CD critique. BRUCKNER : 9è symphonie Manfred Honeck (Pittsburgh Symph Orch, 2018)

bruckner-symphony-no-9 pittsburgh symphony orchestra cd annonce critique cd review cd classiquenews critique cd opera symphonies symphonies musique classique newsCD critique. BRUCKNER : 9è symphonie Manfred Honeck (Pittsburgh Symph Orch, 2018). Voilà un programme éloquent et clair qui dévoile la direction « centrale », très équilibrée du chef autrichien né dans le Vorarlberg en Autriche en sept 1958, Manfred Honeck. Le voici dirigeant le Symphonique de Pittsburgh. La 9è est la dernière partition symphonique de Bruckner, laissée hélas inachevée. Bruckner particulièrement découragé après la mauvaise réception de la 8è, délaisse la plume pour ne la reprendre qu’en avril 1891. La partition de l’Adagio restera orpheline du Finale qui devait lui succéder, la 9è reste l’Inachevée. Et dans l’Adagio, Bruckner exprime cette quête au repos, à la grâce qu’en croyant sincère, il espérait atteindre.
Au gouffre dantesque, terrifiant du Scherzo, le plus beau jamais « écrit par l’auteur, répond la prière et l’adieu de l’Adagio… Atteint de Pleurésie, Bruckner devait s’éteindre en octobre 1896.
Justement, il n’est que d’écouter attentivement le dernier (3è) épisode / le dernier mouvement (Adagio : Sehr langsam, feierlich, de presque 30 mn) pour mesurer le sérieux et la haute façon du chef, directeur musical du Pittsburgh Symph Orch, MANFRED HONECK que ses origines viennoises, rattachent à la tradition des chefs élégants et hédonistes. Il est soucieux surtout à la façon d’un Karajan, d’une sonorité ronde et fondue, (lisse et linéaire diront les plus critiques), mais solarisée comme les plus grands brucknériens (Jochum, Boehm, Wand, Masur,…).

WAGNER sublimé… Le début aux cordes seules dessinent dans l’éther, la citation sublimée du Parsifal de Wagner (le modèle absolu de Bruckner). Expression d’un absolu spirituel et d’une profonde sérénité, l’Adagio approfondit la foi inextinguible du compositeur de Linz  en un ample tableau qui décolle et se maintient suspendu au dessus de l’existence terrestre, préludant bien des développements chez Mahler : mû par une ardente ferveur, Honeck construit à partir de cette sidération wagnérienne plusieurs accents d’une totalité assumée, épanouie qui enfle les cuivres, nobles et majestueux ici, d’une résonance presque secrète, voire énigmatique. Manfred Honeck ne cherche pas la déclamation superfétatoire mais plutôt l’aspiration vers l’autre monde. Il dégraisse l’orchestration ailleurs épaisse voire lourde de Bruckner.
Dans cette vision intérieure, très intimiste, le ruban des cordes exprime l’absolu certitude et l’espérance de temps futurs enfin résolus, sans entraves ni tension. Une sorte d’extase spirituelle que seule l’orchestre colossal ici peut exprimer, entre l’hommage à Wagner, en sa gravité renouvelée et R Strauss (Symphonie Alpestre). Une prière qui touche par sa sincérité : Honeck lui apporte la couleur et l’éloquence requises. Très convaincant.

CD critique. BRUCKNER : 9è symphonie « inachevée » (Pittsburgh Symph Orch, Manfred Honeck – 2018 – 1 cd Fresh / RR)

CD, annonce. BRUCKNER : Symphonie n°9 (Pittsburgh Symphony, Manfred Honeck – 1 cd Fresh Live fév 2018)

bruckner-symphony-no-9 pittsburgh symphony orchestra cd annonce critique cd review cd classiquenews critique cd opera symphonies symphonies musique classique newsCD, annonce. BRUCKNER : Symphonie n°9 (Pittsburgh Symphony, Manfred Honeck – 1 cd Fresh Live fév 2018). Directeur musical du Pittsburgh Symphony Orchestra (depuis 2008), Manfred Honeck a un calendrier chargé cet été 2019 : il dirige la Conducting Academy (académie de direction d’Orchestre) au Gstaad Menuhin Festival (Suisse) à l’invitation de Christoph Müller, intendant général du Festival… en février 2018, le chef autrichien, ex assistant de Claudio Abbado, enregistrait en février 2018, en une prise live, la spectaculaire et monumentale Symphonie n°9 de Bruckner… composée en 1896 et laissée … malédiction du chiffre dans l’histoire des compositeurs, … inachevée.
Malgré sa démesure et sa majesté grandiloquente, la 9è de Bruckner exprime les inquiétudes comme l’espérance du croyant. La présence divine n’est jamais loin, toujours prête à se manifester, quand pèse l’obscurité de l’abandon et de la souffrance. Lui-même rédacteur du livret accompagnant l’enregistrement, Manfred Honeck présente les options de son interprétation, une épopée orchestrale qui traverse de grandes plages intranquilles et sombres, parfois frappées par l’angoisse, mais que porte toujours une indéfectible certitude spirituelle. En 3 mouvements seulement, le massif brucknérien développe cependant des dimensions colossales : le mouvement I dépasse 25 mn et la partition s’achève en un ample Adagio de plus de 27 mn, expression de la foi d’une âme brûlante et insatisfaite, celle d’Anton Bruckner.

C’est le déjà 9è enregistrement de l’orchestre symphonique de Pittsburgh. Nouveau jalon d’une série enregistrée (Pittsburgh Live! Series) qui a compté auparavant en particulier la Symphonie n°5 de Shostakovich / Chostakovitch et l’Adagio pour cordes seules de Barber.

 

 

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Bruckner: Symphonie n°9
Pittsburgh Symphony Orchestra
Manfred Honeck, direction
(1896 – inachevée)

I. Feierlich – Sehr ruhig
II. Scherzo: Bewegt, lebhaft – Trio: Schnell
III. Adagio: Sehr langsam, feierlich

Enregistrement Live SACD réalisé au Heinz Hall, en férvier 2018, résidence du Pittsburgh Symphony Orchestra (PSO). – Parution : le 23 août 2019 – 1 cd SACD FRESH! – prochaine critique développée dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS

CD, événement, critique. SEIJI OZAWA : BEETHOVEN 9 – Mito Chamber Orchestra (1 cd Decca)

OZAWA SEIJI BEETHOVEN 9 MITO chamber orchestra concert cd critique cd review classiquenews 4832566_SO_B9_A_FC-240x240CD, événement, critique. SEIJI OZAWA : BEETHOVEN 9 – Mito Chamber Orchestra (1 cd Decca). 45 ans après son tout premier enregistrement pour Philips, le vétéran légendaire, maestro Seiji Ozawa relit le sommet des symphonies romantiques germaniques : la 9è de Beethoven; à l’âge de 83 ans, à la tête du Mito Chamber Orchestra (fondé en 1990), le chef – directeur musical de l’orchestre nippon à partir de 2012-, montre en dépit d’une longue maladie dont il sort petit à petit, une énergie nerveuse prête à découdre avec le massif beethovénien.

Le premier mouvement, frémissant, tendu, incandescent reconnecte le sentiment tragique à l’univers ; on y lit dans cette lecture nerveuse, mordante, éruptive, acérée et incisive, la volonté d’en découdre ou de faire surgir coûte que coûte, et en urgence, une résolution au conflit. C’est la réitération de plus en plus précise, claire d’une phrase qui récapitule toutes les guerres et leur essence tragique, extinction, barbarie, enfin reformulée de façon définitive et enfin claire à 16mn : Ozawa, pilotant un effectif chambriste, sculpte la matière orchestrale avec une précision de fauve, de loup en panique, pressé par l’obligation et l’urgence de résolution. L’engagement des instrumentistes produit une tension d’ensemble, une motricité collective qui fait feu de tout bois. Quand enfin dans les dernières mesures, s’énonce l’équation réponse qui est une déclaration affirmée, le sentiment de résolution peut s’accomplir. Tout est dit : tout est clair.

Le 2è mouvement est d’une énergie primitive, épurée, sautillante, vrai ballet, à la fois pulsation pure, et ciselure cristalline, vif-argent, enfin sans contrainte ; une nouvel élan, celui d’un espoir neuf… Si dans le premier mouvement il s’agissait de regretter et pleurer les morts et les victimes colatérales des batailles, ici, le courage recouvré, et l’espoir revivifié, transcendé (cor, basson…), la volonté de victoire, irrépressible et comme électrisée, animent toutes les troupes pour un nouveau combat (le dernier?)/ timbales, piccolos indiquent la marche heureuse (inconsciente ?), énivrée, éperdue. Ozawa redouble de nervosité détaillée, d’une frénésie primitive, énoncée avec l’urgence d’une force juvénile. Le travail du chef dans les nuances, l’élan, la clarté de l’architecture y paraît le plus manifeste et intelligible. C’est un concert parfaitement équilibré qui gagne un relief décuplé dans cette version recentrée sur un effectif essentiel (chambriste). La motricité et le souci de détail sont superlatifs.
Voyez comme à 7:51 : une étape est franchie soudainement, dans le sens d’une organisation et d’un objectif nouveau, plus trépidant encore qui reprend la frénésie du départ, une armée se met en mouvement.

Dans l’Adagio, sans s’alanguir vraiment, Ozawa fait chanter cordes et bois, en un énoncé plus feutré, rentré, prière fraternelle qui devient appel au renoncement accompagné des pleurs aux violons, un rien maniéré (8:40) ; Beethoven après l’évocation de la barbarie en un souffle tragique, ayant repris possession d’un espoir inespéré, exprime ici une confession intime qui dans le sens de la fraternité, indique clairement l’espoir d’un monde nouveau. Il y manque certainement l’ampleur d’enivrement d’autres versions ; Ozawa semble demeuré dans les instruments, à hauteur de pupitre, dans les cordes spécifiquement. Il lui manque un soupçon de distance réconciliatrice, de souffle poétique.

 
 
 

Du chant des armes
à la prière des cœurs
OZAWA plus fraternel que jamais

 
 
 

OZAWA maestro felin CLASSIQUENEWS portrait juillet août 2015 Le-chef-d-orchestre-Seiji-Ozawa-de-retour_article_landscape_pm_v8

 
 
 

Le destin frappe alors dans le 4è mouvement « Presto »: urgence nouvelle qui est très ralentie, exposée avec lenteur par les contrebasses.

On comprend bien la construction de ce massif ultime du génie beethovénien : conscience foudroyée d’abord, puis reconstruction humaniste.

En passant par le chant du chœur des homms d’abord puis des femmes, en s’incarnant par la voix des solistes, baryton qui exhorte, puis ténor qui invoque et prie, la parole de l’orchestre, s’apparentait à celle des armes (premier mouvement) ; désormais s’il y a levée de boucliers et chant de guerre, ils ne peuvent se réaliser que dans le sens d’une humanisation générale. Quelle vision prophétique qui vaut pour notre siècle (XXIè) celui ultime et décisif de tous les défis : climatique et écologique, sociétal et politique… Quelles valeurs voulons nous défendre ? C’est bien ce rapport désormais vital et dernier auquel nous invite Beethoven. Voilà qui fait sa modernité et ses vertus cathartiques aussi. Car à défaut d’en retrouver traces dans la réalité sociétale actuelle, le spectateur vit déjà dans l’écoulement de la symphone, cette expérience salutaire et clairvoyante qui lui restitue ce qui n’a aucun prix et vaut d’être défendu : le combat de l’homme pour l’homme.

Ozawa comprend les enjeux et la situation : c’est un cataclysme organisé, un nouveau chaos produisant une ère nouvelle qui s’accomplit alors, illuminé par l’humanisme fraternel du chant des solistes et du choeur.
CLIC_macaron_2014L’appel à l’amour universel et l’étreinte pacifique unit orchestre, chef et solistes en une course effrénée portée par l’urgence et la volonté de l’esprit initial. Ivre de son exaltation, le compositeur démiurge s’adresse dès lors au Créateur divin, dans l’espoir de toucher sa miséricorde car il aurait démontrer que sa créature (humaine) s’est enfin montrée digne de son créateur. Dans ce sens, l’ultime électrisation de tout l’orchestre, véritable orgie et transe collective saisit par sa justesse, sa vérité. A 80 ans, Ozawa se montre d’une sincérité désarmante ; son appétit, sa gourmandise affûtée (quitte à forcer parfois le trait, dans les tutti de la dernière séquence chorale), son intelligence féline font le miel et le nerf de cette lecture en tout point captivante.

 
 
 

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CD, critique. SEIJI OZAWA : Symphonie n°9 de BEETHOVEN. Mito chamber Orchestra – Rie Miyake (soprano), Mihoko Fujimura (mezzo-soprano), Kei Fukui (tenor), Markus Eiche (baritone) – 1 cd Decca

 
 
 

Approfondir
En savoir plus sur http://www.clubdeutschegrammophon.com/albums/beethoven-9/#M1JfhPiFJeRPb6QQ.99

 
 
 

CD, critique compte rendu. Schubert : Symphonie n°9 “la grande”. Claudio Abbado, Orchestra Mozart (1 cd Deutsche Grammophon, Bologne, 2011)

abbado-schubert-the-great-la-grande-symphony-9-cd-critique-compte-rendu-classiquenews-CLIC-de-classiquenews-juin-2015CD, critique compte rendu. Schuebrt : Symphonie n°9 “la grande”. Claudio Abbado, Orchestra Mozart (1 cd Deutsche Grammophon, Bologne, 2011). Après une Symphonie n°9 de Bruckner (Lucerne, 2013) sublime par ses élans et vertiges spirituels malgré la massivité de l’effectif, également éditée par Deutsche Grammophon (CLIC de classiquenews de juillet 2014), voici une autre gravure de septembre 2011 à Bologne où le maestro avait depuis 2004 fondé l’Orchestre Mozart, famille d’instrumentistes mêlant talents chevronnés et jeunes apprentis déjà très expérimentés : de cette équipe à double profil, si complémentaire (les vertus de la transmission transgénérationnelle), Abbado fait une équipe lumineuse animée par une cohérence exceptionnelle, d’une énergie mesurée et nuancée qui fait littéralement merveille dans une vision attendrie, palpitante, instrumentalement et architecturalement … totalement superlative : malgré l’ampleur là aussi de l’orchestre, Abbado sait distiller une claire électricité des cordes, ce fruité langoureux et nostalgique, sachant constamment balancer entre énergie, noblesse, gravité et détachement tendre, voire jaillissement poétique entre le rêve inespéré et l’innocence recouvré (par la voix de la clarinette et du hautbois dans l’Andante con moto.

 

 

 

En septembre 2011 à Bologne, Claudio Ababdo retrouve son Orchestra Mozart

Le Schubert étincelant du dernier Abbado

 

 

Le chef (qui devait s’éteindre 3 années après ce concert le 20 janvier 2014 des suites d’un cancer) apporte sa profonde connaissance du massif symphonique composé par Schubert entre 1825, et qui réalise un chef d’oeuvre dans l’art du romantisme symphonique immédiatement après Beethoven. L’urgence qu’il imprime au dernier mouvement, allegro, se fait danse subtilement mesurée, avec un soin pour les détails dans la combinaison des timbres, une intelligence de la clarté et de la transparence entre les pupitres qui s’avèrent bénéfiques. Le feu jamais épais, son énergie d’un raffinement inouï, font les délices de cette réalisation de surcroît un live où c’est le geste complice, amoureux, et si perfectionniste du chef qui rayonne après sa mort. L’œuvre est un poncif dans son catalogue : il l’a abordé tôt dans sa carrière, dès 1966 à La Haye, et affinité secrète et continuelle avec Franz, le jeune Claudio avait remporté le Concours Koussevitsky (le grand chef créateur et défenseur des Symphonies de Sibelius) en 1958 avec une autre Symphonie schubertienne, la troublante et énigmatique “Inachevée”. Ici, avec la même finesse poétique, Abbado dévoile dans une version complète comprenant toutes les reprises (soit un peu plus d’une heure en durée), la versatilité structurelle de Schubert entre l’allant inextinguible et le recul introspectif, d’une tendresse infinie. L’écart aurait paru acrobatique ailleurs : ici il est générateur d’accomplissement et de jaillissement constant. Une fête savoureuse, des timbres en accord, un chef au sommet de la connivence. Magistral. CLIC de classiquenews.

 

 

CD, critique compte rendu. Schuebrt : Symphonie n°9 “la grande”. Claudio Abbado, Orchestra Mozart (1 cd Deutsche Grammophon, Bologne, 2011 – Réf.: 00289 479 4652).

 

 

 

CD. Karajan : intégrale des Symphonies de Beethoven (1961-1962, Deutsche Grammophon)

karajan beethoven 1962 symphonien beethoven berliner philharmoniker 4793442CD. Karajan : intégrale des Symphonies de Beethoven (1961-1962). Prodigieuse intégrale Beethoven de Karajan en 1962… Au moment de l’inauguration de la nouvelle Philharmonie de Berlin, ouverte officiellement en octobre 1963, le quadra Herbert von Karajan alors chef permanent du Philharmonique de Berlin depuis 1955, a achevé en parallèle le premier cycle stéréophonique moderne de toutes les Symphonies de Beethoven. L’enregistrement s’est réalisé une année durant entre 1961 et 1962 : il établit définitivement l’aura du chef, son entente avec les musiciens berlinois, et reste aussi un jalon interprétatif d’ampleur sur le cœur du répertoire de l’Orchestre. Soucieuse de reprendre la parole sur la scène internationale, Deutsche Grammophon a accompagné ce projet, véritable manifeste esthétique du label ; la marque jaune a investi un budget exceptionnel (1,5 million de marks allemand de l’époque) comptant écoulé au moins 100 000 coffrets pour rentabiliser l’enregistrement : 10 ans plus tard il s’était vendu 1 million de coffrets de cette intégrale légendaire : un pari gagnant. Karajan y démontre la fluidité étonnante des musiciens d’une virtuosité dynamique stupéfiante, dont l’énergie et l’engagement servent le style puissant, conquérant, réformateur d’un Beethoven jupitérien, bâtisseur d’un monde nouveau immensément inspiré tout au long de ses 9 symphonies.

Berlin, 1962. Intégrale des Symphonies de Beethoven

Karajan orfèvre et  démiurge

CLIC_macaron_2014Avant Karajan les pionniers beethovéniens tels Weintgartner, puis dans les années 1950 : Toscanini, Klemperer et Walter (ce dernier à la fin des années 1950 et le premier vraiment mondialement acheté) ont abordé le cycle en entier mais avec cette approche épaisse, grandiloquente, souvent lourde. En 1961/1962,  Karajan fait figure de champion de la nouvelle génération : doué, vif, architecte autant qu’orfèvre : il a la poigne et le tempérament, surtout une musicalité et un instinct superlatifs pour mener à bien cette nouvelle intégrale. Auparavant Karajan avait montré ses aptitudes à Londres avec le Philharmonia Orchestra dans un premier cycle enregistré dix ans auparavant, entre 1951 et 1955. A Berlin, Karajan révèle ses talents en cultivant d’emblée l’écoute primordiale entre tous les musiciens, une approche chambriste qui détaille  la moindre alliance de timbre, relève le moindre accent, cisèle la structure en architecte. Insufflant dans cette fresque du détail et du raffinement instrumental, une énergie capable de souligner chaque inflexion majeure : telles ne sont pas moins les avancées du Karajan du début des années 1960, assurant pour lui même, pour l’orchestre et le label chez qui il a signé, un prestige et une renommée incontestable (et légitime). Karajan soigne la transparence et la clarté du plan et de la structure (regardant vers cette fameuse première objectivité qu’il admirait tant dans les années 1930 dans le jeu dépouillé de Toscanini….). Avec ses poses d’empereur romain de l’ère augustéenne, ses gestes travaillés sur chaque photo, Karajan construit son image d’après guerre. L’image du chef premier parmi ses pairs, s’édifie ainsi peu à peu grâce à ce jalon discographique qui aura marqué l’histoire de l’enregistrement.

 

 

herbert-von-karajan_jpg_240x240_crop_upscale_q95Les 4 dernières symphonies 6, 7, 8 et 9 donnent la (dé)mesure captivante de la réalisation : plénitude des cordes, vitalité détaillée des vents, superbe éloquence souple des bois avec un sens nouveau des équilibres entre pupitres permettant de détailler dans la masse, enrichissant d’emblée la riche texture orchestrale… Karajan fait entendre tous les détails de la partition sans entamer sa formidable et prodigieuse tension architecturale. Ce double sens de l’infiniment petit et du colossal, de la miniature et de la fresque, emporté par une énergie incandescente, servi par une prise de son millimétrée, apporte aujourd’hui des fruits  d’une saveur irrésistible. La 6ème ” Pastorale” est l’expression juste et poétique d’une partition panthéiste dont le prétexte narratif touche à l’universel et renouvelle totalement dans le seul langage de l’orchestre, un hymne à la nature miraculeuse, à travers ses manifestations les plus saisissantes et spectaculaires (orage, ronde paysanne…). Les 7è et 8ème éblouissent par ce sens prodigieux qu’a Beethoven à jouer du temps et de la trépidation rythmique. La 9ème semble toutes les récapituler : synthèse et superbe portique vers la pleine modernité… l’énergie volcanique du premier mouvement de l’allegro initial auquel succède le feu dansant et chorégraphique du molto vivace prépare par contraste au développement de l’Andante où Beethoven semble suspendre la notion même de déroulement temporel, comme une aube enivrée, prélude à une ère nouvelle… dans lequel l’énoncé expressif passe par le chant finement caractérisé de chaque instrument : le chef chambriste s’y dévoile idéalement. L’ultime mouvement éclaire toutes les qualités d’une formation agissant comme un orchestre de chambre, d’une séduction inouïe quand à ses qualités expressives, nuances, accents, tension continue, … le tout progressant sans épaisseur vers l’expression de la transe collective au service du message fraternel et philosophique de Goethe (Ode à la joie). La réalisation qu’en offre Karajan ressuscite par son âpreté, son mordant, sa radicalité esthétique, les rituels antiques, cérémonies olympiques d’une indiscutable ferveur collective (ou plus proche de Beethoven, les cérémonies révolutionnaires de la fin du XVIIIème siècle). Servis par l’intelligence musicale des ingénieurs de DG, le nerf fiévreux, le muscle galbé de cette intégrale fabuleuse continuent encore de nous captiver.

Le coffret est richement illustré et annoté avec qualité (coffret Deluxe en édition limitée). En plus des 5 premiers cd, l’éditeur DG offre un blu ray audio qui regroupe toutes les Symphonies de Beethoven dans une prise de son époustouflante.

 

karajan beethoven 1962 symphonien beethoven berliner philharmoniker 4793442Beethoven : 9 Symphonien – Intégrale des 9 Symphonies.  Enregistrement réalisé à Berlin en 1963 – Remasterisé 24 bit / 96 kHz. Blu-ray Audio Bonus: 9 Symphonies + réptitions de la 9ème Symphonie. ADD GB6 – Deluxe Limited Edition
Janowitz · Rössel-Majdan – Kmentt · Berry – Wiener Singverein. Berliner Philharmoniker. Herbert von Karajan, direction.  5 CDs + 1 Blu-ray Audio  Deutsche Grammophon.  0289 479 3442 4 5 CDs + 1 Blu-ray Audio

 

 

CD. Claudio Abbado dirige la 9ème de Bruckner (Lucerne 2013)

bruckner-9-abbado-cd-lucerne-festival-orchestraCD. Claudio Abbado dirige la 9ème de Bruckner (Lucerne 2013). Deutsche Grammophon édite fin juin, le dernier concert public du chef d’orchestre Claudio Abbado. C’était à Lucerne le 23 août 2013, le chef italien dirigeait “son” orchestre suisse, dans deux pièces maîtresses du répertoire symphonique romantique : l’Inachevée (8e Symphonie) de Schubert et la Symphonie n° 9 de Bruckner (elle aussi inachevée…). D’une intériorité irréelle conférant à sa direction un état de grâce inoubliable pour les spectateurs d’alors, Claudio Abbado semblait bien y faire son adieu au monde et aux hommes…. Fin juin 2014, paraît le premier volet de ce concert mémorable : la 9ème Symphonie de Bruckner, ainsi révélée et transfigurée, dans son inachèvement originel (trois premiers mouvements).

La 9ème (et ultime de Bruckner) lui coûta un long délai de gestation : plus de 7 ans…. des premières esquisses en 1887 à l’achèvement du 3è mouvement (Adagio) en 1894. Entretemps, l’échec de la 8ème Symphonie lui valut une semi dépression : Bruckner ne reprit la plume qu’en avril 1891. Au terme de sa vie, le compositeur si peu estimé pour son art, puisa dans les deux dernières années de sa vie, l’énergie pour terminer sa dernière oeuvre … en vain. La pleurésie usa ses dernières ressources et le final demeura à l’état d’ébauches et d’annotations diverses… un casse tête pour les musicologues et interprètes contemporains.
La 9ème comme c’est le cas de Schubert (mais pas de Beethoven qui finit son ultime opus, ni de Mahler, auteur d’une presque 10ème), la 9ème de Bruckner est donc une bouleversante inachevée. En place du dernier mouvement esquissé, Bruckner invita à jouer en guise d’ultime épisode, son Te Deum… tel fut le cas lors de la création des trois premiers mouvements en 1903, ce que depuis, beaucoup de musiciens ont fait et font toujours. D’autres écartant les versions en reconstitutions signés Nowak et Haas, préfèrent terminer le cycle symphonique de Bruckner par le 37me mouvement (Adagio), tel l’adieu d’un homme de coeur et de ferveur sincère qui n’aspirait qu’à la paix de son âme : un auto requiem en quelques sorte.

CLICK_classiquenews_dec13Abbado nous laisse ici l’un de ses ultimes accomplissements symphoniques réalisés avec l’orchestre qu’il a fondé pour le festival de Lucerne. Le chef semble graver dans le marbre cette nouvelle lecture recherchant la part de l’ombre,  le surgissement de l’inéluctable qui s’exprime dans le grandiose et  l’expression directe brute âpre du fatum (2 ème mouvement). Gageure réjouissante l’effet des masses sonores n’empêche pas la ciselure des épisodes plus introspectifs voire intimes : les éclairs plus évanescents s’appuyant sur la légèreté sautillante et ciselée des violons et des bois, contrastent idéalement avec le motif d’une tragédie puissante (cuivres rugissants) qui s’accomplit après les pizz des cordes. Si Giulini, autre immense Brucknérien nous fait ressentir les vertigineuses architectures, Abbado réussit également en sondant jusqu’au tréfonds des ténèbres, la désespérance humaine. Il parvient à résoudre l’enchaînement des parties colossales des blocs pupitres affrontés sans perdre jamais la tension ni la continuité du discours formel.
Un cap est franchi avec les passages d’une sourde profondeur plus tenue encore dans le 3 ème mouvement qui en une coloration wagnérienne somptueuse pleinement assumée et manifeste – citation à peine voilée du testament du maître si vénéré : Parsifal. Ils apportent les éclairs mordorés d’une révélation visiblement éprouvée puis cultivée grâce au maître de Bayreuth. Les éclairages que tisse alors Abbado réussissent à transmettre l’idée d’une expérience intime qui se fond avec le prope destin du chef dont la mine physique, celle alors d’un frêle aigle à peine remis de sa longue maladie… la direction investie est aussi celle d’une bouleversante tragédie personnelle. Ces deux lectures se mêlent et dialoguent ici avec une intensité, une justesse de ton,  une sincérité prenante et ineffable, immédiate et presque frontale, entre ressentiment  pudique et proclamation gorgée d’espoir triomphant,  jamais écoutée chez Bruckner jusque là.  Une telle profondeur de vue vécue comme une odyssée en apné, parfaitement conduite, fait entendre une réflexion critique intérieure riche et très intense qui se rapproche de… Mahler, compositeur que Claudio Abbado connaît et approche de la même  manière : impétuosité de la lutte, tensions et vertiges avant l’illumination finale, aux murmures pleins de renoncement et de sérénité enfin recouvrée.
La riche texture de l’orchestre aux effectifs wagnériens déploie un paysage spectaculaire et investi,  humain et cosmique comme si chaque volet de la symphonie inachevée était l’émanation du Ring wagnériens.   Bruckner s’inscrit dans les pas de son prédécesseur avec une justesse à la fois respectueuse et fraternelle.   Le cheminement n’est pas sans rappeler le parcours des symphonies de Mahler.  Le souffle qui s’y déploie est celui d’un dragon puissant et serein. Sans forcer le trait dans l’opposition des pupitres cordes/cuivres que d’autres chefs s’emploie à sculpter jusqu’à la démonstration conflictuelle, Ababdo réalise plutôt la fluidité des épisodes en creusant pour chacun, leur climat, leur profond équilibre.C’est donc pour Abbado une expérience intime, l’offrande inespérée de son éblouissante sensibilité orchestrale. Respectueux du manuscrit original transmis par le Bruckner incomplet, Abbado nous gratifie ainsi des trois mouvements autographes et achevés dont l’unité et la cohérence interne n’auront jamais été aussi mieux investies. Ici le testament de Bruckner rejoint celui du chef italien. Bouleversant.  Évidemment CLIC de classiquenews.

Bruckner : 9ème Symphonie. Lucerne festiaval orchestra. Claudio Abbado, direction. 1 cd Deutsche Grammophon, enregistrement réalisé en août 2013 à Lucerne.

9ème Symphonie de Gustav Mahler de Tours

9ème Symphonie de Gustav Mahler à l'Opéra de ToursTours, les 12 et 13 avril 2014. Mahler : Symphonie n°9. ORSCT, Jean-Yves Ossonce. Symphonie d’un adieu pacifié. Malade, presque cinquantenaire, affaibli mais pas exténué, Gustav Mahler compose sa Symphonie n°9. La conscience de la mort, la souffrance de la perte, les crises intérieures, multiples, toujours vivaces, inspirent au compositeur, l’une de ses partitions les plus autobiographiques, et l’aboutissement d’un chemin personnel et mystique parcouru depuis sa Première Symphonie “Titan”. La partition est écrite au même moment que son Chant de la Terre, hymne au mystère de la nature, terrifiante et stimulante, à la fois lamento bouleversant à la suite de la mort de sa fille Maria et aussi, suprême aspiration à la paix. De sorte que sa Dixième Symphonie serait si l’on intègre son Chant de la terre dans le cycle des oeuvres orchestrales, comme un Dixième opus.
Conçue de l’été 1908 au début de l’année 1909, la Symphonie n°9 embrasse toute l’expérience acquise, vécue, souhaitée, détestée. Mahler y mêle tous les sentiments en un vaste cycle épique, dont le souffle, l’énergie, l’élévation semblent rejoindre le “grand tout”. C’est un désir de témoigner et aussi, un effort de détachement. Intensité, recul. Engagement, détente. Renoncement et adieux, détente, oubli, apaisement… action, philosophie et examen critique. Le compositeur y laisse un adieu, inspiré par la quête d’une sérénité finalement atteinte.

L’Orchestre Symphonique Région Centre Tours OSRCT sous l’impulsion de son chef attitré Jean-Yves Ossonce perpétue ainsi l’active tradition symphonique à Tours qui compte déjà plusieurs accomplissements comme les Symphonie de Brahms,  Magnard,   surtout un récent cycle Tchaïkovski qui s’est révélé passionnant et dont classiquenews a rendu compte régulièrement. En lire +

 

Opéra de Tours
Saison symphonique 2013-2014.
Grand Théâtre-Opéra, les 12 et 13 avril 2014
Gustav Mahler : Symphonie n°9 en ré majeur
OSRCT, Orchestre Symphonique Région Centre Tours
Jean-Yves Ossonce, direction

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9ème Symphonie de Mahler à l’Opéra de Tours

Grand concert Mahler par l'Orchestre OSE. Daniel Kawka, directionTours, les 12 et 13 avril 2014. Mahler : Symphonie n°9. ORSCT, Jean-Yves Ossonce. Symphonie d’un adieu pacifié. Malade, presque cinquantenaire, affaibli mais pas exténué, Gustav Mahler compose sa Symphonie n°9. La conscience de la mort, la souffrance de la perte, les crises intérieures, multiples, toujours vivaces, inspirent au compositeur, l’une de ses partitions les plus autobiographiques, et l’aboutissement d’un chemin personnel et mystique parcouru depuis sa Première Symphonie “Titan”. La partition est écrite au même moment que son Chant de la Terre, hymne au mystère de la nature, terrifiante et stimulante, à la fois lamento bouleversant à la suite de la mort de sa fille Maria et aussi, suprême aspiration à la paix. De sorte que sa Dixième Symphonie serait si l’on intègre son Chant de la terre dans le cycle des oeuvres orchestrales, comme un Dixième opus.
Conçue de l’été 1908 au début de l’année 1909, la Symphonie n°9 embrasse toute l’expérience acquise, vécue, souhaitée, détestée. Mahler y mêle tous les sentiments en un vaste cycle épique, dont le souffle, l’énergie, l’élévation semblent rejoindre le “grand tout”. C’est un désir de témoigner et aussi, un effort de détachement. Intensité, recul. Engagement, détente. Renoncement et adieux, détente, oubli, apaisement… action, philosophie et examen critique. Le compositeur y laisse un adieu, inspiré par la quête d’une sérénité finalement atteinte.

Composée à l’été 1909 à Toblach, la Symphonie n°9 ne fut créée que le 26 juin 1912, par Bruno Walter à Vienne, soit presque un an après la disparition du compositeur.
L’oeuvre, d’une architecture complexe et inédite, compte quatre mouvements: deux mouvements lents (Andantecommodo et Adagio), encadrent deux mouvements vifs, “Laendler” et Rondo Burleske). Chacun est développé dans une tonalité spécifique. Poursuite ou non de son Chant de la Terre, qui la précède, (partition composée à l’été 1908) la Neuvième Symphonie expérimente de nouvelles possibilités, basculant entre l’ultime sérénité et l’adieu plus difficile à la Terre. Alban Berg, ardent défenseur des symphonies mahlériennes, admire en particulier l’enchantement du premier mouvement, parcouru de signes annonciateurs de l’inéluctable mort…
C’est peut-être avec la Septième, -notre préférée-, que Mahler, dans la Neuvième, et tout aussi clairement, exprime sa lucidité pleine et entière, à la fois ressentiment et exaspération, mais aussi espérance et tendresse. Le musicien illustre les vertiges d’une conscience épanouie qui ose voir l’horrible et hideuse mort; l’homme s’y remémore les épisodes d’une vie faite de remords cyniques et d’élans irrésistibles, tous étirés dans leur immensité suspendues. Le cadre classique implose, entièrement soumis aux distorsions convulsives ou aériennes de la psyché.
Orchestrateur sensitif et visionnaire, Mahler explore toutes les palettes de timbres et de couleurs de l’orchestre, où chaque instrument devient voix de l’âme.

Mahler_gustav_profilL’Orchestre Symphonique Région Centre Tours OSRCT sous l’impulsion de son chef attitré Jean-Yves Ossonce perpétue ainsi l’active tradition symphonique à Tours qui compte déjà plusieurs accomplissements comme les Symphonie de Brahms,  Magnard,   surtout un récent cycle Tchaïkovski qui s’est révélé passionnant et dont classiquenews a rendu compte régulièrement.
Prolongeant les vertiges introspectif d’un Tchaïkovski trouble et lyrique, tendre et angoissé (magistrale Symphonie n°6 entre autres),  les musiciens tourangeaux accostent en terres malhériennes. .. des paysages finement orchestrés dont la flamboyance associe terreur panique, nostalgie d’une innocence perdue, surtout aspiration au dépassement de soi, entre quête spirituelle et renoncement ultime. Mahler au début du XXème -le compositeur meurt en 1911-, demeure le plus grand symphoniste contemporain de Richard Strauss,  autre immense narrateur,  saisissant par le souffle dramatique et lui aussi, par le raffinement inouï de son orchestration. Pour Tours, cette 9ème Symphonie mahlérienne est une première, donnée en quasi première tourangelle. Concert symphonique événement.

Opéra de Tours
Saison symphonique 2013-2014.
Grand Théâtre-Opéra, les 12 et 13 avril 2014
Gustav Mahler : Symphonie n°9 en ré majeur
OSRCT, Orchestre Symphonique Région Centre Tours
Jean-Yves Ossonce, direction

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Gustav Mahler: 9 ème symphonie (Rafael Kubelik)

mahler_profilMême malade, à 49 ans, Gustav Mahler ne manque ni d’énergie créatrice ni d’envie de composition. Et déjà, l’activité qu’il mène pour la première saison des concerts philharmoniques de New York, en 1909, atteste d’une hyperactivité stupéfiante.
Les morsures du destin. La couleur funèbre de la Neuvième symphonie annonce pour beaucoup de commentateurs les prémices de la fin, la présence de la Faucheuse, celle qui d’ailleurs a toujours marqué la texture de ses symphonies précédentes. Mahler qui a perdu pas moins de sept frères et sœurs en bas âge, a toujours été meurtri par le deuil et la fatalité de la perte.
1907 fut une année terrible : fin de sa direction à l’Opéra de Vienne, après dix ans de fonction, décès de sa fille, Maria, âgée de quatre ans, diagnostic affectué sur son état physique alarmant : Mahler souffre d’une « insuffisance mitrale ». Chaque pas lui est désormais compté, pas ‘émotions ni de chocs. Entre deux répétitions au Metropolitan Opéra, il s’allonge, reprend son souffle et ses esprits. L’ombre de la mort semble planer à chaque minute.
En 1908, Alma loue une villa à Alt-Schluderbach et fait même construire un ermitage de bois afin que son époux retrouve le contact avec la nature qui l’avait tant inspiré jusque là. A Bruno Walter qui lui demande de préciser son état, Gustav Mahler exprime la convalesnce d’un être terrassé, atteint parce que désormais ce qu’il aimait le plus au monde, la marche, la rame, la randonnée, lui sont à présent interdits: « Car depuis que m’a saisi cette terreur panique à laquelle j’ai un jour succombé, je n’ai rien tenté d’autre que de regarder et d’écouter autour de moi. Si je dois retrouver le chemin de moi-même, alors il faut que je me livre encore aux terreurs de la solitude.(…) En tout cas, il ne s’agit absolument pas d’une crise hypocondriaque de la mort, comme vous avez l’air de le croire. J’ai toujours su que j’étais mortel. Sans essayer de vous expliquer ni de vous décrire quelque chose pour quoi il n’existe sans doute pas de mots, je vous dirai que j’ai perdu d’un seul coup toute la lumière et toute la sérénité que je m’étais conquises et que je me trouve devant le vide, comme si, à la fin de ma vie, il me fallait apprendre de nouveau à me tenir debout et à marcher comme un enfant. »
L’écriture dans un cadre naturel proche, qui lui permet de vivre à nouveau d’inestimables contemplations, lui offre la possibilité de se reconstruire.
Quinze mois après la mort de sa fille Maria, il compose tout d’abord le Chant de la terre, à la fois cycle de lieder et symphonie. De sorte que si l’on inclut le Chant de la terre dans le cycle des symphonies, la 9ème est bel et bien un dixième opus.

Genèse. Esquissée dès 1908, la 9ème est quasiment achevée à l’été 1909. Mahler occupe l’hiver suivant à la mettre au propre. Il écrit à Bruno Walter : « Qu’est ce donc en nous qui pense et qui agit? Comme c’est étrange! Lorsque j’écoute de la musique ou lorsque je dirige, j’entend très précisément la réponse à toutes ces questions et j’atteins alors une sécurité et une clarté absolues. Mieux, je ressens avec force qu’il n’existe même pas de questions! ».
Mahler a déposé dans la 9ème symphonie, la somme des dernières années douloureuses et éprouvantes. Pourtant jamais il n’a laissé un témoignage aussi lumineux sur sa pleine maturité. Est-il arrivé à un nouveau plan de conscience ?
Alban Berg donne peut-être la clé : « Je viens de rejouer la Neuvième Symphonie de Mahler. Le premier mouvement est les plus admirable qu’il ait jamais écrit. Il exprime un amour inouï de la terre et son désir d’y vivre en paix, d’y goûter encore la nature jusqu’à son tréfonds, avant que ne survienne la mort. Car elle viendra inéluctablement. Ce mouvement tout entier en est le pressentiment. Sans cesse elle s’annonce à nouveau. Tous les rêves terrestres trouvent ici leur apogée (et c’est là la raison d’être de ces montées gigantesques qui toujours se remettent à bouillonner après chaque passage tendre et délicat), surtout à ces moments terrifiants où l’intense désir de vivre atteint à son paroxysme (Mit höchster Kraft), où la mort s’impose avec le plus de violence. Là-dessus les terrifiants solos d’altos et de violons, les sonorités martiales: la mort en habit de guerre. Alors il n’y a plus de révolte possible. Et ce qui vient ensuite ne semble que résignation, toujours avec la pensée de l’au-delà”.

La Neuvième est bien la prière d’un homme qui souhaite dire « adieu », de la manière la plus apaisée. Symphonie crépusculaire, traversée par l’idée de l’au-delà, la paritition est suivie par les premiers mouvements de la 10ème symphonie dont le caractère donne la clé sur les oeuvres du dernier Mahler.

Pendant l’été 1910, Mahler sait qu’Alma lui préfère un autre. Leur couple s’est définitivement fissuré. Malade, atteint dans sa vie privée, Mahler n’en est pas pour autant un condamné, comme on l’a dit. C’est un homme courageux qui garde un sens de l’action et une détermination toujours plus affûtée.
Il a besoin d’absorber la tension et les conflits incontournables de la vie, la musique remplit cet office. Tout en approfondissant ses souvenirs rétrospectifs, dans la matière des symphonies, il prend du recul, il s’en échappe en y puisant aussi, une nouvelle énergie salutaire.
D’ailleurs en prenant la hauteur qui s’impose, celle dont Mahler nous a révélé qu’il était capable, dans ses Deuxième et Troisème symphonies, ne s’agit-il pas après tout, non des souffrances d’un homme qui se lamente sur son propre destin, que l’évocation du destin de l’humanité confrontée à sa propre fin ?
Le Scherzo délivre des sourires devenus grimaces, rictus de douleur incontrôlé, mais aussi un sens de la dérision sauvage, amer et sombre.
En quatre mouvements comme la Quatrième sypmphonie, la Neuvième, mêle quatre épisodes d’une profondeur de vue et de ressentiment bouleversant, d’autant que chaque mouvement développe presque indépendamment des autres, sa propre tonalité. Ainsi traversant ce vaste de champs des métamorphoses où l’âme ressent toutes les peines et toutes les joies de ce monde, Mahler nous fait passer du ré majeur initial au ré bémol majeur.

kubelikLa vision de Rafael Kubelik. Dans l’Andante du début, Kubelik inverse avec une clarté et une hauteur de regard les deux versants de la quête mahlérienne, les adieux en majeur, l’énergie reconquise en mineur.  Ce qui est frappant c’est le poids de l’inéluctable, parfaitement assumé par l’auteur qui ne réalise presque aucune réexposition de thème ; ici, le flux se déroule sans possible retour en arrière, ce qui accentue le sens profond de la distanciation, et la maturité d’un Mahler philosophe. C’est tout un monde auquel les trois Viennois, Berg, Webern, Schönberg puiseront les matériaux de l’avenir. Kubelik souligne ce rythme de marche lente où se pressent nostalgie, tristesse et résignation,  mais l’épisme qu’il instaure donne son ouverture au mouvement, non pas un repli désespéré mais une porte vers l’infini. Le mouvement entier n’esquisse pas un chant de fin, plutôt l’amorce d’une nouvelle existence.

Pour le second mouvement, « dans le tempo d’un Ländler confortable » (Im tempo eines gemächlichen Ländler), l’orchestre exprime les sauts et les aspérités des mouvement de danse (au départ Mhaler avait pensé à un menuet) : cynisme et aigreur mènent ici le rythme. Tranchant expressionnisme échevelé d’une valse précipitée à laquelle s’oppose la lenteur étirée d’un menuet à l’ancienne.

Le Rondo Burleske, allegro assai. Sehr trotzig (très décidé) pointe ses arêtes grotesques et acides. Kubelik montre combien Mahler ici en usant et abusant même, mais avec expertise de la polyphonie, se moque du contrepoint, principe d’imitation parodique dont il est spécialiste. Il s’y délecte à jouer des niveaux de lectures. Les citations se font ici course à l’abîme.

L’Adagio final, indiqué « sehr langsam und noch zurückhaltend (très lent et encore retenu) est le plus pénétrant : ascensionnel, le chant des cordes semble étirer à l’extrêmité de la conscience et de l’espace, toute notion de temps. C’est une ample respiration/aspiration/expiration, une fin totalement apaisée qui aurait tout réconciler, absorber conflits et douleurs, pour s’éteindre au plus haut. Les fondements de la philosophie mystique de Mahler sont exposés dans cette ample prière : l’homme aspire à la paix divine en recherchant à fusionner avec la Nature, mère nourricière, mère protectrice, mère consolatrice. Kubelik tient son orchestre, une phalange de rêve où cordes, cuivres, vents, fusionnels, dessinent un somptueux accomplissement.

CD. Mahler: Symphonie n°9 (Dudamel, 2012)

Mahler: Symphonie n°9 (Dudamel, 2012)
1 cd Deutsche Grammophon
Mahler_dudamel_symphony_9_deutsche_grammophon_los-angeles-philharmonic-gustavo-dudamel-mahler-9Mahler : Symphonie n°9 (Dudamel, 2012). Voici un nouveau jalon de l’intégrale Mahlérienne de Gustavo Dudamel qui ne dirige pas ici sa chère phalange orchestrale, l’Orquestra sinfonica Simon Bolivar de Venezuela mais le collectif américain de la Côte Ouest, le Philharmonique de Los Angeles, succédant pour se faire au prestigieux Esa Pekka Salonen.
Globalement si les instrumentistes font valoir leur rayonnante sensibilité, le chef vénézuélien peine souvent à transmettre la transe voire les vertiges intimes du massif malhérien. La baguette est encore trop timorée, en rien aussi fulgurante que celle d’un Malhérien toujours vivant, Claudio Abbado prédécesseur inégalé chez Mahler pour Deutsche Grammophon comme peut l’être aussi dans une autre mesure, Bernstein (et Kubelik).

Mahlérien en devenir, Dudamel réussit vraiment les I et IV…


D’emblée, dans le I
, le sentiment d’asthénie paralysante lié aux visions sépulcrales comme si au terme d’ une vie éprouvante , Mahler osait fixer sa propre mort, s’impose puis se justifie. Le balancement quasi hypnotique entre anéantissement et désir d’apaisement structure toute la démarche, à juste titre: grimaces aigres et accents sardoniques des cuivres comme enchantements nocturnes et crépusculaires des cordes et des bois, Dudamel étire la matière sonore conme un ruban élastique jusqu’au bout de souffle (dernièr chant au hautbois puis à la flute) … Le geste sait être profond, captivant par le sentiment d’angoisse et de profond mystère ; il sait aussi être habile dans cette fragilité nerveuse, hypersensibilité active et inquiète qui innerve toute la séquence.Le seconde mouvement hélas se dilue dans… l’anecdotique : il perd toute unité fédératrice à force de soigner le détail et les microépisodes. S’effacent toute structure, tout élan; voici le mouvement le moins réussi de cette prise live au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles. Les tempo trop lents, spasmes et derniers sursauts éclatent le flux formel ; ils finissent par perdre leur élan ; le délire des contrastes (nerf des cordes, claques des cuivres,…), comme la syncope et les nombreuses interruptions de climats… tout retombe étrangement. L’urgence fait défaut et l’énoncé des danses, landler et valses manque de nervosité, à tel point que la baguette semble lourde, de toute évidence en manque d’inspiration et de contrôle.Pas facile de réussir les défis du III: ” rondo burlesque ” dont la suractivité marque un point de conscience panique, de malaise comme d’instabilité maladive… Dudamel évite pourtant la déroute du II grâce au flux, au mordant qui électrisent la succession des climats très agités, d’une instabilité dépressive. La vision plus franche et claire efface la lourdeur trop manifeste dans le mouvement précédent.Les choses vont en se bonifiant... Apothéose de l’intime et chant crépusculaire au bord de la mort, le IV aspire toute réserve par sa cohérence et sa sincérité. C’est comme un dernier souffle qui saisit, d’autant plus irrépressible qu’il précède plusieurs épisodes aux contrastes et instabilités persistants. Le renoncement et l’apaisement qui font de la mort non plus une source d’angoisse mais bien l’accomplissement d’une sérénité supérieure, se réalisent sans maladresse ni défaillance … La hauteur requise, les sommets définis dessinent le plus beau chant d’adieu. Une réverence finale que n’aurait pas désavoué Mahler lui-même. Grâce à la vision nettement plus aboutie des I et III, à la force active du III, pourtant d’une versatilité suicidaire, Dudamel confirme ses affinités mahlériennes. A suivre.

Mahler: Symphonie n°9. Los Angeles Philharmonic. Gustavo Dudamel, direction. Enregistrement réalisé à Los Angeles en février 2012. 1 cd Deutsche Grammophon 028947 90924.