Mozart. Les Noces de Figaro : partition des Lumières, opéra des femmes ?

Mozart / Da Ponte : modernitĂ© des Noces de Figaro. En pleine pĂ©riode dite des Lumières, au moment oĂą Paris et la Cour de Versailles sous l’impulsion de Marie-Antoinette vivent leurs heures artistiques les plus glorieuses, Mozart et Da Ponte conçoivent en 1786, Les Noces de Figaro. Premier volet d’une trilogie exemplaire dans l’histoire de l’opĂ©ra, qui est l’enfant d’une collaboration Ă  quatre mains aux apports irrĂ©sistibles, l’ouvrage poursuit sa carrirèe sur les scènes du monde entier : c’est que sa musique berce l’âme et son livret, excite l’esprit par leur justesse combinĂ©e, accordĂ©e, idĂ©alement associĂ©e. Un mariage parfait ? Figaro et Suzanne, c’est le couple de l’avenir : celui des hĂ©ros de la rĂ©volution. En eux coule pur, le sang de la justice et de la libertĂ©, les valeurs indĂ©passables de l’esprit des Lumières qui devait produire la dĂ©claration universelle des droits de l’homme. C’est dire. Suivons pas Ă  pas, Ă  travers chaque acte, les thèmes que les deux acteurs modernes dĂ©fendent. En somme, voici l’Ĺ“uvre d’un Mozart libertaire et moderne, soucieux de dĂ©noncer les excès de son Ă©poque pour l’avènement de la sociĂ©tĂ© idĂ©ale : celle des hommes Ă©gaux, justes, responsables, respectueux. Mais oĂą le pouvoir du dĂ©sir ne serait-il pas l’Ă©lĂ©ment le plus dangereux ?

 

 

 

Mozart : Les Noces de Figaro. L'opéra des femmes ?

 

 


Le couple des Lumières

Et pourtant, sa claire conscience ne peut empĂŞcher aussi de constater l’oubli des hommes Ă  ce qu’ils doivent ĂŞtre : la folie, le dĂ©sir, l’agitation ont tĂ´t fait de ruiner tout Ă©quilibre, et l’on sent bien qu’au terme de cette aventure lyrique, c’est le dieu théâtre qui triomphe : sa flamme et son flux incontrĂ´lable, sa tentation perpĂ©tuelle du chaos.

 

 

 

Acte I : Les serviteurs se rebiffent. Figaro dĂ©couvre que Le Comte ne cesse de harceler sexuellement sa future Ă©pouse, Suzanne. C’est l’enjeu de la première scène et du duo entre les deux serviteurs : Mozart et Da Ponte militent donc pour l’Ă©galitĂ© de tous et dĂ©noncent le droit de cuissage (droit du seigneur sur ses servantes) que veut appliquer le Comte, leur maĂ®tre. Contre leur Ă©mancipation et leur union, se dressent ensuite le couple des intrigants : la vieille Marcelline et le docteur Bartolo venus se venger de Figaro… Puis quand surgit Cherubino, c’est Cupidon qui s’invite au banquet social : plus de serviteurs ni de maĂ®tres, l’amour vainc tout et rend Ă©gaux tous devant la force du dĂ©sir. Ainsi si le Comte s’Ă©prend de Suzanne, si le jeune Cherubino  dĂ©vore des yeux la Comtesse, c’est dans la fable, pour mieux souligner le pouvoir de l’amour. En espĂ©rant baillonner l’attrait de ce Cupidon dangeureux Ă  sa cour, le Comte l’envoie dans l’un de ses rĂ©giments, sur un autre front, hors des antichambres du château.

Acte II : PiĂ©ger le Comte. L’un des airs les plus mĂ©lancoliques et sombres de Mozart (“Porgi amor” : La Comtesse y exprime ses illusions et ses rĂŞves perdus, quand jeune fille, Rosina, elle Ă©tait aimĂ©e du Comte) ouvre le II. Pour se venger du Comte libidineux, Figaro propose de le piĂ©ger, dĂ©noncer son inconstance dĂ©loyale, le surprendre en sĂ©ducteur Ă©hontĂ© de Suzanne. Sommet de ce jeu de dupes, le trio “Susanna or via sortite !”, entre le Comte, la Comtesse et Suzanne), une scène qui exploite au mieux le dĂ©roulement dramatique conçu par Beaumarchais dans sa pièce originelle : Ă  son terme, le duo des femmes triomphent car le Comte doit reconnaĂ®tre sa violence tyrannique et prĂ©senter ses excuses. Mais rebondissement contre le couple Figaro et Suzanne, le trio des intrigants, Marcelline et Bartolo rejoint par Basilio (sublime rĂ´le de tĂ©nor comico hĂ©roĂŻque) reparaĂ®t exigeant que Figaro honore ses promesses (et Ă©pouse la vieille Marcelline!). La confusion qui conclut le II, est une synthèse de tous les ensembles buffas d’une trĂ©pidante vitalitĂ©.

Acte III. Le procès de Figaro a lieu. Rebondissement : Marcelline qui devait l’Ă©pouser illico devant le juge Curzio, reconnaĂ®t en Figaro son propre fils, qu’elle eut avec…. Bartolo. La Comtesse et Suzanne plus remontĂ©es que jamais, rĂ©dige la lettre dans laquelle Suzanne donne rendez vous le soir mĂŞme au Comte (pour le piĂ©ger et dĂ©noncer sa dĂ©loyautĂ© devant tous). Le Comte rĂ©ceptionne le billet et s’en rĂ©jouit.

L’Acte IV s’ouvre avec un nouveau solo fĂ©minin (Les Noces sont bien l’opĂ©ra des femmes) : sublime air de dĂ©ploration tendre de Barbarina qui pleure de ne pouvoir retrouver l’Ă©pingle qu’elle devait remettre Ă  Suzanne (“L’ho perduta”). Profond et allusivement très juste, l’opĂ©ra dĂ©voile aussi l’amertume et le dĂ©sarroi de ses hĂ©ros : ainsi Figaro qui mĂŞme s’il sait le piège tendu au Comte, doute un moment de la sincĂ©ritĂ© de Suzanne (superbe rĂ©citatif et l’air qui suit : “Tutto è dispoto”… “Aprite un po’ quegl’occhi…”). L’ouvrage de Mozart est ainsi ponctuĂ© de miroitement psychique d’une infinie vĂ©ritĂ© dont la sincĂ©ritĂ© nous touche particulièrement. La nuit est propice aux travestissements et troubles de toute sorte : chacun croyant voir ce qu’il redoutait, redouble de rage amère Ă  peine voilĂ©e (La Comtesse habillĂ©e en Suzanne est courtisĂ©e par ChĂ©rubin) : Suzanne, dĂ©guisĂ©e en Comtesse est abordĂ©e par Le Comte. Puis Figaro dĂ©masquant Suzanne en Comtesse, la courtise sans mĂ©nagement au grand dam du Comte qui surgit et criant au scandale face Ă  son Ă©pouse indigne, s’agenouille finalement… reconnaissant sous le voile,… Suzanne qu’il venait de courtisĂ©e. La Comtesse obtient alors le pardon du Comte, Ă  dĂ©faut de la promesse de son amour. Car le lendemain, tout ce qui vient d’ĂŞtre rĂ©tabli ne va-t-il pas se dĂ©faire Ă  nouveau ? L’inconstance règne dans le cĹ“ur des hommes…

Remarque : Rosina, Suzanna, mĂŞme gĂ©nĂ©ration. la tradition hĂ©ritĂ©e du XIXè remodèle (dĂ©nature) les rapports entre les personnages a contrario des tessitures d’origine. Soulignons dans la partition voulue par Mozart, la gemmĂ©litĂ© des timbres des deux sopranos : la Comtesse et Suzanne. Les deux rĂ´les doivent en rĂ©alitĂ© ĂŞtre chantĂ©s par deux voix claires, peut-ĂŞtre plus sombre pour Suzanne. EpousĂ©e adolescente par Almavivva, Rosina devenue Comtesse est Ă  peine plus âgĂ©e que sa camĂ©riste, Suzanne.