CRITIQUE CD. CORELLI – MELANI : Trionfo Romano (1 cd ChĂąteau de Versailles spectacles – juin 2021)

Trionfo-Romano exit hemolia resche caserta cd critique review classiquenewsCRITIQUE CD. CORELLI – MELANI : Trionfo Romano (1 cd ChĂąteau de Versailles spectacles – juin 2021) – La couverture indique le prestige de la Cour de France Ă  Rome tel qu’il fut cĂ©lĂ©brĂ© en grande pompe et splendeur musicale, Ă  Rome, en 1686, alors que le jeune monarque solaire venait de s’installer Ă  Versailles
 A travers cette Ă©vocation monarchique, Emmanuel Resche-Caserta cĂ©lĂšbre aussi le gĂ©nie de Corelli (mort sexagĂ©naire en 1713) qui aura Ă©crit et conçu la musique romaine telle que la rĂȘvait les patriciens de la Ville Eternelle, la Reine Christine en tĂȘte
 Le violoniste a dirigĂ© alors nombre de concerts en plein air, Piazza di Spagna (dont celui gravĂ© par Schor) ; l’un d’eux honore Louis XIV (12 mai 1686). C’est cette fĂȘte musicale et pyrotechnique en plein air qu’évoque le programme, prĂ©sentĂ© Ă  Versailles en juin 2021 (pĂ©ristyle du grand Trianon) puis enregistrĂ© dans la foulĂ©e. Les oeuvres sĂ©lectionnĂ©es sont les fameux sinfonie, concerts de violons avec « trombe » et « tymbales », Ă  la fois Ă©clatants et raffinĂ©s que Corelli assemble pour l’édition de 1714, soit 30 ans plus tard, entre autres pour son Opus VI, sommet de sa crĂ©ativitĂ©. Le corpus ainsi constituĂ© rĂ©unit en un tout homogĂšne, plusieurs sĂ©quences dont le style s’accorde Ă  la sinfonia de Santa Beatrice d’Este, oratorio de Corelli de 1689, unique tĂ©moin de la pratique des Concerto Grossi corelliens propres aux annĂ©es 1680 (la sinfonia d’ouverture avec trombe / trompettes est issu de l’oratorio). Emmanuel Resche-Caserta ajoute la Sonate X opus I (1681), avec partie d’alto (signĂ©e Geminiani) et celle de l’Opus II (1685). Au programme de cette fĂȘte romaine, est mentionnĂ©e aussi la Cantate pour le Roi de France (Cantata per la sera / Cantate pour le soir, con sinfonie) reconstituĂ©e, car si le livret est parvenu, la musique manquait. Emmanuel Resche-Caserta s’appuie sur la similitude entre le premier rĂ©cit de la dite cantate et celui de la Cantate « Qual Mormorio giocondo » de Alessandro Melani lequel, proche alors du milieu français de Rome (il Ă©tait compositeur Ă  Saint-Louis des Français : « musicae praefecto ») Ă©tait mentionnĂ© comme participant Ă  la fĂȘte de 1686.
Les interprĂštes soignent chaque climat de chaque sinfonie, traitĂ©es comme autant de paysages sonores, prĂ©parant la cantate qui va suivre, prolongeant sa construction harmonique. Le geste du violoniste E Resche-Caserta exprime le sentiment de grandeur comme l’espĂ©rance et l’exaltation que suscite l’acte collectif qui honore ainsi le souverain de France. Le choix de la soprano Emmanuelle de Negri s’avĂšre judicieux : le timbre lumineux, le soin de la diction, la flexibilitĂ© de la ligne fusionnent idĂ©alement le caractĂšre solennel comme l’intimisme d’une priĂšre individuelle ; la soliste y prend Ă  tĂ©moin le public, Ă©voquant une nature enfin maĂźtrisĂ©e, toute Ă  l’écoute d’une cĂ©lĂ©bration qui rĂ©unit ainsi « la Seine et le Tibre » pour la plus grande gloire de Louis.
La vitalitĂ© du concertino (trio composĂ© de 2 violons et de la basse continue dans les Concertos grossi), l’assise rythmique et la sonoritĂ© fluide et bondissante du ripieno – grand effectif qui lui rĂ©pond en un dialogue des plus animĂ©s
L’ajout de clavecins aux cĂŽtĂ©s des archiluths attestĂ©s, nourrissent l’éclat sonore du continuo ; tandis que la caractĂ©risation du concertino et du concerto grosso gagne en acuitĂ© grĂące Ă  l’usage respectivement du violoncello (plus virtuose) et des « bassi » ou basses de violons. Les trompettes (intĂ©grĂ©es aux sinfonie de cordes) comme les timbales renforcent la caractĂšre Ă©clatant de la fĂȘte de 1686. ainsi l’Opus VI de Corelli brille d’une sonoritĂ© rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, particuliĂšrement expressive, accordĂ©e aux dimensions spectaculaires des cĂ©rĂ©monies musicales en plein air place di Spagna, telles qu’elle sont peintes alors, vĂ©ritables emblĂšmes des fastes de la Rome Baroque du dernier Seicento. Emmanuel Resche-Caserta met en parallĂšle Corelli et 
 Bernin, dont l’emphase et l’invention formelle offre ainsi de nouvelles perspectives Ă  l’esthĂ©tique corellienne.

///////////

France Musique, sam 20 nov 2021, 20h. Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno.

handel-haendel-portrait-classiquenewsFrance Musique, sam 20 nov 2021, 20h. Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno. A travers l’oratorio peu Ă  peu Ă©laborĂ©, Haendel soumet l’éclectisme gĂ©niale de son imagination Ă  l’aulne de son exigence dramatique. Pas un emprunt ou une idĂ©e adoptĂ©e s’ils ne servent surtout l’efficacitĂ© de l’action, l’acuitĂ© et intensitĂ© de l’expression. Avant Londres et alors qu’il n’est que le jeune compositeur saxon Ă  Rome, Haendel aborde le genre oratorio mais en
 italien. Ainsi se succĂšdent Il trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio allĂ©gorique (Rome, juin 1707), surtout La Resurrezione (Rome, Palazzo Bonelli, avril 1708)
 premier oratorio sacrĂ© alors dirigĂ© par Corelli : le jeune Haendel y Ă©crit comme Ă  l’opĂ©ra, mais sans virtuositĂ© gratuite, soignant l’expression d’une effusion hallucinĂ©e, victorieuse Ă  l’énoncĂ© de la RĂ©surrection.

Haendel en Italie: 3 ans d’éblouissement

Voici le jeune Haendel en voyage Ă  Rome, Naples, Venise. Le tour d’Italie se rĂ©vĂšle propice Ă  une rĂ©vĂ©lation personnelle et artistique; celui qui, dĂ©jĂ  Ă©mancipĂ© Ă  18 ans comme violoniste de rang dans l’orchestre de l’opĂ©ra de Hambourg (1703, alors dirigĂ© par l’intraitable Keiser), dĂ©couvre in situ, la magie de l’opĂ©ra italien, “dans le texte”. Immersion d’autant plus fĂ©conde que les premiers chefs d’oeuvre ne tardent pas Ă  Ă©clore: le jeune musicien ĂągĂ© de 22 ans, protĂ©gĂ© de Ferdinand de Medicis Ă  Florence, rejoint Rome.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftSes premiers “devoirs” catholiques (Dixit Dominus, Laudate pueri, Nisi Dominus) Ă©tonnent, captivent, convainquent. TrĂšs vite, les “grands” se disputent sa maniĂšre: le cardinal Pamphili lui commande la musique de son texte pour un oratorio Il trionfo del Tempo e del Disinganno (crĂ©ation au Palais Ottoboni, CarĂȘme 1707). Comme c’est le cas du peintre Poussin au XVIIĂš, le contact du milieu romain produit un dĂ©chaĂźnement de l’énergie crĂ©atrice, une “furià” magnifique qui n’est pas seulement Ă©blouissante dans les moyens et l’écriture: sa vĂ©ritĂ© et sa justesse de ton sont indiscutables aussi.
Avant La RĂ©surezzione, l’oratorio Il trionfo del Tempo e del Disinganno marque un premier coup d’éclat musical Ă  Rome, accordĂ© aux intentions poĂ©tiques et morales du texte cardinalesque : la cantate cĂ©lĂšbre l’inconstance premiĂšre de la BeautĂ©, d’abord sĂ©duite par le Plaisir, ce dernier opposĂ© par le Temps (Tempo) et la VĂ©ritĂ© (Disinganno). La BeautĂ© Ă©volue enfin et s’accorde Ă  une rĂ©vĂ©lation progressive oĂč triomphent les deux derniers, Temps et VĂ©ritĂ©. Outre les acrobaties vocales requises pour chacun des solistes, Haendel rĂ©serve au Plaisir, l’air cĂ©lĂšbre, de haute sĂ©duction manipulatrice : « Lascia la spina », version originale du tube devenu incontournable « Lascia ch’io pianga » de l’opĂ©ra Rinaldo.

Concert donné le 11 octobre 2021 en la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie à Paris.
Il Trionfo del Tempo e del Disinganno
Le triomphe du Temps et de la Vérité
Georg Friedrich Haendel
Oratorio en deux actes sur un livret du du Cardinal Benedetto Pamphili.
Julia Lezhneva, soprano, Piacere
Ana-Maria Labin, soprano, Bellezza
Carlo Vistoli, contre-ténor, Disinganno
Kreƥimir Ơpicer, ténor, Tempo
Les Accents Thibault / Noally, violon et direction

France Musique, sam 20 nov 2021, 20h. Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

LIRE aussi notre dossier Haendel en Italie
https://www.classiquenews.com/georg-friedrich-haendel-portrait-le-voyage-en-italiefrance-musique-grands-compositeur-du-13-au-17-avril-2009-13h/

CD Ă©vĂ©nement, critique. STRADELLA : La Doriclea (Il Pomo d’Oro, Andrea De Carlo, 3 cd ARCANA 2017)

stradella doriclea cd critique de marco arcana critique opera stradella critique concerts opera classiquenews musique classiqueCD Ă©vĂ©nement, critique. STRADELLA : La Doriclea (Il Pomo d’Oro, Andrea De Carlo, 3 cd ARCANA 2017). Suite de l’intĂ©grale des Ɠuvres lyriques de l’immense Stradella. InstallĂ© Ă  GĂȘnes depuis dĂ©cembre 1677, Alessandro Stradella n’en poursuit pas moins une intense activitĂ© de compositeur d’opĂ©ras pour l’Ă©lite romaine (la famille Orsini par exemple) dont plusieurs opĂ©ras vĂ©nitiens sur la scĂšne du Teatro de Tordinona. La langue romaine de Stradella se pĂąme souvent, se tend et se dĂ©tend mais avec un souci constant du legato : son thĂ©Ăątre a le souci du verbe, de sa cohĂ©rence, d’un tableau Ă  l’autre
 comme Monteverdi Ă  Venise ; Doriclea est un opĂ©ra textuel et linguistique ; rien n’y peut s’y rĂ©soudre sans une complĂšte maestriĂ  du rĂ©citatif, comme des airs (lesquels sont particuliĂšrement courts, Ă  peine dĂ©veloppĂ©s : on est loin des arie da capo, propre Ă  l’opĂ©ra du XVIIIĂš). En ce 17Ăš triomphant, – Seicento Ă  son acmĂ©, Stradella rĂ©alise dans les annĂ©es 1670, une Ă©criture essentiellement palpitante qui Ă©merveille et enchante souvent par la riche palette des nuances Ă©motionnelles contenues dans le texte.
L’interprĂ©tation qu’en propose Andrea De Carlo est passionnante : la caractĂ©risation du continuo, parfaitement canalisĂ©e et bien enveloppante des voix solistes, Ă©claire ce jeu thĂ©Ăątral, des intrigues et registres mĂȘlĂ©s, dont le mĂ©tissage dĂ©rive directement du thĂ©Ăątre littĂ©raire espagnol. La tension expressive du dĂ©but Ă  la fin, Ă  travers rĂ©citatifs (primordiaux ici) et airs, rend justice Ă  cette esthĂ©tique psychologique, qui sous le masque de la diversitĂ©, des contrastes incessants, de la volubilitĂ© de caractĂšres et d’humeurs, Ă©pinglent l’inconstante maladive des cƓurs, la folie que sait instiller partout l’Amour, insolent, facĂ©tieux, dĂ©routant, celui qui sĂšme la jalousie et le dĂ©sir fulgurant.
Andrea De Carlo affirme une belle intelligence de ce genre lyrique, en rĂ©alitĂ© si proche du thĂ©Ăątre. Mais avec cette distinction et cette sensualitĂ© qui justifient amplement la mise en musique du livret riche en rĂ©fĂ©rences poĂ©tiques, signĂ© d’un lettrĂ© et patricien de Rome, Flavio Orsini.

Parmi les chanteurs acteurs, notons le bon niveau gĂ©nĂ©ral mais un tempĂ©rament se dĂ©tache par l’articulation palpitante du verbe : la mezzo soprano Giuseppina Bridelli qui incarne Lucinda, soulignant vertiges et dĂ©sirs d’un cƓur ardent ; tandis qu’à musicalitĂ© et onctuositĂ© expressive Ă©gales, la Doriclea / Lindoro d’Emöke Barath, soprano hongroise vedette (entre autres rĂ©vĂ©lĂ©e dans le cadre des recrĂ©ations Rameau et Mondonville pilotĂ©es par l’excellent chef György Vashegyi Ă  Budapest) n’atteint pas Ă  cette caractĂ©risation nuancĂ©e, Ă  cette intelligibilitĂ© naturelle de Bridelli ; cette derniĂšre donne chair et vie aux rĂ©citatifs dont la dĂ©clamation est ici fondamentale. Et il faut beaucoup de souplesse comme d’imagination allusive pour vivifier et Ă©clairer les rĂ©citatifs ; Stradella comme ses contemporains VĂ©nitiens, cisĂšle un thĂ©Ăątre oĂč la langue doit demeurer constamment intelligible. Giuseppina Bridelli est de ce point de vue exemplaire (Ă©coutez ces deux airs dans l’acte III : « le dolent Spera mio core ; le plus ardent, mordant, voire conquĂ©rant : « Da un bel ciglo. » 
Rien Ă  dire non plus de la part des voix les plus graves (celles du couple comique, plein de rĂ©alisme populaire et douĂ© d’un bon sens raisonnable) : le contralto de Gabriella Martellacci, prĂ©sente, dĂ©terminĂ©e ; comme le Giraldo un rien comique, dĂ©lurĂ© du baryton impeccable Riccardo Novaro dont la verve et lui aussi l’intelligibilitĂ© prĂ©servĂ©e, annoncent ce type de baryton bouffe d’esprit vĂ©nitien, dĂ©jĂ  prĂ©rossinien (annonçant les masques fantaisistes de tous les buffas napolitains du XVIIIĂš).

Lui rĂ©pond le continuo articulĂ©, mordant lui aussi d’Il Pomo d’Oro, superbement Ă©quilibrĂ© et bondissant car veille Ă  la prĂ©cision comme aux rebonds expressifs, le chef Andrea De Carlo. C’est Ă  lui que nous devons la moisson rĂ©cente d’excellents opus Stradelliens, sujets d’enregistrements d’une indiscutable intĂ©rĂȘt musical. Doriclea est le 5Ăš volume du Stradella Project. Voici donc au sein d’une intĂ©grale lyrique en cours, l’un des opus les plus rĂ©ussis, comblant une lacune scientifique absurde. Stradella est bien l’un des gĂ©nies de l’opĂ©ra italien du XVIIĂš. Cette premiĂšre mondiale est une rĂ©vĂ©lation, servie par un chef, des instrumentistes et plusieurs chanteurs de premiĂšre valeur.

________________________________________________________________________________________________

CLIC D'OR macaron 200CD, Ă©vĂ©nement. STRADELLA : DORICLEA (Rome, vers 1670). EmƑke BarĂĄth (Doriclea), Giuseppina Bridelli (Lucinda), Gabriella Martellacci (Delfina),(Riccardo Novaro (Giraldo), Xavier Sabata (Fidalbo), Luca Cervoni (Celindo) – Il Pomo d’Oro. Andrea De Carlo, direction (3 cd ARCANA / OUTHERE – enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Caprorola, Italie / sept 2017) – CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2019.

Cette premiÚre sortie discographique mondiale de La Doriclea est une réalisation majeure pour The Stradella Project, qui signe ainsi le cinquiÚme volume de la série.

________________________________________________________________________________________________

Approfondir

Retrouvez la mezzo Giuseppina Bridelli en tournĂ©e avec Le CONCERT DE L’HOSTEL DIEU : dans un programme DUEL HANDEL / PORPORA, ou l’ñge d’or de la volcaitĂ  Ă  Londres au XVIIIĂš (annĂ©es 1730) – nouveau cycle

LIRE aussi notre présentation annonce du coffret DORICLEA de STRADELLA, premiÚre discographique piloté par Andrea De Carlo 

VOIR aussi le reportage STRADELLA PROJECT initiĂ© par le chef et musicologue ANDREA DE CARLO, engagĂ© Ă  rĂ©tablir aujourd’hui le gĂ©nie de Stradella / en liaison avec le Festival de NEPI : FESTIVAL BARROCCO Alessandro Stradella
http://www.festivalstradella.org/photos-videos/

Focus on Doriclea : tĂ©moignages des chanteurs, du chef entre autres sur la nĂ©cessitĂ© de l’éloquence, du texte, Ă©lĂ©ment moteur du chant baroque stradellien :
https://www.youtube.com/watch?v=ZjlKNkLA4O8

CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / 2017 – 1 cd Alpha

CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / EnregistrĂ© en novembre 2017 (Italie) – 1 cd Alpha 406

lulier giovanni lorenzo cantates ottoboni cd ALPHA review critiqie cd par classiquenews compte renduALPHA nous rĂ©gale en entretenant cette flamme pour l’exploration intacte de partitions et de compositeurs baroques oubliĂ©s. Voyez ce Lulier actif Ă  Rome Ă  l’époque des cĂ©nacles patriciens, quand au dĂ©but du XVIIIĂš, Corelli marque un Ăąge d’or musical
 qui attire aussi le jeune Haendel. Probable pilier de l’activitĂ© artistique privĂ©e Ă  Rome, GL Lulier dit « Giovanni del Violone », s’affirme comme compositeur pour la voix (et ici la musique concertante d’oĂč ses Sonates pour violon, violoncelle et continuo).
Les quatre cantates rĂ©vĂ©lĂ©es dans ce programme rĂ©jouissant (propres aux annĂ©es 1690) attestent d’un tempĂ©rament fort, original, qui aime Ă©videmment la ligne vocale, un certain esthĂ©tisme languissant, mais aussi une expressivitĂ© qui suit trĂšs scrupuleusement les mĂ©andres du texte. Lulier sert alors le Cardinal Ottoboni. Comme le peintre Caravage a su rĂ©pondre au goĂ»t rĂ©aliste et tĂ©nĂ©briste des cardinaux romains un siĂšcle auparavant (dans les annĂ©es 1590), pour le cardinal Del Monte alors, Lullier, 100 ans plus tard, rĂ©chauffe encore ce goĂ»t raffinĂ© d’une Ă©lite particuliĂšrement cultivĂ©e : apprĂ©ciant fusionner musique et poĂ©sie.

Rien n’est nĂ©gligĂ©. La forme donc, et aussi le sens. Le verbe poĂ©tique, Ă  plusieurs lectures Ă©videmment occupe l’écriture de Lulier, familier des nombreuses AcadĂ©mies / Accademie romaines (dont la plus prestigieuse, l’Accademia dell’Arcadia, fondĂ©e entre autres par Ottoboni), qui stimulent les amateurs, souvent patriciens, voraces quand Ă  l’idĂ©al esthĂ©tique qui associe le mot, le sens, la note. Le sentiment d’amour (Cantate 1 : « Amor, di che tu vuoi »), la passion trahie qui mĂšne au suicide (Cantate 4 : « La Didone » de 1692) sont les sujets qui passionnent la bonne sociĂ©tĂ© lettrĂ©e rĂ©unie en son cĂ©nacle ou plutĂŽt acadĂ©mie par le Cardinal Ottoboni.
RĂ©vĂ©lĂ© par ce programme ardemment dĂ©fendu, Lulier a servi la cour du cardinal Benedetto Pamphili, et a commencĂ© comme violoniste dans l’orchestre de Corelli. Il fournit aux sĂ©ances acadĂ©miques d’Ottoboni, et aussi Ă  ses conversazioni hebdomadaires, cantates et sonates (dans le style corellien
 forcĂ©ment) pour la dĂ©lectation des auditeurs, une Ă©lite bien nĂ©e. Lulier sĂ©duit car il sait expĂ©rimenter (Ă©crivant certaines cantates pour voix
 et violoncelle, ainsi la cantate dĂ©jĂ  citĂ©e : « Amor, di che tu vuoi », priĂšre Ă  l’élue dont le poĂšte Ă©pris, languissant voire en souffrance car captif, loue la beautĂ© des « yeux noirs » qui l’ont ensorcelĂ© : d’oĂč le visuel de couverture…). Lulier inspirĂ© par le poĂšme de Fiduro Maniaco, membre de l’Arcadia, Ă©voque la passion solitaire et fatale de la reine de Carthage, qu’abandonne EnĂ©e, Ă  travers un ample lamento, au caractĂšre dĂ©ploratif et grave. Didon se lamente, maudit puis se suicide (dans l’ultime rĂ©citativo).

« Ferma alato pensier, ferma il tuo volo » / Suspend, penser ailĂ© ton vol
, crĂ©Ă© par le sopraniste castrat du pape le cĂ©lĂšbre Andrea Adami, devant Ottoboni en septembre 1693, mĂȘle arioso (au dĂ©but) et arias majoritairement da capo. La voix articulĂ©e, engagĂ©e est accompagnĂ©e par le continuo avec violoncelle. Le texte Ă©voque les souffrances d’un cƓur lui aussi envoĂ»tĂ© / emportĂ©, qui supplie Amour / Cupidon d’ĂȘtre offert enfin Ă  
 Tircis. L’écriture est habile, ses figuralismes servent Ă©troitement parcours et labyrinthe amoureux des textes. VoilĂ  une remarquable « rĂ©vĂ©lation » qui justifie totalement le prĂ©sent cd.

 

 

 

——————————————————————————————————————————————————

CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / EnregistrĂ© en novembre 2017 (Italie) – 1 cd Alpha 406

Haendel : Bellezza contre le temps et la désillusion

nattier-haendel-handel-portrait-jean-marc-nattier-portrait-of-francis-greville,-baron-brooke,-later-1st-earl-of-warwick-(1719-1773)France Musique. Mercredi 6 juillet 2016, 22h. Handel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Le jeune Haendel romain, vedette du festival d’Aix 2016. L’oratorio en deux parties que le jeune Haendel – ĂągĂ© de 22 ans, livre en Italie en 1707 est une personnalitĂ© europĂ©enne venu Ă  Rome enrichir sa propre expĂ©rience et aussi dĂ©montrer combien il maĂźtrise au dĂ©but du XVIIIĂš, la langue sensuelle et conquĂ©rante de la Contre RĂ©forme. Sur le livret du Cardinal Benedetto Pamphili, Il Trionfo est une succession d’airs Ă©lectriques, exigeant des solistes une habilitĂ© virtuose exceptionnelle, entre expressivitĂ© dramatique, et subtilitĂ© d’intonation. Soit de vrais chanteurs d’opĂ©ras. C’est une annonce directe de ce que fera le gĂ©nie saxon, plus tard Ă  Londres, aprĂšs avoir Ă©chouĂ© Ă  affirmer son mĂ©tier dans le genre de l’opĂ©ra sedia : Il trionfo dĂ©signe cet oratorio anglais bientĂŽt Ă  naĂźtre et remarquablement dĂ©ployĂ© dĂšs la fin des annĂ©es 1730. Mais ici, Ă  Rome, le jeune compositeur apprend et perfectionne sa langue dramatique et poĂ©tique.

 

 

haendel handel classiquenewsBEAUTE / BELLEZZA s’enivre d’elle mĂȘme
 4 personnages allĂ©gories se confrontent, exprimant les diverses Ă©lans et dĂ©sirs de l’ñme humaine; Bellezza (beautĂ©), Piacere (Plaisir), Disinganno (dĂ©sillusion) et Tempo (Temps), tous imposent Ă  l’homme les limites et les mirages d’une vie d’insouciance ; sans conscience ni morale, sans valeurs ni sagesse, une vie humaine est vaine, creuse, fĂ»t-elle belle, hĂ©doniste. Le temps rattrape vite les Ă©lans du plaisir. Tout n’a qu’un temps et passe et s’efface. L’appel est lancĂ© : l’ñme doit ĂȘtre responsable. Ainsi la BeautĂ© s’enivre d’elle-mĂȘme… Si le sujet est sĂ©rieux et hautement moral, la forme musicale Ă©poustoufle par son raffinement, sa suprĂȘme Ă©lĂ©gance, l’invention des mĂ©lodies, la finesse et la subtilitĂ© de la langue orchestrale. Jamais le gĂ©nie haendĂ©lien n’aura Ă©tĂ© aussi imaginatif, contrastĂ©, sensuel et nerveux : le compositeur rĂ©utilisera d’ailleurs nombre de ses airs dans ses opĂ©ras futurs. Aix propose une version mise en scĂšne par le polonais dĂ©jantĂ©, souvent provocateur, en tout cas dĂ©calĂ©, Krzysztof Warlikowski. La distribution elle suscite une adhĂ©sion immĂ©diate :

Bellezza : Sabine Devieilhe*
Piacere : Franco Fagioli
Disinganno : Sara Mingardo
Tempo : Michael Spyres

Tous sont conduits par Emmanuelle Haim, Ă  la tĂȘte de son ensemble Le Concert d’AstrĂ©e.

 

 

 

A l’affiche du festival d’Aix 2016 : les 1er, 4, 6, 9, 12 et 14 juillet 2016 / ThĂ©Ăątre de l’ArchevĂȘchĂ©, 22h. VISITER le site du festival d’Aix en Provence 2016

 

 

logo_france_musique_DETOUREDIFFUSION : en direct sur France Musique et France 2, le 6 juillet 2016 Ă  22h. Voici l’un des temps forts du festival d’Aix en Provence 2016, et non sans raison mais de façon confidentiel, la place du Baroque Ă  Aix. Il reste dommage que les grands crĂ©ateurs baroques lyriques, français ou italiens aient depuis des dĂ©cennies – depuis la direction de Bernard Foccroule prĂ©cisĂ©ment, quittĂ© le plateau de l’ArchevĂȘchĂ©. On se souvient des Orfeo ou Dido qui avaient pourtant enchantĂ© les soirs Ă©toilĂ©s du festival. Qu’en sera-t-il avec le nouveau directeur Pierre Audi ?

 

 

Illustration : Ă©vocation du jeune Haendel / Handel Ă  Rome / Portrait de jeune homme Baron Brooke par Nattier (DR)

 

Compte rendu, opéra. Opéra de Rome, le 22 janvier 2016. Rossini : La Cenerentola. Alessandro Corbelli

AprĂšs l’ouverture de la saison du Teatro alla Scala de Milan le 7 dĂ©cembre dernier, c’est en direct de l’OpĂ©ra de Rome que nous assistons Ă  la seconde retransmission dans les cinĂ©mas CGR. La Cenerentola (Cendrillon) est l’un des opĂ©ras les plus populaires de Gioachino Rossini (1792-1868) ;  pour cette sĂ©rie diffusĂ©e dans les salles de cinĂ©ma, les responsables de l’OpĂ©ra de Rome ont convoquĂ© une distribution de haut vol dominĂ©e par le Magnifico d’Alessandro Corbelli en grande forme.

 

Une Cenerentola mitigĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Rome

 

Emma Dante signe la mise en scĂšne. On peut le regretter d’autant plus qu’il n’y a pas grand chose Ă  sauver. Direction d’acteurs indigente, des idĂ©es qui partent dans tous les sens avec des costumes, des dĂ©cors et des lumiĂšres peu convaincants dans l’ensemble. Par exemple si les poupĂ©es qui accompagnent Angelina et Don Ramiro sont amusantes lors des premiĂšres apparitions des deux personnages, elles deviennent vite assez encombrantes. Quel dommage aussi que le corps de ballet soit si mal utilisĂ© tant pendant l’ouverture que pendant le bal. Si l’on accepte comme base de travail la volontĂ© de montrer le cĂŽtĂ© noir du conte de fĂ©e, Ă©tait-il vraiment utile de montrer les prĂ©tendantes Ă©conduites se suicidant l’une aprĂšs l’autre pendant le bal ? Certes non, au risque de saisir les enfants prĂ©sents dans la salle.

 
 
 

dans-les-coulisses-du-theatre-de-lopera-de-rome-escale-n6-la-generale-piano

 
 
 

 
 

Nous avons, en revanche, plus de satisfaction en ce qui concerne la distribution. A tout seigneur tout honneur, Serena Malfi campe une Cenerentola/Angelina crĂ©dible, vocalement trĂšs en forme. MalgrĂ© des costumes ridicules et un peu perdue dans des dĂ©cors trĂšs minimalistes, la mezzo soprano romaine se sort plutĂŽt bien du maelstrom scĂ©nique dans lequel elle se retrouve. Elle assume crĂąnement la tessiture redoutable du rĂŽle et les deux airs qui lui sont dĂ©volus sont chantĂ©s avec assurance, notamment le finale, abordĂ© avec une maĂźtrise digne des plus grandes. Face Ă  Malfi, le tĂ©nor argentin Juan Francisco Gatell se montre en pleine possession de ses moyens. Rossini a composĂ© des pages terribles pour la voix de tĂ©nor, saluons donc la trĂšs belle performance de Gatell qui se sort comme il peut des Ă©lucubrations de Dante qui ne manque pas de mauvaises idĂ©es en ce qui concerne Don Ramiro. Outre les encombrantes poupĂ©es qui accompagnent le prince pendant presque toute la soirĂ©e, Angelina ne prend pas le bracelet Ă  son bras mais Ă  son pied ; du coup, Ramiro est obligĂ© de se contorsionner pour regarder le bracelet de sa douce. Ugo Guagliardo remplace au pied levĂ© le baryton invitĂ© Ă  chanter Don Alidoro; la voix est belle, ronde, chaleureuse ; il chante son unique aria avec une belle maĂźtrise. Dominant la scĂšne de la tĂȘte et des Ă©paules, Alessandro Corbelli est un Don Magnifico de grand luxe ; comĂ©dien consommĂ©, il fait ce qu’il peut avec ce que lui «propose» Emma Dante. Corbelli qui ballade ce rĂŽle depuis de longues annĂ©es sur toutes les grandes scĂšnes lyriques, donne une leçon de chant grandeur nature : la ligne de chant est impeccable, la voix ferme, les vocalises prĂ©cises, la technique parfaite. Annunziata Vestri (Tisbe) et Damiana Mizzi (Clorinda) campent deux sƓurs au mieux correctes, mais comme leurs collĂšgues elles sont dĂ©savantagĂ©es par la mise en scĂšne. Vito Priante, lui, est un Dandini hilarant; faux prince et vrai valet, il est peu dĂ©cidĂ© Ă  se laisser marcher sur les pieds par Don Magnifico et ses filles, il prend un malin plaisir Ă  enfoncer le clou, surtout, lorsqu’au second acte, il revient sous son vrai statut de valet chez Don Magnifico avec Don Ramiro redevenu prince. Le choeur d’hommes de l’OpĂ©ra de Rome fort bien prĂ©parĂ© par son chef se montre Ă  la hauteur des solistes et tient fort joliment sa place sur scĂšne. Dans la fosse, c’est le chef argentin Alejo Perez qui dirige l’orchestre de l’OpĂ©ra de Rome. La battue est ferme, claire, prĂ©cise. Attentif Ă  ce qui se passe sur le plateau, il accompagne ses chanteurs avec subtilitĂ© sans jamais les couvrir.

C’est avec un sentiment final trĂšs mitigĂ© que nous avons quittĂ© la salle, n’ayant pas vraiment compris le propos d’Emma Dante a fini par se perdre dans le mĂ©andre de ses idĂ©es. Nous le regrettons d’autant plus que le plateau rĂ©uni pour cette sĂ©rie de La Cenerentola est globalement excellent avec une mention spĂ©ciale Ă  Alessandro Corbelli en Don Magnifico; le vĂ©tĂ©ran a su Ă©lever vers le haut une soirĂ©e qui dans sa rĂ©alisation visuelle, semblait bien mal partie.

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Poitiers. CGR Castille en direct de l’OpĂ©ra de Rome, le 22 janvier 2016. Rossini : La Cenerentola, opĂ©ra en deux actes sur un livret de Jacopo Ferretti tirĂ© du conte de Charles Perrault (1628-1703) «Cendrillon». Serena Malfi, Angelina (Cenerentola), Juan Francisco Gatell, Don Ramiro, Alessandro Corbelli, Don Magnifico, Ugo Guagliardo, Don Alidoro, Annunziata Vestri, Tisbe, Damiana Mizzi, Clorinda, Vito Priante, Dandini. Choeur et orchestre de l’OpĂ©ra de Rome. Alejo Perez, direction. Emma Dante, mise en scĂšne.

 

 

 

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siùcle (Éditions de La Martiniùre)

livres-christophe-bigot-les-premiers-de-leur-siecle-la-martiniere-clic-de-classiquenews-compte-rendu-critiqueCLIC_macaron_2014Livres, roman, compte rendu critique. Christophe Bigot : Les premiers de leur siĂšcle (Éditions de La MartiniĂšre). Roman historique dont l’Ă©criture inspirĂ©e d’une trĂšs fine Ă©loquence restitue l’intimitĂ© des artistes romantiques français et europĂ©ens (Liszt) telle qu’elle a pu se rĂ©aliser en particulier Ă  Rome Ă  l’Ă©poque oĂč le “grand homme” : entendez Monsieur Ingres, Ă©tait le directeur de la Villa Medicis (1835-1840).

 

 

 

Le couple Liszt Marie d’Agoult vu par Henri Lehmann

Rome, dans le salon de Monsieur Ingres

 

 

liszt-par-lehmann-1839-portrait-Le tĂ©moin privilĂ©giĂ© de leur quotidien demeure ici le peintre Henri Lehmann (1814-1882) dont le sens de la ligne, la virtuositĂ© du dessin lui permettent de devenir le disciple prĂ©fĂ©rĂ© d’Ingres, au sein de l’atelier qui compte aussi Amaury Duval son aĂźnĂ©, surtout ChassĂ©riau, assez infect et discourtois malgrĂ© son absolu talent. Dans la proximitĂ© du couple Marie d’Agoult et Franz Liszt de passage Ă  Rome aprĂšs leur pĂ©riple suisse, “Clear placid” (Lehmann), ainsi que la Comtesse d’Agoult a surnommĂ© le hĂ©ros narrateur, se passionne Ă  la vue de ce couple lĂ©gendaire : elle, mĂ©disante  et  arrogante mais fine et intelligente, lui pianiste flamboyant d’une captivante beautĂ© : son rĂ©cital Beethoven improvisĂ©, alors qu’ils sont les invitĂ©s de monsieur Ingres dans le salon de musique de la Villa Medicis est l’une des sĂ©quences captivantes du texte (chapitre X). De cette pĂ©riode heureuse et stimulante pour chacun oĂč les artistes sociabilisent dans des Ă©changes productifs mĂȘlĂ©s d’affection, Lehmann reçoit naturellement la commande du fameux portrait de Franz Liszt (1839) : icĂŽne du romantisme le plus sensible, figuration de l’humain et du divin, le tableau qui en rĂ©sulte reprĂ©sente la fiertĂ© virile d’un pianiste adolescent, adulĂ© : nouvel Adonis des salles de concerts, d’une sobre mise comme les meilleurs portraits de son maĂźtre Ingres (robe noire sur fond vert). La lumiĂšre y accroche le visage tendre et dĂ©terminĂ©, comme les doigts de la main gauche, instruments du tempĂ©rament promĂ©thĂ©en.
Lehmann ne fait pas que peindre son ami admirĂ© (comme il le fera de Gounod en une tĂȘte sublimement dessinĂ©e de profil) : il devient un proche, et le parrain tuteur du jeune fils nĂ© du couple Liszt/d’Agoult : Daniel (au destin tragique).

gounod par Henri LehmannLes relations amicales, les dĂ©testations courtoises et intelligemment entretenues (d’Agoult / Sand), les jalousies, les espĂ©rances, la triste rĂ©alitĂ© destructrice (fin des amours entre la Comtesse et le Pianiste) vĂ©cues par le protagoniste animent un tableau historique dont la sensation du familier et de la vĂ©ritĂ© titille en permanence la curiositĂ© du lecteur. On savait Liszt, ĂȘtre exceptionnel : par le regard du jeune peintre Henri Lehmann, son visage nous est dĂ©peint avec une acuitĂ© renouvelĂ©e. L’Ă©vocation ciselĂ©e fait vivre chaque personnage historique tout en cĂ©dant au dĂ©faitisme le plus sage, signe d’une intelligence qui a vĂ©cu : les exaltations romaines se dĂ©litent bientĂŽt et le revers de la vie, entre dĂ©ception, aigreur, amertume, tristesse, sacrifice, solitude et nostalgie, prend peu Ă  peu le dessus. Car Lehmann a toujours aimĂ© Marie d’Agoult, c’est son secret au point, devenant son homme Ă  tout faire, de lui sacrifier son accomplissement de peintre… c’est l’option la plus romanesque du livre.
Sainte-Beuve, Delacroix croisent aussi l’itinĂ©raire du peintre trĂšs en vogue Ă  Paris : il dĂ©core nombre de monuments officiels parisiens  (Palais du Luxembourg actuel SĂ©nat, salle du trĂŽne ; chapelle des jeunes aveugles, actuel INJA…) et devient mĂȘme membre de l’Institut en 1864. Dans son atelier se forme nĂ©anmoins Georges Seurat (comme Rouault avait suivi l’enseignement de Gustave Moreau). Au terme de sa trĂšs convenable carriĂšre comme tenant de la tradition classique telle que dĂ©fendue par Ingres (et donc admirĂ©e par Delacroix), Henri Lehmann prend cependant en fin de texte, la posture d’un auteur  dĂ©passĂ© par les soubresauts violents d’un siĂšcle devenu barbare et raciste, oĂč la culture et l’Ă©ducation ayant Ă©tĂ© sacrifiĂ©es inexorablement, ne peuvent plus maintenir l’Ă©quilibre d’une sociĂ©tĂ© plus apaisĂ©e. Un parallĂšle avec la France de ce dĂ©but 2015 ?

Roman historique certes mais surtout mĂ©moires recomposĂ©es au diapason d’une sensibilitĂ© attachante qui avait un goĂ»t pour le sacrifice. Henri Lehmann portraitiste des “premiers de leur siĂšcle”, dont Liszt, Chopin, Gounod… mĂ©ritait bien ce roman historique en forme de mĂ©moire. Passionnant.

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siĂšcle (Éditions de La MartiniĂšre). 130 x 205 mm – 416 pages. Parution : janvier 2015 – 9782732470092. 20.90 €

Livres. Christine de SuĂšde par Philippe Beaussant (Fayard)

christine de suede philippe beaussant fayard essai clic de classiquenewsLivres. Christine de SuĂšde et la musique par Philippe Beaussant (Fayard). Fille aimĂ©e par son pĂšre, Christine de SuĂšde est reine Ă  six ans, abdique Ă  vingt-quatre, se convertit au catholicisme, se fixe Ă  Rome. La vie ressemble Ă  un roman : il pourrait alimenter une soirĂ©e entiĂšre Ă  la tĂ©lĂ© sur France 2 ou France 3, sous la forme d’une enquĂȘte scientifique style « secrets d’histoire » ou « à l’ombre d’un doute » ). C’est une figure politique et surtout culturelle qui, par sa trĂšs originale personnalitĂ©, pĂšse de tout son poids  : garçon manquĂ©, douĂ© d’une intelligence Ă©clair, capable de tailler un portrait de chacun en quelque mots : vive, perspicace, tranchante mais sincĂšre et entiĂšre
 C’est une femme d’esprit et d’action. Un tempĂ©rament qui se passionne surtout pour la musique et l’opĂ©ra, d’oĂč la matiĂšre de cet essai passionnant rĂ©vĂ©lant Ă  travers les oeuvres dĂ©fendues (celles de Carissimi et du Bernin) et les compositeurs favorisĂ©s (en particulier le vĂ©nitien Marc Antonio Cesti, contemporain et rival de Cavalli), le goĂ»t d’une femme Ă  la fois dĂ©concertante et exemplaire.

 

 

 

Portrait en musique

CLIC_macaron_2014Polyglotte, Christine s’ouvre au monde avec l’appĂ©tit d’une conquĂ©rante : elle ouvre en 1673 la premiĂšre salle d’opĂ©ra publique Ă  Rome quand la France invente son propre opĂ©ra (Cadmus et Hermione de Lully pour Louis XIV). C’est pour elle aussi que Bruxelles fait reprĂ©senter son premier opĂ©ra (Ulysse dans l’üle de CircĂ© de Gioseffo Zamponi, ouvrage rĂ©cemment ressuscitĂ© par Clematis)
 Aux cĂŽtĂ©s de la mĂ©lomane dont Philippe Beaussant exprime la carte des intĂ©rĂȘts, des coups de coeur, se profile aussi l’épopĂ©e politique de l’ex souveraine de SuĂšde, en particulier son espoir d’ĂȘtre Reine de Naples Ă  la solde des Français
 ambition jamais rĂ©alisĂ©e, vite Ă©touffĂ©e par un Mazarin mal Ă  l’aise. Le portait qu’en fait le peintre français SĂ©bastien Bourdon (en couverture du livre) fixe les traits d’un ĂȘtre unique dont le fait le plus frappant fut sa conversion au catholicisme, Ă©vĂ©nement inouĂŻ qui fut orchestrĂ© avantageusement par le Pape lors d’une entrĂ©e triomphale de la souveraine Ă  Innsbruck (1655). L’opĂ©ra y Ă©tait prĂ©sent comme toujours, Ă  chaque jalon d’une vie extraordinaire : l’Argia de Cesti (dĂ©cors de Torelli, livret d’Apollini) : christine suede biographieDrottning_Kristina_av_Sverigeun spectacle flamboyant pour un destin saisissant. Cesti y fusionne comme rarement le mot, la note ; le verbe anticipe ce que peut la musique et orchestre l’une des partitions les mieux rĂ©ussies, passant du lamento Ă  la fureur, de l’extase vĂ©nusienne du II au bouffon pathĂ©tique du III
 un miracle lyrique qui aura selon Philippe Beaussant marquĂ© profondĂ©ment le goĂ»t et la sensibilitĂ© de Christine. A Rome, elle demande Ă  Corelli, Ă  soixante ans, de lui donner des leçons de violon, Ă  Stradella de composer la musique d’un mini-opĂ©ra sur un livret de sa main, faire venir Descartes Ă  Stockholm et lui faire Ă©crire le scĂ©nario d’un ballet – « qui a fait cela ? » demande avec lĂ©gitimitĂ© l’auteur, aussi volubile qu’admiratif. Peut-ĂȘtre Louis XIV son contemporain pour lequel la musique fut aussi l’aliment central d’une vie versĂ©e dans les arts. Christine de SuĂšde et la musique est  un portrait « en musique » donc, affĂ»tĂ©, terriblement vivant, plein d’esprit et de passion et qui prĂ©cise enfin, tous les visages de Christine la magnifique, rebelle et singuliĂšre… de quoi alimenter maints fantasmes sur cette femme exceptionnelle.

Christine de SuĂšde et la musique. Philippe Beaussant est romancier, membre de l’AcadĂ©mie française, spĂ©cialiste de l’esthĂ©tique baroque, est l’auteur de nombreux ouvrages sur Louis XIV, Lully, Couperin, Monteverdi, Titien
 EAN : 9782213643496. Parution : 05/11/2014. 234 pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 19 €. CLIC de classiquenews

Portrait du dernier Liszt, de Tivoli Ă  Rome

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886arte_logo_2013Arte. Le dernier Liszt. Dimanche 17 aoĂ»t 2014, 00h40. Franz Liszt : Les derniĂšres annĂ©es. Entre Weimar, Vienne, et surtout Rome (sans omettre Budapest dont il est le fondateur de l’AcadĂ©mie musicale qui portera son nom), Franz Liszt (1811-1886) pendant ses 25 derniĂšres annĂ©es ne cesse d’occuper la scĂšne musicale : si sa vie spectaculaire comme rĂ©citaliste virtuose, saltimbanque, prodige gĂ©nial du clavier (l’antithĂšse de Chopin), est Ă  prĂ©sent derriĂšre lui, Franz parcourt l’Europe en train (mais en 3Ăšme classe, non par ce qu’il est pauvre – loin de lĂ , mais parce que l’ascĂ©tisme spartiate des voitures lui convient idĂ©alement) : il quitte Weimar et sa petitesse bourgeoise Ă©triquĂ©e. Le couple qu’il forme avec sa derniĂšre compagne la princesse Carolyne de Wittgenstein, amie associĂ©e trĂšs fortunĂ©e, pose problĂšme : vivant en concubinage, les deux choquent la bonne sociĂ©tĂ© ; Carolyne ne cesse de vouloir se remarier avec Franz. Elle partira se fixer Ă  Rome pour solliciter le Pape en vain
 De fait, Liszt Ă©touffe Ă  Weimar : il rejoint Carolyne Ă  Rome mais las, usĂ© et dĂ©fait par le refus du Vatican de cĂ©lĂ©brer leur union, Liszt et Carolyne s’éloignent progressivement sans se sĂ©parer cependant; InstallĂ©e via del babuino dans un appartement dans lequel elle ne cesse fumer pour cacher les odeurs putrides venant de la rue, Carolyne entame alors la rĂ©daction d’un texte critique vis Ă  vis de l’église qu’elle juge dĂ©faillante et rĂ©actionnaire. Ce qui lui vaudra plusieurs interdictions du Pape.

Aspiration du dernier Liszt, de Tivoli Ă  Rome

Liszt qui vient dĂ©jeuner et diner presque quotidiennement chez Carolyne, s’est fixĂ© quant Ă  lui via Sistina prĂšs de la Piazza di Spagna

Mais davantage encore que les beautĂ©s multiples et parfois rien que divertissantes de la Ville Ă©ternelle, Liszt recherche la retraite et la solitude de sites isolĂ©s, non loin de Rome, en particulier aprĂšs la mort de Carolyne : il sĂ©journe ainsi au monastĂšre Sainte Marie du Rosaire qui conserve encore le petit clavier (Boisselot) qu’il jouait dans sa cellule : c’est lĂ  le 11 juillet 1863 que le pianiste compositeur, vivant en ermite et qui va bientĂŽt recevoir les ordres franciscains (1865), joue pour Pie IX venu l’écouter, La prĂ©diction aux oiseaux de Saint-François d’Assise. Liszt frĂ©quente aussi l’observatoire des jĂ©suites qui lui permet de contempler les Ă©toiles : vision enivrante pour ce dĂ©fricheur mystique qui souhaitait apporter au Vatican une nouvelle musique. Mais ses audaces harmoniques, sa modernitĂ© trop dĂ©concertante agace et irrite les conservateurs de la Curie : Liszt le compositeur ne sera jamais rĂ©ellement compris, acceptĂ©, cĂ©lĂ©brĂ© de son vivant.
Il trouve surtout Ă  Tivoli, dans la Villa d’Este, oĂč il s’installe dans une chambre qui domine toute la vallĂ©e, un nouveau havre de paix, fĂ©cond pour sa crĂ©ativitĂ©. En tĂ©moigne les fameux Jeux d’eau de la villa d’Este Ă  Tivoli, partition visionnaire dont la liquiditĂ© prĂ©figure les pages le plus modernes de Debussy

Le documentaire qui s’appuie surtout sur le tĂ©moignage du pianiste russe Lev Vinoco souligne combien Liszt veuf de Carolyne, solitaire et vieillissant, dans ses 20 derniĂšres annĂ©es, devenu l’abbĂ© Liszt (il a reçu les 3 ordres mineurs), affine encore et toujours son Ă©criture Ă©purĂ©e, de plus en plus immatĂ©rielle et passionnĂ©e, rĂ©servĂ©e, inquiĂšte, mystĂ©rieuse voire Ă©nigmatique (dĂ©pressive diront ses dĂ©tracteurs totalement Ă©trangers Ă  sa science expĂ©rimentale). Le MĂ©fisto en soutane demeure un pur esprit romantique jusqu’à sa mort : dĂ©fricheur, moderne, d’une force crĂ©ative inĂ©dite Ă  son Ă©poque. L’attrait du film est la place rĂ©servĂ©e aux lieux que Liszt a habitĂ© et vĂ©cu intimement.

arte_logo_2013Arte. Le dernier Liszt. Dimanche 17 aoĂ»t 2014, 00h40. Franz Liszt : Les derniĂšres annĂ©es. Documentaire de GĂŒnther Klein (Allemagne, 2011, 52mn)

liszt Franz_Liszt-672x250