CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 25 sept 2021. Meyerbeer : Robert le Diable. Osborn Morley, Courjal…, M. Minkowski / Luc Birraux

ROBERT-LE-DIABLE-BORDEAUX-opera-classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 25 sept 2021. Meyerbeer : Robert le Diable. M. Minkowski / Luc Birraux. Heureux public bordelais ! Il est finalement bien rare de ressortir d’un concert avec des Ă©toiles plein les yeux, de celles qui laissent un sentiment d’euphorie bien aprĂšs l’évĂ©nement passĂ© : c’est pourtant ce qu’a rĂ©ussi l’OpĂ©ra national de Bordeaux pour son ouverture de saison, en proposant un plateau vocal de classe internationale au service de la rĂ©habilitation de Robert Le Diable. CrĂ©Ă© Ă  Paris avec un immense succĂšs en 1831, le 10Ăš opĂ©ra de Meyerbeer est rarement donnĂ© de nos jours, du fait d’une action statique et d’un livret trop littĂ©raire, sans parler de sa durĂ©e (4h30 avec deux entractes) rĂ©barbative pour de nombreux mĂ©lomanes. C’est pourtant lĂ  une grave erreur, tant la partition entraĂźnante et colorĂ©e, regorge d’inventivitĂ© (cf les dĂ©tails d’orchestration), mĂ©nageant des scĂšnes de caractĂšre variĂ©es et spectaculaires (voir notre prĂ©sentation : https://www.classiquenews.com/bordeaux-opera-meyerbeer-robert-le-diable-20-25-sept-2021/).

 

 

 

Macabre ballet des nonnes de l’acte III

 

Souvent qualifiĂ© de grand opĂ©ra, l’ouvrage lorgne davantage vers le drame romantique moyenĂągeux (proche du style de Weber), tout en gardant des traces de son Ă©criture initiale en tant qu’opĂ©ra comique, avec notamment une scĂšne bouffe irrĂ©sistible de drĂŽlerie au III entre Bertram et Raimbaut. Ce mĂȘme acte, le plus rĂ©ussi des cinq, contient la scĂšne la plus marquante de tout l’opĂ©ra : le macabre ballet des nonnes aux fulgurances piquantes, parfaitement intĂ©grĂ© Ă  l’action. Plusieurs airs montrent aussi tout le talent du compositeur Ă  ciseler des bijoux d’expressivitĂ© et de prĂ©cision rythmique – le tout parfaitement mis en valeur par l’énergie communicative de Marc Minkowski, maĂźtre en la matiĂšre. L’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, qui n’a dĂ©cidĂ©ment rien Ă  envier Ă  son Ă©quivalent toulousain plus connu, participe Ă  la rĂ©ussite de la soirĂ©e, Ă  force d’engagement et d’électricitĂ© bienvenus.

 

 

Robert Ă  Bordeaux
Chanteurs, orchestre, mise en espace
 réjouissants

 

 

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On aimerait vivement pouvoir bĂ©nĂ©ficier d’une mise en scĂšne du chef d’oeuvre de Meyerbeer, Ă  mĂȘme de faire vivre ces diffĂ©rents tableaux : la derniĂšre production parisienne remonte ainsi Ă  …1985 dans la production de Petrika Ionesco, avec lĂ  aussi un plateau vocal de rĂȘve : June Anderson, Samuel Ramey… En attendant, la mise en espace proposĂ©e Ă  Bordeaux par Luc Birraux (nĂ© en 1989) dĂ©joue toutes les attentes en apportant beaucoup de fantaisie et de plaisir. D’abord discret, le travail du dramaturge se dĂ©ploie au niveau de la variation des Ă©clairages, tout en jouant sur les volumes avec les Ă©lĂ©ments techniques mouvants. Mais c’est surtout l’idĂ©e de commenter l’action en arriĂšre-scĂšne, en s’appuyant sur les nombreuses et prĂ©cises didascalies de Meyerbeer (toujours trĂšs intĂ©ressĂ© par la mise en scĂšne de ses ouvrages) qui apporte une malice inattendue Ă  la soirĂ©e. Peu Ă  peu, le rĂ©cit gagne en libertĂ© et en humour, gardant toujours beaucoup d’esprit et de finesse. On se surprend Ă  imaginer avec le metteur en scĂšne le dĂ©tail de chaque scĂšne et la forme qu’elle aurait pu prendre, au grĂ© d’une imagination qui vagabonde joyeusement.

La perfection sonore Ă  l’oeuvre sur scĂšne nous ramĂšne vite Ă  l’essentiel : voilĂ  un plateau vocal proche de l’idĂ©al, du moins de nos jours. A tout seigneur tout honneur, John Osborn fait valoir toute sa classe vocale dans le rĂŽle-titre, irradiant de souplesse et de naturel dans l’émission, le tout au service d’une diction française quasi-parfaite. On peut seulement lui reprocher de ne pas avoir suffisamment appris le rĂŽle (ce qui occasionne le recours constant Ă  une tablette tactile pour se rappeler son rĂŽle) : dĂšs lors, l’émission patine quelque peu dans les accĂ©lĂ©rations, au dĂ©triment du texte. Gageons que l’enregistrement rĂ©alisĂ© par les Ă©quipes du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française (Ă  paraĂźtre chez Glossa, comme Ă  l’habitude) saura gommer ces quelques imperfections. A ses cĂŽtĂ©s, Erin Morley (Isabelle) reçoit la plus belle ovation de la soirĂ©e, amplement mĂ©ritĂ©e : mĂ©connue en Europe, l’AmĂ©ricaine a les mĂȘmes qualitĂ©s de diction que son compatriote, tout en proposant des nuances d’une infinitĂ© subtilitĂ© au niveau dramatique. Le timbre de velours bĂ©nĂ©ficie d’une technique sans faille, qui impressionne dans la longueur parfaitement maĂźtrisĂ©e des tenues de note. Erin Morley fait partie de ces chanteuses qui donnent le frisson et que l’on espĂšre entendre au plus vite.

L’autre grande performance de la soirĂ©e est Ă  mettre au crĂ©dit de Nicolas Courjal, dont le rĂŽle diabolique de Bertram lui va comme un gant. On a rarement entendu une telle aisance dans la nĂ©cessaire articulation entre thĂ©Ăątre et chant, tant le Rennais fait un sort Ă  chaque note avec une imagination rĂ©jouissante. Sa morgue et ses intonations sont un rĂ©gal constant, vivement applaudi par le public Ă  l’issue de la reprĂ©sentation. Amina Edris (Alice) obtient elle aussi une ovation nourrie, parfaitement justifiĂ©e, tant son engagement force l’admiration. La soprano Ă©gyptienne fait montre de nombreuses qualitĂ©s vocales, de l’aigu aisĂ© aux graves charnus, sans parler des subtilitĂ©s dans les piani. On peut juste lui reprocher un timbre un rien plus mĂ©tallique et dur dans la puissance de l’aigu, mais ça n’est lĂ  qu’un dĂ©tail Ă  ce niveau. Visiblement Ă©mue par l’accueil chaleureux obtenu, Amina Edris nous a sans doute offert le moment d’émotion partagĂ©e le plus sincĂšre de la soirĂ©e. Tous les seconds rĂŽles montrent un niveau superlatif, tandis que le choeur rĂ©parti spatialement en deux parties bien distinctes fait entendre un dĂ©sĂ©quilibre entre hommes et femmes – ces derniĂšres se montrant supĂ©rieures dans la prĂ©cision des attaques et la diction.

 

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, Auditorium, le 25 septembre 2021. Meyerbeer : Robert le Diable. John Osborn (Robert), Nicolas Courjal (Bertram), Nico Darmanin (Raimbaut, un troubadour), Joel Allison (Alberti, PrĂȘtre), Erin Morley (Isabelle), Amina Edris (Alice), Paco Garcia (HĂ©raut d’armes, PrĂ©vĂŽt du Palais). ChƓur de l’OpĂ©ra national de Bordeaux, Salvatore Caputo (chef de chƓur), Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Marc Minkowski, direction. Luc Birraux, mise en espace. A l’affiche de l’OpĂ©ra national de Bordeaux du 20 au 25 septembre 2021.

 

 

DVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Chùteau de Versailles Spectacles)

150 ans de la mort de BERLIOZDVD, critique, Ă©vĂ©nement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS ChĂąteau de Versailles Spectacles)  -  AprĂšs avoir affiner, Ă©trenner, poli son approche de l’opĂ©ra de Berlioz, Ă  Linz et Ă  Bonn, le chef François-Xavier Roth prĂ©sente sa lecture de La Damnation de Faust Ă  Versailles, sur la scĂšne de l’OpĂ©ra royal, mais dans des dĂ©cors fixes empruntĂ©s au fonds local.

VoilĂ  une version allĂ©gĂ©e, Ă©claircie, volontiers dĂ©taillĂ©e (et d’aucun diront trop lente), mais dont l’apport principal est – instruments historiques obligent- la clartĂ©.

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTHAu format particulier des instruments d’époque (Les SiĂšcles), rĂ©pondent trois voix qui se rĂ©vĂšlent convaincantes tant en intelligibilitĂ© qu’en caractĂ©risation : Mathias Vidal en Faust, Anna Caterina Antonacci (Marguerite), Nicolas Courjal (MĂ©phistofĂ©lĂšs)
 ComplĂšte le tableau, le ChƓur Marguerite Louise (direction: GaĂ©tan Jarry) pour incarner les paysans dĂšs la premiĂšre scĂšne, puis la verve des Ă©tudiants et celle des soldats, avant la fureur endiablĂ©e des suivants de MĂ©phisto dans le tableau final, celui de la chevauchĂ©e, avant l’apothĂ©ose de Marguerite entourĂ©e d’anges thurifĂ©raires et cĂ©lestes
 Roth prend le temps de l’introspection, fouillant la rĂȘverie solitaire de Faust au dĂ©but, l’intelligence sournoise et manipulatrice de MĂ©phisto; le maestro rappelle surtout combien il s’agit d’une lĂ©gende dramatique, selon les mots de Berlioz : peinture atmosphĂ©rique et orchestrale plutĂŽt que narration descriptive. Le fantastique et les Ă©clairs surnaturels s’exprimant surtout par le raffinement de l’orchestration
 laquelle scintille littĂ©ralement dans le geste pointilliste du chef français (Ă©clatant ballet des Sylphes). En 1846, soit 16 annĂ©es aprĂšs la Symphonie Fantastique, l’écriture de Berlioz n’a jamais aussi directe, flamboyante et intĂ©rieure.

Le point fort de cette lecture sans mise en scĂšne, demeure l’articulation du français : un point crucial sur nos scĂšnes actuelles, tant la majoritĂ© des productions demeurent incomprĂ©hensibles sans le soutien des surtitres.
Bravo donc Ă  l’excellent Brander de Thibault de Damas (chanson du Rat, aussi rythmique et frĂ©nĂ©tique que prĂ©cisĂ©ment articulĂ©e : un modĂšle absolu en la matiĂšre). On le pensait trop lĂ©ger et percussif voire serrĂ© pour un rĂŽle d’ordinaire dĂ©volu aux tĂ©nors puissants hĂ©roĂŻco-dramatiques : que nenni
 Mathias Vidal relĂšve le dĂ©fi du personnage central : Faust. Certes la carrure manque d’assurance et d’ampleur parfois (nature immense, un rien Ă©troite), mais quel chant incarnĂ©, nuancĂ©, dĂ©clamĂ© ! Le chanteur est un acteur qui a concentrĂ© et densifiĂ© son rĂŽle grĂące Ă  la maĂźtrise de phrasĂ©s somptueux qui inscrit ce profil dans le verbe et la puretĂ© du texte. La comprĂ©hension de chaque situation en gagne profondeur et sincĂ©ritĂ©. La ciselure d’un français intelligible fait merveille. On se souvient de son Atys (de Piccinni) dans une restitution en version de chambre : l’ñme percutante et tragique du chanteur s’était de la mĂȘme façon dĂ©ployĂ©e avec une grĂące ardente, irrĂ©sistible.

 

 

 

Berlioz Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles
FAUST exceptionnel :  textuel et orchestral

 

 

 

Sans avoir l’ñge du personnage, ni sa candeur angĂ©lique, Anna Caterina Antonacci, aux aigus parfois tirĂ©s et tendus, « ose » une lecture essentiellement ardente et passionnĂ©e.
elle aussi diseuse, au verbe prophĂ©tique, d’une indiscutable excellence linguistique (Ballade du roi de ThulĂ©). Capable de chanter la cantate ClĂ©opĂątre avec une grandeur tragique souveraine, la diva affirme sa vraie nature qui embrase par sa vibration rayonnante, la loyautĂ© du Faust lumineux de Vidal (D’amour l’ardente flamme).
Aussi impliquĂ© et nuancĂ© que ses partenaires, Nicolas Courjal rĂ©ussit un MĂ©phisto impeccable d’élĂ©gance et de diabolisme, profĂ©rant un verbe lyrique lĂ  encore nuancĂ©, idĂ©al. C’est sĂ»r, le français est ici vainqueur, et son articulation, d’une intelligence expressive, triomphe dans chaque mesure. La maĂźtrise est totale, sachant s’accorder au scintillement instrumental de l’orchestre, dans la fausse voluptĂ© enivrĂ©e (Voici des roses), comme dans le cri sardonique final de la victoire (Je suis vainqueur ! lancĂ© Ă  la face d’un Faust Ă©reintĂ© qui s’est sacrifiĂ© car il a signĂ© le pacte infernal).
Comme plus tard dans ThaĂŻs de Massenet, Berlioz Ă©chafaude son final en un chiasme dramatique contraire et opposĂ© : Ă  mesure que Faust plonge dans les enfers (comme le moine AthanaĂ«l saisi par les affres du dĂ©sir), Marguerite gagne le ciel et son salut en une Ă©lĂ©vation miraculeuse (comme ThaĂŻs qui meurt dans la puretĂ©). VoilĂ  qui est admirablement restituĂ© par le chef et son orchestre authentiquement berliozien. Il est donc lĂ©gitime de fixer par le dvd ce spectacle hors normes qui dĂ©poussiĂšre orchestralement et vocalement une partition oĂč a rĂ©gnĂ© trop longtemps les brumes du romantisme wagnĂ©rien.

François-Xavier Roth (© Pascal le Mée Chùteau de Versailles Spectacles)

 

 

 

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BERLIOZ : La Damnation de Faust, 1846

Faust : Mathias Vidal
Marguerite : Anna Caterina Antonacci
MéphistophélÚs : Nicolas Courjal
Brander : Thibault de Damas d’Anlezy

ChƓur Marguerite Louise / Chef : GaĂ©tan Jarry
Les SiĂšcles
François-Xavier Roth, direction
Enregistré à Versailles, Opéra Royal, en novembre 2018

1 dvd ChĂąteau de Versailles Spectacles

 

 
 

 

CD, coffret Ă©vĂ©nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (2 cd + 1 dvd ERATO – avril 2019)

BERLIOZ-DAMNATION-FAUST-NELSON-DIDONATO-SPYRES-COURJAL-critique-opera-classiquenews-annonce-critique-dossierCD, coffret Ă©vĂ©nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (3 cd + 1 dvd ERATO – avril 2019). EnregistrĂ©e sur le vif Ă  Strasbourg en avril 2019, la production rĂ©unie sous la baguette Ă©lĂ©gante, exaltĂ©e sans pesanteur de l’amĂ©ricain John Nelson, rĂ©ussit un tour de force et certainement le meilleur accomplissement discographique et artistique pour l’annĂ©e BERLIOZ 2019. Du tact, de la pudeur aussi (subtilitĂ© caressante de l’air de Faust : « Merci doux crĂ©puscule » qui ouvre la 3Ăš partie), l’approche est dramatique et d’une finesse superlative. Elle sait aussi caractĂ©riser avec mordant comme le profil des Ă©tudiants et des buveurs Ă  la taverne de Leipzig, vraie scĂšne de genre, populaire Ă  la Brueghel, entre ripailles et grivoiseries sous un lyrisme libre. Il est vrai que la distribution atteint la perfection, en particulier parmi les hommes : sublime Faust de Michael Spyres, articulĂ©, nuancĂ© (aristocratique et poĂ©tique dans la lignĂ©e de Nicolas Gedda en son temps, et qui donc renouvelle le miracle de son EnĂ©e dans Les Troyens prĂ©cĂ©dents) auquel rĂ©pond en dialogues hallucinĂ©s, contrastĂ©s, fantastiques, le MĂ©phisto mordant et subtil de l’excellent Nicolas Courjal (dont on comprend toutes les phrases, chaque mot) ; leur naturel ferait presque passer l’ardeur de la non moins sublime Joyce DiDonato, un rien affectĂ© : il est vrai que son français sonne affectĂ© (et pas toujours exact). Manque de prĂ©paration certainement ; dommage lorsque l’on sait le perfectionnisme de la diva amĂ©ricaine, soucieuse du texte et de chaque intonation.

 

 

 

et de deux !, aprĂšs Les Troyens en 2017,
John Nelson réussit son Faust
pour l’annĂ©e BERLIOZ 2019

 

 

 

Son air du roi de ThulĂ©, musicalement rayonne, mais souffre d’un français pas toujours intelligible. Mais la soie troublĂ©e, ardente que la cantatrice creuse et cisĂšle pour le personnage, fait de sa Marguerite, un tempĂ©rament romantique passionnĂ©, possĂ©dĂ©, qui vibre et s’embrase littĂ©ralement. Quel chant ! VoilĂ  qui nous rappelle une autre incarnation fabuleuse et lĂ©gendaire celle de Cecilia Bartoli dans la mĂ©lodie de la Mort d’OphĂ©lie

Le chƓur portugais (Gulbenkian) reste impeccable : prĂ©cis, articulĂ© lui aussi. L’Orchestre strasbourgeois resplendit lui aussi, comme il l’avait fait dans le coffret prĂ©cĂ©dent Les Troyens (il y a 2 ans, 2017). Il n’est en rien ce collectif de province et rien que rĂ©gional ici et lĂ  prĂ©sentĂ© (!) : FrĂ©missements, Ă©clairs, hululements
 les instrumentistes, sous une direction prĂ©cise et qui respire, prend de la distance, confirme dans l’écriture berliozienne, cette conscience Ă©largie qui pense la scĂšne comme un thĂ©Ăątre universel, souvent Ă  l’échelle du cosmos (avant Mahler). Version superlative nous l’avons dit et qui rend hommage Ă  Berlioz pour son annĂ©e 2019.
CLIC_macaron_2014Les plus puristes regretteront ce français amĂ©ricanisĂ© aux faiblesses linguistiques si pardonnables quand on met dans la balance la justesse de l’intonation et du style des deux protagonistes (Spyres / DiDonato). L’attention au texte, le souci de prĂ©cision dans l’émission et l’articulation restent louables. La conception chambriste prime avant toute chose, restituant la jubilation linguistique du trio Faust / Marguerite / MĂ©phisto qui conclut la 3Ăš partie… Ailleurs expĂ©diĂ©e et vocifĂ©rĂ©e sans prĂ©cision. A Ă©couter de toute urgence et Ă  voir aussi puisque le coffret comprend aussi en 3Ăš galette, le dvd de la performance d’avril 2019 Ă  Strasbourg. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’hiver 2019.

 

 

  

 

 

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CD, coffret Ă©vĂ©nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust (3 cd + 1 dvd ERATO – avril 2019).

LĂ©gende dramatique en quatre parties,
livret du compositeur d’aprùs Goethe
CrĂ©Ă©e Ă  l’OpĂ©ra-Comique le 6 dĂ©cembre 1846

Joyce DiDonato : Marguerite
Michael Spyres : Faust
Nicolas Courjal : MéphistophélÚs
Alexandre Duhamel : Brander

ChƓur de la Fondation Gulbenkian
Les petits chanteurs de Strasbourg

Orchestre philharmonique de Strasbourg
John Nelson, direction

 

 

 

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Enregistré à Strasbourg en novembre 2018
2 cd + 1 dvd – ref ERATO 9482753, 2h

LIRE aussi notre critique complĂšte des TROYENS de BERLIOZ par John Nelson, Michael Spyres, Joyce DiDonato, StĂ©phane Degout (2017)… :

 

 

 

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berlioz-les-troyens-didonato-spyres-nelson-3-cd-ERATO-annonce-cd-premieres-impressions-par-classiquenewsCD, compte rendu, critique. BERLIOZ : Les Troyens. John Nelson (4 cd + 1 dvd / ERATO – enregistrĂ© en avril 2017 Ă  Strasbourg). Saluons d’emblĂ©e le courage de cette intĂ©grale lyrique, en plein marasme de l’industrie discographique, laquelle ne cesse de perdre des acheteurs
 Ce type de rĂ©alisation pourrait bien relancer l’attractivitĂ© de l’offre, car le rĂ©sultat de ces Troyens rĂ©pond aux attentes, l’ambition du projet, les effectifs requis pour la production n’affaiblissant en rien la pertinence du geste collectif, de surcroit pilotĂ© par la clartĂ© et le souci dramatique du chef architecte, John Nelson. Le plateau rĂ©unit au moment de l’enregistrement live Ă  Strasbourg convoque les meilleurs chanteurs de l’heure Spyres DiDonato, Crebassa, Degout, Dubois
 Petite rĂ©serve cependant pour Marie-Nicole Lemieux qui s’implique certes, mais ne contrĂŽle plus la prĂ©cision de son Ă©mission (en Cassandre), diluant un français qui demeure, hĂ©las, incomprĂ©hensible. MĂȘme DiDonato d’une justesse Ă©motionnelle exemplaire, peine elle aussi : ainsi en est-il de notre perfection linguistique. Le Français de Berlioz vaut bien celui de Lully et de Rameau : il exige une articulation lumineuse.

 

 

 
 

 

 

La Damnation de Faust version 1846, sur instruments d’Ă©poque

berlioz Hector Berlioz_0FRANCE 2, lun 2 dĂ©c 2019, 00h55. BERLIOZ : La damnation de Faust. L’annĂ©e 2019 marque les cĂ©lĂ©brations du 150Ăšme anniversaire de la disparition d’Hector Berlioz. En lien avec la grande exposition sur Louis-Philippe donnĂ©e au ChĂąteau de Versailles, l’OpĂ©ra Royal de Versailles avait anticipĂ© cet Ă©vĂ©nement en programmant sur la saison 2018/2019, un cycle Berlioz, dont ce concert faisait partie.
Il y a  plus de 170 ans, prĂ©cisĂ©ment le dimanche 29 octobre 1848, dans une salle rĂ©novĂ©e et enfin ouverte au grand public, Hector Berlioz dirigeait l’un de ces immenses concerts dont il dĂ©tenait le secret : 400 musiciens sur scĂšne alternant les compositions de Gluck, Beethoven, Rossini, Weber et Berlioz bien entendu (“Grande fĂȘte chez les Capulet” du RomĂ©o et Juliette, “La Marche Hongroise” de La Damnation de Faust). Ce concert marquait avec faste l’avĂšnement de la Seconde RĂ©publique naissante.

François-Xavier Roth est un chef français dont la carriĂšre avec son propre orchestre Les SiĂšcles, mais aussi avec le GĂŒrzenich Orchester Ă  Cologne et le London Symphony Orchestra, connaĂźt un fort dĂ©veloppement. Ancien assistant de Sir John Eliot Gardiner, il cultive comme lui une passion pour Berlioz et la sonoritĂ© si « française » qui en est l’emblĂšme comme l’esprit.
Son interprĂ©tation de La Damnation de Faust en version de concert (comme pour la crĂ©ation de 1846) permet d’entendre cette Ɠuvre avec la force et les audaces du premier Berlioz : un chef-d’Ɠuvre sombre et resplendissant, cosmique aussi par l’ampleur de ses Ă©vocations orchestrales.

Opéra Royal de Versailles, le 6 novembre 2018
Direction musicale : François-Xavier Roth
La Damnation de Faust. Musique de Hector Berlioz (1803-1869)
Livret de Almire GandonniĂšre (1813-1863) et Hector Berlioz (1803-1869)
D’aprĂšs Faust de Goethe (1808)
PremiĂšre reprĂ©sentation Ă  l’OpĂ©ra-Comique de Paris le 6 dĂ©cembre 1846
Les SiĂšcles
ChƓur ChƓur Marguerite Louise
Chef des ChƓurs GaĂ«tan Jarry

Mathias Vidal : Faust
Anne Caterina Antonacci : Marguerite
Nicolas Courjal : MéphistophélÚs
Thibault de Damas d’Anlezy : Brander

L’action de situe au Moyen-Age, en Hongrie et en Allemagne. Faust accablĂ© par le dĂ©goĂ»t de la vie, veut  mettre fin Ă  ses jours en absorbant du poison. Les chants de PĂąques l’arrachent Ă  son dĂ©sespoir en lui rendant la foi de son enfance, mais cet Ă©lan mystique suscite l’apparition soudaine du dĂ©mon, MĂ©phistophĂ©lĂšs, qui lui promet tous les plaisirs de l’existence et l’entraĂźne dans une taverne au milieu d’une bruyante assemblĂ©e. Ces plaisirs vulgaires ne parviennent pas Ă  sĂ©duire Faust et MĂ©phistophĂ©lĂšs le transporte sur les bords de l’Elbe oĂč il lui fait dĂ©couvrir la jeune Marguerite dans un rĂȘve enchanteur. DĂšs que Faust et Marguerite se rencontrent, ils se reconnaissent et se jurent un amour rĂ©ciproque. Mais les deux amants doivent se sĂ©parer car MĂ©phistophĂ©lĂšs les avertit qu’ils ont attirĂ© l’attention du voisinage et de la mĂšre de Marguerite. Faust, malgrĂ© sa promesse de revenir dĂšs le lendemain, semble avoir oubliĂ© Marguerite pour s’abĂźmer dans la contemplation de la nature. MĂ©phistophĂ©lĂšs le rejoint pour lui apprendre que la jeune fille est condamnĂ©e Ă  mort pour avoir empoisonnĂ© sa mĂšre. Pour la sauver, il exige de Faust qu’il signe un pacte l’engageant Ă  le servir et il l’entraĂźne avec lui en enfer au terme d’une chevauchĂ©e fantastique. Seule Marguerite est sauvĂ©e et accueillie au ciel par le chƓur des esprits cĂ©lestes.

COMPTE-RENDU, critique, opéra. ORANGE, Théùtre antique, le 10 juil2019. ROSSINI : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. ORANGE, ThĂ©Ăątre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda. Pour fĂȘter ses cinquante ans d’existence, les ChorĂ©gies d’Orange 2019 s’offre de prĂ©senter pour la premiĂšre fois le tout dernier ouvrage lyrique de Rossini, Guillaume Tell (1829), seulement un an aprĂšs l’inĂ©vitable Barbier de SĂ©ville (https://www.classiquenews.com/ompte-rendu-opera-choregies-dorange-2018-le-4-aout-2018-rossini-le-barbier-de-seville-sinivia-bisanti). Plus rares en France, les opĂ©ras dit « sĂ©rieux » de Rossini pourront surprendre le novice, tant le compositeur italien s’éloigne des sĂ©ductions mĂ©lodiques et de l’entrain rythmique de ses ouvrages bouffes, afin d’embrasser un style plus variĂ©, trĂšs travaillĂ© au niveau des dĂ©tails de l’orchestration, sans parler de l’adjonction des musiques de ballet et du refus de la virtuositĂ© vocale pure (dans la tradition du chant français).

 
 

GUILLAUME TELL Ă  ORANGE

  

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Annick Massis (Mathilde)

 

 

ComposĂ© pour l’OpĂ©ra de Paris en langue française, Guillaume Tell a immĂ©diatement rencontrĂ© un vif succĂšs, sans doute en raison de son livret patriotique qui fit alors raisonner les Ă©chos nostalgiques des victoires napolĂ©oniennes passĂ©es, et ce en pĂ©riode de troubles politiques, peu avant la RĂ©volution de Juillet 1830.
Aujourd’hui, le style ampoulĂ© des nombreux rĂ©citatifs, surtout au dĂ©but, dessert la popularitĂ© de l’ouvrage. Pour autant, du point de vue strictement musical, on ne peut qu’admirer la science de l’orchestre ici atteinte par Rossini, qui Ă©voque Ă  plusieurs reprises la musique allemande, de Beethoven Ă  Weber.

Il faut dire que la plus grande satisfaction de la soirĂ©e vient prĂ©cisĂ©ment de la fosse, avec un Gianluca Capuano trĂšs attentif Ă  la continuitĂ© du discours musical, tout en rĂ©vĂ©lant des dĂ©tails savoureux ici et lĂ . Seule l’ouverture laisse quelque peu sur sa faim avec un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qui met un peu de temps Ă  se chauffer, sans ĂȘtre aidĂ© par l’acoustique des lieux, peu dĂ©taillĂ©e dans les pianissimi. Quel plaisir, pourtant, de se retrouver dans le cadre du ThĂ©Ăątre antique et son impressionnant mur de 37 mĂštres de haut ! Les derniĂšres lueurs du soleil permettent aux oiseaux de continuer leurs tournoiements Ă©tourdissants dans les hauteurs, avant de disparaitre peu Ă  peu pour laisser Ă  l’auditeur sa parfaite concentration sur le drame Ă  venir. Il est vrai qu’ici le spectacle est autant sur scĂšne que dans la salle, tant la premiĂšre demi-heure surprend par le ballet incessant des pompiers dans la salle, affairĂ©s Ă  Ă©vacuer les spectateurs 
 extĂ©nuĂ©s par la chaleur Ă©touffante.

Sur le plateau proprement dit, la mise en scĂšne de Jean-Louis Grinda, Ă  la fois directeur des ChorĂ©gies d’Orange et de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, fait valoir un classicisme certes peu enthousiasmant, mais fidĂšle Ă  l’ouvrage avec ses costumes d’époque et ses quelques accessoires. L’utilisation de la vidĂ©o reste dans cette visĂ©e illustrative en figurant les diffĂ©rents lieux de l’action, tout en insistant pendant toute la soirĂ©e sur l’importance des Ă©lĂ©ments. On retiendra la bonne idĂ©e de traiter de l’opposition entre le temps guerrier et l’immanence de la nature, le tout en une construction en arche bien vue : en faisant travailler Guillaume Tell sur le bandeau de terre en avant-scĂšne dĂšs le dĂ©but de l’ouvrage, puis en faisant Ă  nouveau planter quelques graines par une jeune fille pendant les derniĂšres mesures, Grinda permet de dĂ©passer le seul regard patriotique habituellement concentrĂ© sur l’ouvrage.
Le plateau vocal rĂ©uni s’avĂšre d’une bonne tenue gĂ©nĂ©rale, mĂȘme si les rĂŽles principaux laissent entrevoir quelques limites techniques. Ainsi du Guillaume Tell de Nicola Alaimo qui fait valoir des phrasĂ©s superbes, en une projection malheureusement trop faible pour convaincre sur la durĂ©e, tandis que la Mathilde d’Annick Massis reste irrĂ©prochable au niveau du style, sans faire toutefois oublier un positionnement de voix plus instable dans l’aigu et un recours frĂ©quent au vibrato. La petite voix de Celso Albelo (Arnold) parvient quant Ă  elle, Ă  trouver un Ă©clat inattendu pour dĂ©passer la rampe en quelques occasions, avec une belle musicalitĂ©, mais souffre d’une Ă©mission globale trop nasale. Au rang des satisfactions, Jodie Devos compose un irrĂ©sistible Jemmy, autant dans l’aisance vocale que thĂ©Ăątrale, de mĂȘme que le superlatif Cyrille Dubois (Ruodi) dans son unique air au I. Si Nora Gubisch (Hedwige) assure bien sa partie, on fĂ©licitera Ă©galement le solide Nicolas Courjal (Gesler), Ă  qui ne manque qu’un soupçon de subtilitĂ© au niveau des attaques parfois trop virulentes de caractĂšre. Enfin, les chƓurs de  l’OpĂ©ra de Monte-Carlo et du ThĂ©Ăątre du Capitole de Toulouse se montrent bien prĂ©parĂ©s, Ă  la hauteur de l’évĂ©nement. On retrouvera Guillaume Tell programmĂ© en France dĂšs octobre prochain, dans la nouvelle production imaginĂ©e par Tobias Kratzer pour l’OpĂ©ra de Lyon.

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Orange, ThĂ©Ăątre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Nicola Alaimo (Guillaume Tell), Nora Gubisch (Hedwige), Jodie Devos (Jemmy), Annick Massis (Mathilde), Celso Albelo (Arnold), Nicolas Cavallier (Walter Furst), Philippe Kahn (Melcthal), Nicolas Courjal (Gesler), Philippe Do (Rodolphe), Cyrille Dubois (Ruodi), Julien Veronese (Leuthold). ChƓurs de  l’OpĂ©ra de Monte-Carlo et du ThĂ©Ăątre du Capitole de Toulouse, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction musicale, Gianluca Capuano / mise en scĂšne, Jean-Louis Grinda

A l’affiche du festival Les ChorĂ©gies d’Orange, le 10 juillet 2019. CrĂ©dit Photos / illustrations : © Gromelle

   

 

CD, compte rendu critique. FĂ©licien David : Herculanum, 1859. Deshayes, Courjal, Niquet (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014)

Herculanum felicien david annonce presentation critique review classiquenews aout 2015 critiqueCD, compte rendu critique. FĂ©licien David : Herculanum, 1859. Deshayes, Courjal, Niquet (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014). L’opĂ©ra de FĂ©licien David, Herculanum, fusionne spectaculaire antique, souffle Ă©pique hĂ©ritĂ© des grands oratorios chrĂ©tiens, et aussi souvenir des opĂ©ras du premier romantisme français, signĂ©s Meyerbeer, Auber, HalĂ©vy. Sans avoir l’audace visionnaire et fantastique de Berlioz (Damnation de Faust), lequel tĂ©moin de la crĂ©ation a regrettĂ© malgrĂ© d’évidentes qualitĂ©s expressives, musicales, dramatiques, l’orchestration plutĂŽt terne de la partition (non sans raison d’ailleurs), Herculanum mĂ©ritait absolument cette recrĂ©ation par le disque. Tout en servant son sujet chrĂ©tien, l’ouvrage est aussi sur la scĂšne un formidable spectacle : riche en pĂ©ripĂ©ties et en effets de thĂ©Ăątre (Berlioz toujours a louĂ© le luxe des dĂ©cors, aussi convaincants/impressionnants que les talents de la peinture d’histoire dont le peintre Martin, auteur fameux alors de La destruction de Ninive). Ici l’irruption du VĂ©suve est favorisĂ©e par Satan qui tout en fustigeant l’indignitĂ© humaine, et favorisant / condamnant le rĂšgne dĂ©cadent de la reine d’Herculanum, Olympia, ne peut empĂȘcher la puretĂ© exemplaire des deux Ă©lus, martyrs chrĂ©tiens par leur abnĂ©gation extrĂȘmiste, HĂ©lios et la chrĂ©tienne Lilia. Le tableau final qui est celui de la destruction de la ville par les laves et les fumĂ©es (-un moment qui nourrit le suspens et qu’attend chaque spectateur), est aussi l’apothĂ©ose dans la mort, des deux martyrs chrĂ©tiens.

CrĂ©Ă© en 1859, aprĂšs le succĂšs de son oratorio, Le DĂ©sert (prĂ©cisĂ©ment Ă©tiquettĂ© « ode symphonique »), FĂ©licien David accĂšde Ă  une notoriĂ©tĂ© justifiĂ©e que soulignera encore sa nomination Ă  l’Institut, en 1869, Ă  la succession de
 Berlioz justement.

david felicienQue pensez d’Herculanum donc Ă  la lueur de ce double cd ? Evacuons d’abord ce qui reste faible. Dans le dĂ©roulement de l’action, David se laisse souvent tentĂ© par des formules standards, guĂšre originales, ainsi le style souvent pompeux du choeur statique et pontifiant sans vrai finesse, soulignant la solennitĂ© des ensembles et des finaux… on veut bien que l’auteur prĂ©cĂ©demment stimulĂ© pour le rituel saint simonien pour lequel il a Ă©crit maints choeurs, se soit montrĂ© inspirĂ©, pourtant force est de constater ici, sa piĂštre Ă©criture chorale. Ainsi dans le pur style du grand opĂ©ra signĂ© Meyerbeer, HalĂ©vy, Auber. .. David n’est pas un grand orchestrateur et malgrĂ© des duos amoureux, de grandes scĂšnes sataniques, plusieurs situations d’intense confrontation, la plume du compositeur cherche surtout l’effet dramatique moins les scintillements troubles d’une partition miroitante. N’est pas l’Ă©gal de Berlioz  qui veut et tout orientaliste qu’il soit mĂȘme ayant comme Delacroix approchĂ©, – et vĂ©cu,  de prĂšs les suaves soirĂ©es d’orient  (surtout Ă©gyptiennes), l’exotisme antique de monsieur David n’a guĂšre de gĂšnes en commun avec les sublimes Troyens du grand Hector. De ce point de vue, la fin spectaculaire oĂč le VĂ©suve fait son Ă©ruption, est campĂ©e Ă  grands coups de tutti orchestraux sans guĂšre de nuances : c’est un baisser de rideau sans prĂ©tention instrumentale mais dont la dĂ©flagration monumentale convoque de fait les effets les plus rutilants de la peinture d’histoire.

 

 

 david felicien herculanum

 

 

Paris, 1859. Quand Gounod crĂ©Ă©e son Faust, David affirme sa thĂ©ĂątralitĂ© lyrique dans Herculanum
 

Noir et somptueux Nicolas Courjal, Satan de braise

VoilĂ  pour nos rĂ©serves. ConcrĂštement cependant, en vĂ©ritable homme de thĂ©Ăątre, David se montre plus convaincant dans duos et trios, nettement plus intĂ©ressants. Celui ou la reine Olympia sĂ©duit et envoĂ»te Helios sous la houlette de Satan (III) n’est pas sans s’identifier -similitude simultanĂ©e- au climat mephistophĂ©lien de la sĂ©duction et de l’hypnose cynique  tels qu’ils sont traitĂ©s et magnifiĂ©s dans Faust de Gounod (Ă©galement crĂ©Ă© en mars 1859). PostĂ©rieur Ă  Berlioz, le satanisme de David s’embrouille cependant par une Ă©criture souvent formellement acadĂ©mique : lĂ  encore, le gĂ©nie fulgurant du grand Hector ou l’intelligence de transitions dramatique de Gounod lui manquent.

NĂ©anmoins, musicalement la caractĂ©risation des protagonistes saisit par sa justesse et sa profondeur. Olympia est un superbe personnage plein d’assurance sĂ©ductrice : une sirĂšne royale (c’est la reine d’Herculanum), instance arrogante mĂȘlant pouvoir et magie : elle a jetĂ© son dĂ©volu sur Helios (voir sa grande scĂšne de sĂ©duction)… conçu pour le contralto rossinien Borghi-Mamo, le rĂŽle est avec Satan, le plus captivant de la partition : dĂ©cadent, manipulateur, cynique. Ductile et habitĂ©e, la mezzo Karine Deshayes trouve la couleur du personnage central.

A contrario, la pure Lilia a l’intensitĂ© de la vierge chrĂ©tienne appelĂ©e aux grands sacrifices (son Credo est la vraie dĂ©claration d’une foi sincĂšre qui donne la clĂ© du drame : aprĂšs la mort, l’immortalitĂ© attend les croyants) : elle forme avec son fiancĂ© Helios,  le couple hĂ©roĂŻque exemplaire de cette fresque antique conçue comme une dĂ©monstration des vertus chrĂ©tiennes. MĂȘme usĂ©, le timbre de la soprano VĂ©ronique Gens d’une articulation Ă  toute Ă©preuve, campe la vierge sublime avec un rĂ©el panache.

En Helios coule le sang des traĂźtres sympathique, c’est un pĂȘcheur fragile et coupable trop humain pour ĂȘtre antipathique : sa faiblesse le rend attachant;  il a le profil idĂ©al du pĂȘcheur coupable, toujours prĂȘt Ă  expier, s’amender, payer la faute que sa faiblesse lui a fait commettre. C’est la proie idĂ©ale de la tentation, qui tombe dans les rets tendus par Olympia et Satan au III. Duo enflammĂ© d’un trĂšs fort impact dramatique et contrepointant le couple des Ă©lus Helios / Lilia, le duo noir, Olympia/Satan est subtilement manipulateur, nĂ©faste.  D’une articulation tendue et serrĂ©e, surjouant en permanence, le style du tĂ©nor Edgaras Montvidas finit par agacer car il semble expirer Ă  chaque fin de phrase. … tout cela manque de naturel et d’intelligence dans l’architecture du rĂŽle; du moins eĂ»t-il Ă©tĂ© plus juste de rĂ©server tant de pathos concentrĂ© en fin d’action quand le traĂźtre coupable, terrassĂ©, embrasĂ©, exhorte Lilia Ă  lui pardonner son ignominie.

COURJAL Nicolas-Courjal1-159x200VĂ©ritable rĂ©vĂ©lation ou confirmation pour ceux que le connaissaient dĂ©jĂ , le baryton  basse rennais Nicolas Courjal (nĂ© en 1973) Ă©blouit littĂ©ralement dans le double rĂŽle de Nicanor (le proconsul romain, frĂšre d’Olympia) puis surtout de Satan : mĂ©tal clair et fin,  timbrĂ© et naturellement articulĂ©, le chanteur sait nuancer toutes les couleurs du lugubre sardonique, trouvant ce cynisme dramatique glaçant et sĂ©ducteur qui demain le destine Ă  tous les personnages goethĂ©ens / faustĂ©ens, sa couleur Ă©tant idĂ©alement mĂ©phistophĂ©lienne : une carriĂšre prochaine se dessine dans le sillon de ce Satan rĂ©vĂ©lateur  (Ă©videmment Mephistopheles de La Damnation de Faust de Berlioz), sans omettre le personnage clĂ© du Diable aux visages multiples comme chez David, dans Les Contes d’Hoffmann. Au dĂ©but du IV, son monologue oĂč Satan dĂ©miurge suscite ses cohortes d’esclaves marcheurs, dĂ©montre ici plus qu’un interprĂšte intelligent et mesurĂ© : un diseur qui maĂźtrise le sens du texte (“l’esclave est le roi de la terre. .. »). Magistrale incarnation et l’argument le plus convaincant de cette rĂ©alisation.

Vivante et nerveuse souvent idĂ©alement articulĂ©e (Pas des Muses du III), la baguette d’HervĂ© Niquet dĂ©montre constamment  (Ă©coutez cette musique mĂ©connue comme elle est belle et comme j’ai raison de la ressusciter), et il est vrai que l’on se laisse convaincre mais il y manque une profondeur, une ivresse, de vraies nuances qui pourraient basculer de la fresque acadĂ©mique Ă  la vĂ©ritĂ© de tableaux humainement tragiques. Maillon faible, le choeur patine souvent, reste honnĂȘte sans plus, certes articulĂ© mais absent et curieusement timorĂ© aux points clĂ©s du drame. Au final, un couple noir (Olympia et Satan) parfait, nuancĂ©, engagĂ© ; un chef et un orchestre trop poli et bien faisant ; surtout des choeurs et un HĂ©lios (dont on regrette aussi le vibrato systĂ©matisĂ© et uniformĂ©ment appuyĂ© pour chaque situation), trop absents. NĂ©anmoins, malgrĂ© nos rĂ©serves, voici l’une des gravures les plus intĂ©ressantes (avec La mort d’Abel, ThĂ©rĂšse, les rĂ©centes DanaĂŻdes) de la collection de dĂ©jĂ  10 titres « OpĂ©ra français / French opera » du Palazzetto Bru Zane.

 

 

CD, compte rendu critique. Félicien David : Herculanum, 1859. Karine Deshayes (Olympia), Nicolas Courjal (Nicanor / Satan), Véronique Gens (Lilia)
 Flemish Radio Choir, Brussels Philhamronic. Hervé Niquet, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014). Enregistré à Bruxelles en février et mars 2014.