lui, les voyageurs du métro, absents à sa prière, à sa sincérité ensanglantée… entrent et sortent de la voiture. A Goncourt, les deux amants se retrouvent, avant que Tristan n’expire.
Autant de voix qui timbrent et articulent enfin un Wagner chambriste, empêtré, sublimé dans les rets d’une langueur infinie. Reconnaissons à Rattle aussi, le sens de la mesure, des équilibres chambristes d’une partition fleuve, suspendue. Et ici, visuellement décortiquée et dénaturée, réécrite, éclatée… c’est à dire à la mode.
On reste perplexe voire agacé par la « conception » de Simon Stone ; par ce chaos de tableaux incohérents qui finit par gêner la perception de la musique et l’unité du drame conçu à l’origine par Wagner. Pour les idées déco et quelques jeux de lumières, on veut bien reprendre le métro avec le metteur en scène australien, et l’inviter à ne pas rater la station BHV Hôtel de ville…

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CRITIQUE, op̩ra. WAGNER : Tristan und Isolde, le 9 juil 2021. Stuart Skelton (Tristan), Nina Stemme (Isolde) Рmise en sc̬ne : Simon Stone. LSO, London Symphony Orchestra РDirection musicale : Simon Rattle.

REVOIR Tristan und Isolde AIX 2021 – Rattle, Stone

https://www.arte.tv/fr/videos/103071-000-A/tristan-et-isolde-festival-d-aix-en-provence-2021/

En replay sur ARTEconcert jusqu’au 30 août 2023.

LIVRE événement, annonce. CHARLES LAMOUREUX par Yannick Simon : « Chef d’orchestre et directeur musical au XIXe siècle » / Actes Sud / Palazzetto Bru Zane

LAMOUREUX livre yannick simon critique livre actes sud edition critique classiquenews-Charles-Lamoureux-chef-dorchestre-et-directeur-musical-au-XIX-636x1024LIVRE événement, annonce. CHARLES LAMOUREUX par Yannick Simon : « Chef d’orchestre et directeur musical au XIXe siècle » / Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2020. Dans le dernier tiers du XIXè « romantique », le chef d’orchestre Charles Lamoureux (1834-1899), hyperactif et militant marque la vie musicale parisienne : fondateur d’un Quatuor, d’une société de musique chorale participant à l’exhumation des grandes pages du passé (Société française de l’Harmonie sacrée fondée en 1873, une chorale d’amateurs avec laquelle il joue les grands oratorios de Haendel et les Passions de JS Bach…), le maestro légendaire fonde en 1881, la Société des nouveaux concerts, c’est à dire les fameux « Concerts Lamoureux ». Jusqu’en 1899, Lamoureux dirige un collectif de musiciens au service de ses goûts orchestraux, en particulier les opéras de Wagner (quand les institutions de concerts concurrentes : Pas de loup ou Colonne… jouent plutôt Berlioz).

 

 

 

Quand Lamoureux diffusait Wagner à Paris…

 

 

lamoureux-charles-portrait-chef-Charles_Lamoureux-chef-maestro-classiquenews-livre-yannick-simon-critique-classiquenewsNé à Bordeaux, il étudie au Conservatoire de Paris, et y obtient un 1er prix de violon (en 1854). Il doit son solide métier instrumental puis de direction d’orchestre grâce à ses fonctions successives : violoniste dans l’orchestre de l’Opéra (1853), puis au sein de la Société des concerts du Conservatoire (1863), où il devient chef d’orchestre adjoint en 1872. Le geste visionnaire de Charles Lamoureux, comme directeur de sa propre société de concerts, sait outrepasser le contexte géopolitique en France depuis 1870, où parce que l’Allemagne menace et défie les Gaulois, toutes les musiques d’Outre-Rhin sont suspectes, en premier lieu Wagner. Directeur musical, chef d’orchestre, entrepreneur, administrateur, programmateur, on doit à Charles Lamoureux la diffusion la plus large et constante des pages wagnériennes à Paris, comme Habeneck au sein de la Société des concerts du Conservatoire avait dans la première moitié du siècle, fait connaître les symphonies de Beethoven.

Lamoureux ne désarme pas contre les défenseurs de la musique franco-française : il dirige Lohengrin (le 3 mai 1887, à l’Éden-Théâtre, avec d’Indy qui prépare les chœurs), puis en 1891 à l’Opéra, mais aussi Tristan und Isolde, au Nouveau Théâtre en 1899 (l’année de sa mort, à 65 ans) ; tout en jouant les compositeurs hexagonaux. La musique nouvelle est sa spécialité. En dehors des antagonismes partisans dont aime à se délecter le petit milieu musical parisien, Lamoureux voit grand et large, allemand ET français ; en une période où les patriotismes sont exacerbés de part et d’autre des frontières, où il est de bon ton de montrer dans quel camp l’on est. Lamoureux permet finalement à Wagner l’occasion de prendre sa revanche après l’échec cuisant de son Tannhäuser, objet d’une cabale après ses 3 représentations parisiennes de 1861. Le wagnérisme devient total, 20 ans plus tard, grâce à Lamoureux, partisan infatigable (dans le sillon de Baudelaire). L’auteur analyse les jalons d’une activité musicale unique à Paris, celle du chef et producteur Charles Lamoureux. Il montre en particulier la volonté et l’ambition d’un musicien, entrepreneur courageux pour lesquels le succès et les revenus furent aussi précaires que le public, volatile. Critique à venir dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

 

 
 

 

 

 

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DVD, annonce. WAGNER : Tristan und Isolde, Bayreuth 2015 : Katarina Wagner / Christian Thielemann)

wagner tristan und isolde DVD wagner review compte rendu dvd critique vignette deutsche grammophonDVD, annonce. WAGNER : Tristan und Isolde, Bayreuth 2015 : Katarina Wagner / Christian Thielemann). Deutsche Grammophon édite le 8 juillet prochain, le dvd de la production du nouveau Tristan und Isolde créé en juillet 2015… Que vaut cette production polémique qui positionne l’arrière petite fille et codirectrice du Festival de Bayreuth, telle une metteure en scène de poids, habile ou inspirée à défendre le génie dramatique et théâtrale de son ascendant ? Après une lecture iconoclaste et finalement superficielle car gadget des Maitres Chanteurs de Nuremberg (2011), ce Tristan und Isolde de 2015 vaut adoubement. Une réussite éloquente qui a le mérite d’être claire, parfois épurée et suscite des tableaux puissants qui laissent la séduction du plateau vocal s’épanouir en un jeu dramatique naturel… Prochaine critique complète dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

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DVD, annonce. WAGNER : Tristan und Isolde, Bayreuth 2015 : Katarina Wagner / Christian Thielemann avec Stephen Gould (Tristan). Avec Evelyn Herlitzius (Isolde), Georg Zeppenfelds (König/Le Roi Marke), Iain Paterson (Kurwenal), Raimund Nolte (Melot), Christa Mayer (Brangäne), Tansel Akzeybek (Ein Hirt/Un berger), Kay Stiefermann (Ein Steuermann), Tansel Akzeybek (Junger Seemann / Jeune matelot), Bayreuth Festival Orchestra / Christian Thielemann, direction.Katharina Wagner, Stage Director / mise en scène. Production créée à Bayreuth le 25 juillet 2015.

 

 

 

wagner-tristan-und-isolde-thielemann-katarina-wagnerBAYREUTH 2016… Cette année, Bayreuth semble – enfin- renouer avec les grandes années; rétablissant la place des distributions cohérentes et surtout écartant l’outrance néfaste des mises en scènes décalées et gadgets. Les Temps forts sont évidemment la nouvelle production de Parsifal signée Uwe Eric Laufenberg, sous la conduite du très efficace Hartmut Haenchen, avec l’angélique, ardent, lumineux Klaus Florian Vogt dans le rôle titre (les 25 juillet qui est l’ouverture du Festival de Bayreuth 2016, puis 2, 6, 15, 24 et 28 août) ; Le Ring musicalement prometteur sous la direction de Marek Janwski (à défaut d’une mise en scène déjà vue et plutôt consternante, pour le coup très gadget de Frank Castorf… rien que provocante et anecdotique).
La production de Tristan und Isolde version Katharina Wagner est à l’affiche cette année pour 6 dates : les 1er, 5, 9, 13, 17, et 22 août 2016. Stephen Gould, Tristan élégant et nuancé chante aux côtés de l’Isolde de Petra Lang (comme Stephen Gould, Christa Mayer est toujours présente dans le rôle de Brangaine)… Consulter le site du Festival de Bayreuth : http://www.bayreuther-festspiele.de/english/programme_157.html

 

 

Nouveau Tristan und Isolde à Bayreuth

Festspielhaus BayreuthBayreuth. Tristan und Isolde : les 25 juillet-2,7,13,18 et 23 août 2015. L’événement de ce Bayreuth 2015 reste côté nouvelles productions, le tristan version Katharina Wagner, co directrice plutôt critiquée depuis 2008. Sous la baguette fédérarice, honnête de Christian Thieleman, la nouvelle production de tristan conçue par l’arrière petite fille du compositeur réussira-t-elle à convaincre véritablement ? On se souvient que sa mise en scène des Maîtres Chanteurs n’avait guère ébloui par son intelligence et son esthétisme… Reste que pour Tristan, sommet lyrique de 1865 qui scelle aussi la relation de Louis II de Bavière et de Richard en Bavière, il faut un certain onirisme certes pas gadgétisé ou décalé comme c’est le cas dans les réalisations scéniques à Bayreuth depuis des années. triste tendance qui sacrifie la poésie sur l’autel de la provocation. Côté voix : Stephen Gould (Tristan), Evelyn Herlitzius (Isolde), Georg Zeppenfeld (Marke), Iain Paterson (Kurwenal), Christa Mayer (Brangäne) devraient assurer de leur côté, une défense engagée de la partition amoureuse, vénéneuse du chef d’oeuvre de Wagner.

Ce nouveau Tristan ouvre l’édition du Bayreuth 2015 dès le 25 juillet. La réponse sera claire dès le premier soir : Katharina Wagner à défaut d’avoir les idées pour un festival digne du futur, est-elle une metteure en scène pertinente ?

LIRE la page Tristan und Isolde sur le site du Festival de Bayreuth

LIRE aussi notre chronique : Bayreuth 2015 : triste routine

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DOSSIER : Tristan und Isolde de Wagner

tristanandisoldewiththepotion_circa1916Wagner : Tristan und Isolde. Toute nouvelle production du sommet lyrique de Wagner créé à Munich grâce à l’aide financière du jeune Louis II de Bavière en 1865, laisse espérer une réalisation à la hauteur de la partition, la plus envoûtante (ivresse extatique de l’acte II) de Wagner. Ici le mensonge du jour et le miracle de la nuit suscitent une manière de rêve éveillé qui ose concevoir une extase amoureuse sans équivalent dont la musique somptueuse et hypnotique, exprime les élans et les aspirations les plus profondes. Musique de la psyché enfin dévoilée, mais avec quel raffinement orchestral, le Tristan wagnérien ne laisse rien dans l’ombre : le poison vénéneux et fatal de l’amour qui unit la belle Isolde au chevalier venu la chercher pour qu’elle épouse le Roi Mark. Or dès leur rencontre, les deux âmes s’abandonnent au désir qui les enchaînent en particulier dans le II. Après l’enchantement des sentiments mis à nu, véritable mystique de l’amour (et sur le plan lyrique, duo amoureux irrésistible), Wagner souligne le mal qui suit l’extase : la souffrance de Mark, la solitude et l’errance de Tristan sur son île, dépossédé de celle qu’il aime (III). Voué à la mort, expirant, le chevalier exsangue voit une dernière fois Isolde qui chante alors en un hymne universel l’ivresse de l’amour total qui s’il n’est pas réalisable sur Terre, promet une sublimation finale à tous ceux qui sincères en ont ressenti le miracle.

 

 

 

wagner grand formatDans la vie de Wagner, la création de Tristan und Isolde correspond aussi à un double miracle : Richard emménage avec la compagne tant espérée : Cosima, la fille de Franz Liszt. Il est devenu aussi le protégé du jeune roi de Bavière lequel lui assure désormais protection et nouveaux moyens financiers. Celui qui dut fuir ses créanciers, devenu persona non grata en Allemagne (après sa participation aux révolutions de 1848), est enfin sauvé, miraculé : il peut se dédier sans inquiétudes d’aucune sorte à l’accomplissement de son grand œuvre musical et lyrique dont le Théâtre de Bayreuth conçu spécialement pour ses opéras et inauguré en 1876, marque l’aboutissement. Le théâtre après bien des avatars est édifié là encore grâce à l’appui financier du jeune souverain.

 

Tristan und Isolde à l’Opéra du Rhin

tristanandisoldewiththepotion_circa1916Strasbourg, Mulhouse : Tristan und Isolde de Wagner, 18 mars>19 avril 2015.  Wagner : Tristan und Isolde. Toute nouvelle production du sommet lyrique de Wagner créé à Munich grâce à l’aide financière du jeune Louis II de Bavière en 1865, laisse espérer une réalisation à la hauteur de la partition, la plus envoûtante (ivresse extatique de l’acte II) de Wagner. Ici le mensonge du jour et le miracle de la nuit suscitent une manière de rêve éveillé qui ose concevoir une extase amoureuse sans équivalent dont la musique somptueuse et hypnotique, exprime les élans et les aspirations les plus profondes. Musique de la psyché enfin dévoilée, mais avec quel raffinement orchestral, le Tristan wagnérien ne laisse rien dans l’ombre : le poison vénéneux et fatal de l’amour qui unit la belle Isolde au chevalier venu la chercher pour qu’elle épouse le Roi Mark. Or dès leur rencontre, les deux âmes s’abandonnent au désir qui les enchaînent en particulier dans le II. Après l’enchantement des sentiments mis à nu, véritable mystique de l’amour (et sur le plan lyrique, duo amoureux irrésistible), Wagner souligne le mal qui suit l’extase : la souffrance de Mark, la solitude et l’errance de Tristan sur son île, dépossédé de celle qu’il aime (III). Voué à la mort, expirant, le chevalier exsangue voit une dernière fois Isolde qui chante alors en un hymne universel l’ivresse de l’amour total qui s’il n’est pas réalisable sur Terre, promet une sublimation finale à tous ceux qui sincères en ont ressenti le miracle.

 

 

 

wagner grand formatDans la vie de Wagner, la création de Tristan und Isolde correspond aussi à un double miracle : Richard emménage avec la compagne tant espérée : Cosima, la fille de Franz Liszt. Il est devenu aussi le protégé du jeune roi de Bavière lequel lui assure désormais protection et nouveaux moyens financiers. Celui qui dut fuir ses créanciers, devenu persona non grata en Allemagne (après sa participation aux révolutions de 1848), est enfin sauvé, miraculé : il peut se dédier sans inquiétudes d’aucune sorte à l’accomplissement de son grand Å“uvre musical et lyrique dont le Théâtre de Bayreuth conçu spécialement pour ses opéras et inauguré en 1876, marque l’aboutissement. Le théâtre après bien des avatars est édifié là encore grâce à l’appui financier du jeune souverain.

 

 

 

boutonreservationTristan et Isolde à l’Opéra du Rhin, nouvelle production
Strasbourg, les 18,21, 24, 30 mars puis 2 avril 2015
Mulhouse, les 17 et 19 avril 2015

Axel Kober, direction
Antony McDonald, mise en scène

Tristan : Ian Storey
Le Roi Marke :  Attila Jun
Isolde :  Melanie Diener
Kurwenal : Raimund Nolte
Brangäne : Michelle Breedt
Melot : Gijs Van der Linden
Un berger, un marin : Sunggoo Lee

ChÅ“urs de l’Opéra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg

Livres. Serge Gut : Tristan et Isolde de Wagner (Fayard)

Gut serge tristan und isoldeLivres. Serge Gut : Tristan et Isolde de Wagner (Fayard)… Œuvre clé dans la production wagnérienne, mais aussi centrale dans toute la création musicale lyrique, l’opéra de Wagner : Tristan et Isolde (créé en 1865) se dévoile ici sous la plume passionnée, subjective de son auteur. Le texte analyse chacun des aspect de la partition, éclairant architecture harmonique, audace stylistique, accords suspendus, surtout cet accord fameux de Tristan… noyau fascinant d’une écriture qui ouvre sur l’inexprimable et le transcendant, sur le mystère de l’amour et l’impossibilité de le vivre sur cette terre (mensonge du jour, ivresse extatique de la nuit comme le développe l’acte II). Tristan une Isolde composé pendant le vaste chantier du Ring, n’exprimerait-il pas au plus près les thèses esthétiques de Wagner développées dans son passionnant essai sur la musique : «  Opéra et drame « ? – un essai que Richard Strauss considérait comme sa bible…  Voilà une évidence à laquelle le lecteur souscrit face à d’aussi bons arguments.

L’auteur explique la place de Tristan dans l’oeuvre de Wagner, la genèse de l’ouvrage, sa singularité face aux opéras Siegfried, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg jusqu’à Parsifal… les thèmes du mythe tristanesque sont ici argumentés et analysés : l’amour et la mort, le jour et la nuit, et certains passages sont plus minutieusement étudiés tels le Prélude et la mort d’amour (Liebestod). Même la liste précise des quelques 62 thèmes musicaux (Leitmotive) permet d’identifier les éléments structurels d’une partition complexe mais pas compliquée, aussi dense et versatile que le mouvement des sentiments.

Particulièrement passionnants les chapitres dédiés à la structure tonale des actes II et III et leur signification sémantique et le complément analytique consacré au traitement orchestral dans Tristan und Isolde. Le regard embrasse toute une vie, un destin aussi, celui de Wagner empêtré dans la malédiction de l’amour (pour Mathilde Wesendonck). Et l’on comprend mieux le fil ténu d’une écriture qui témoigne de sa expérience face à la puissance amoureuse, elle-même inspiratrice de l’œuvre d’art totale à laquelle aspire toutes les forces du compositeur démiurge. C’est une route sinueuse de sentiments radicaux et exacerbés qui fait de Wagner, le compositeur de l’amour, mais une force vécue, éprouvée qui subit l’influence du pessimisme de Shopenhauer et celle de Feuersbach : ayant atteint un sommet avec le duo Siegmund/Sieglinde de la Walkyrie, Richard laisse reposer la composition de Siegfried pour se consacrer à Tristan… ainsi pourra-t-il écrire le duo Siegfried/Brünnhilde. Mais se défaire d’une telle épreuve musicale et personnelle, Wagner compose sa comédie Les Maîtres Chanteurs pour revêtir non pas l’habit du jeune champion réformateur Walther, mais plutôt celui du maître artisan philosophe, Hans Sachs, qui le mène vers la voie du renoncement … celle de Parsifal (le dernier visage du Wagner mystique, désormais convaincu par les enseignements de Bouddha).  Passionnant.

Livres. Serge Gut : Tristan et Isolde de Wagner (Fayard). EAN : 978221368113. Parution : 28/05/2014. 288 pages. Format : 120 x 185 mm. Prix public TTC: 17 €.

Tristan und Isolde de Wagner par Philippe Jordan

logo_francemusiqueFrance Musique, le 17 mai, 19h.Wagner : Tristan und Isolde, Production Sellars. Philippe Jordan (avril 2014). Après Salonen (2005), Bychkov (2008), Philippe Jordan reprend le pari de cette production contestée, mais événement : son excès de visuel (les immenses tableaux vivants de Bill Viola, finissant pour certains par “polluer” l’action scénique – si confidentielle-, et la fosse. A la radio, c’est à dire nettoyée de ses artifices trompeurs pour les yeux, le spectacle capté en avril 2014, se concentre sur le travail remarquable d’articulation et de profondeur chambriste de Philippe Jordan, véritable héros de la soirée. D’autant que les solistes, au contact d’une direction aussi filigranée, intérieure, mystérieuse, semblent eux aussi produire de la magie pure : Violetta Urmana fait une Isolde nuancée, elliptique, réussissant enfin les passages pleine voix et pianissimi (suivant la baguette du chef alchimiste). Hélas, le Tristan de Robert D. Smith nage en eaux plus troublées : timbre râpeux et chant limité, usé dans le III. Heureusement, Franz-Josef Selig impose un Mark noble, trouble, maîtrisé, de très grande allure : humain et déchiré. Repris et dédié à Gérard Mortier, décédé il y a peu, le spectacle parisien grâce à la baguette halluciné et en transe d’un Jordan miraculeux enchante de bout en bout. Très grand moment d’envoûtement wagnérien auquel vous ne resterez pas de marbre. Diffusion événement.

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Illustration : Gary Lehmann, Violetta Urmana (Bill Viola studio)