COMPTE-RENDU, critique concert. MARSEILLE, Mars en Baroque, le 1er mars 2020. Louis Couperin. Aymes, Duo Coloquintes


COMPTE-RENDU, critique concert. MARSEILLE, Mars en Baroque, le 1er mars 2020. Louis Couperin. Aymes, Duo Coloquintes
 Sur la petite estrade en attente des musiciens, deux instruments. Verticale comme une caravelle dressĂ©e sur sa poupe, manche en volute interrogative, miel de la coque : la viole de gambe. PosĂ© sur une chaise, petit vaisseau Ă  fond plat, le mĂąt de son manche terminĂ© par la cambrure en figure de proue de dragon de drakkar, un violon ambrĂ©. Instruments tels des navires Ă  l’échelle de la main, du bras, en espoir d’une onde sur laquelle voguer.

Mars en Baroque 2020
LE MIEL, L’AMBRE ET L’ARGENT

Le salon du jeune Louis XIV
Louis Couperin (v.1626-1661)
Préludes, suites et fantaisies

MARS en baroque marseille critique concert classiquenews 2020 thumbnail_1 er MARSIMPRESSIONS, SENSATIONS D’UN SALON… De l’ombre de l’invisible tribune perchĂ©e, l’or sombre de l’orgue Ă©clate en trombe, tombe, s’alentit, se rĂ©pand, emplit en prĂ©lude de large pluie la salle ou salon, s’apaise en nobles vagues contre les murs, ondulations solennelles aux Ă©cumeuses franges frisĂ©es de molles volutes inachevĂ©es du rĂȘve de trilles en acanthes d’architecture sonore. Sur un tapis feutrĂ©, des pas mystĂ©rieux pourchassent la fuite des empreintes sonores, les vrilles de trilles s’étirent pour n’ĂȘtre plus qu’un onduleux et langoureux tremblĂ© effacĂ© aux bords Ă  peine frissonnants de l’ombre. Puis Jean-Marc Aymes enchaĂźne, dĂ©chaĂźne la seconde fugue, clameur de cuivre Ă©clatant, solaire lumiĂšre fuyante poursuivie de rayons et jamais rattrapĂ©e Ă  l’orĂ©e effacĂ©e du silence.
Aymes, descendu de sa tribune et gagnant son clavecin, rejoint le Duo Coloquintes, Mathilde Vialle, viole de gambe, et Alice Julien-LaferriĂšre, violon. Salon intime oĂč l’on cause, amicalement, la violoniste et le claveciniste expliquant en termes simples la suite du programme, des piĂšces transcrites, pratique du temps, d’un instrument Ă  un autre, du clavier pincĂ© Ă  la corde frottĂ©e, mĂȘme si Louis Couperin fut aussi violiste, Suitesde danses, organisĂ©es ou, plutĂŽt, classĂ©es par tonalitĂ©s, invitation Ă  l’interprĂšte Ă  faire son choix et l’on se hasardera Ă  ajouter que l’alternance de temps vifs et lents rĂ©git les enchaĂźnements, trait baroque d’autant plus simple et naturel que ce sont des danses. Dans leurs pas, mĂȘme compassĂ©es de hiĂ©ratique noblesse, elles n’ont pas perdu leur empreinte paysanne et provinciale, se partageant encore entre « hautes » et « basses danses », dont la rusticitĂ© populaire, mĂȘme Ă©purĂ©e pour le salon noble, requiĂšrent des mouvements exigeant agilitĂ© physique et repos. Cas exemplaires, les piquantes danses picaresques espagnoles condamnĂ©es, vainement, par l’Inquisition, chaconne et sarabande, cette derniĂšre gardant de sa pittoresque origine l’expression « faire la sarabande ». Mais exception, Ă©chappant Ă  l’assagissement, le volage et volant canari, haute et sautillante danse avec, au dĂ©part, castagnettes aux mains et grelots aux chevilles, que le Cardinal de Richelieu dansa pour complaire Ă  la reine espagnole Anne d’Autriche. Et sait-on que, formĂ©e par son pĂšre, le cĂ©lĂšbre luthiste libertin Henri de Lenclos, Ninon, sans ressources, se fit un nom d’abord en virtuose de la sarabande avant de devenir la cĂ©lĂšbre courtisane spirituelle et distinguĂ©e, mais chassĂ©e du Marais pour ses scandales et son libertinage Ă©rotique et religieux qui choquaient la RĂ©gente. Enrichie par le commerce de ses charmes, sur le tard, elle se gagna la respectabilitĂ© par son esprit, son luth, et ce fut un passage obligĂ© artistique et mondain que son salon.
C’étaient les rives et dĂ©rives de l’Histoire que m’évoquait ce salon musical oĂč planait l’ombre du jeune Louis XIV, entourĂ© affectueusement par sa mĂšre Anne d’Autriche et son protecteur parrain Mazarin, accueillant avec bienveillance Louis Couperin dont la Suite en la, pour nous, s’ouvrait par une « Simphonie » englobante, suivie d’une joyeuse « PiĂ©montaise », une cocasse causerie entre la voix mĂąle, mielleuse, onctueuse de la viole de gambe, aurĂ©olĂ©e du babillage volubile, fĂ©minin, du violon enrubannĂ©, ailĂ© comme un oiseau. La « Sarabande » suivante et savante, vague motif nostalgique de la Folie d’Espagne : dĂ©licatement dĂ©ployĂ©s, drapĂ©s somptueux, voluptueux, doucement insidieux des invites amoureuses de la gambe grave et, par-dessus, broderies langoureuses, caresses sensuelles du violon consentant qui, talent de l’instrumentiste et miracle de sa couleur ambrĂ©e rĂ©pondant ou se rĂ©pandant au son, nous semblait sonner avec une doucereuse largeur, de l’ambre au miel. La binaire gaitĂ© d’une « Gavotte » populaire ensoleillait la parenthĂšse ombreuse de la noble sarabande et cette Suite en laĂ©tait couronnĂ©e d’un ternaire « Menuet du Poitou » tourbillonnant qui, mĂȘme attifĂ© et affĂ»tĂ© Ă  la cour, n’avait pas oubliĂ© son origine paysanne ni son savoureux accent poitevin hĂ©ritĂ© du branle. Cette piĂšce sera donnĂ©e en bis par Mathilde Vialle et Alice Julien-LaferriĂšre dont les cordes frottĂ©es sont secondĂ©es par celles, pincĂ©es, du clavecin mousseux de Jean-Marc Aymes.

Moment puissant qui illustrait au mieux cette ductilitĂ© du passage, alors usuel, d’un instrument Ă  l’autre que rĂ©prouve la manie craintivement livresque de notre Ă©poque, attachĂ©e Ă  l’excĂšs Ă  la lettre au point d’en oublier l’esprit, ce magnifique dĂ©but de la Suite en rĂ©, « Ad cenam Agni providi » (‘L’Agneau nous convie Ă  sa table’) mal transcrit en le fautif « Coenam », souvenir du grĂ©gorien pour le temps pascal, que les cordesintimes faisaient noblement sonner comme des orgues : juste politesse Ă  ce grandiose instrument qui sait jouer les plus modestes.
Autre saisissant passage, au clavecin cette fois, prĂ©sentĂ© par Aymes, le Tombeau de Mr. de Blancrocher, ou Blancheroche, cĂ©lĂšbre luthiste fameux de son temps, mort accidentellement d’une chute dans son escalier. Il serait aujourd’hui oubliĂ© sans l’hommage du Tombeau que son ami Froberger, alors chez lui Ă  Paris, lui dĂ©dia, piĂšce figurative qui finit brutalement comme un trĂ©buchement dans les escaliers. Le Tombeaude Couperin sonne aussi de façon reprĂ©sentative, allure accablĂ©e d’un funĂšbre cortĂšge, dissonances douloureuses, scintillement de larmes perlĂ©es, sonnerie de glas et gamme descendante de la dĂ©ploration comme la descente vers l’ombre des marches fatales.
On ne dĂ©taillera pas toutes les finesses intimistes de ce concert, il nous faisait rĂȘver, entrouvrant des pans de la mĂ©moire par les sons et les sens convoquĂ©e, suscitant des images de musique et lumiĂšre, voix dorĂ©es des cordes frottĂ©es, aurĂ©olĂ©es des efflorescences argentines du clavecin, dont le ruissellement des cordes pincĂ©es Ă©levait une vaporeuse Ă©cume, le halo d’une poussiĂšre lumineuse, musicale d’une infinie dĂ©licatesses.

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Mars en Baroque, Marseille, Temple Grignan, 1 mars 2020
Le salon du jeune Louis XIV (Louis Couperin)
Jean-Marc Aymes, orgues et clavecin – Duo Coloquintes : Alice Julien-LaferriĂšre, violon ; Mathilde Vialle, viole de gambe.

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On retrouve avec bonheur le Duo coloquintes dans leur dernier disque, Couperin en tĂȘte-Ă -tĂȘte, label SeulĂ©toile, avec des piĂšces Ă©galement de Debuisson et une belle Suite en sol anonyme. On saluera le texte original de prĂ©sentation de LoĂŻc Chahine, sous forme d’un dialogue entre deux personnages anonymes Ă  grand renfort d’érudites citations de latin, selon l’usage savant ou pĂ©dant de l’époque (on n’a qu’un texte en latin trĂšs court sur Blancrocher
). Nous les identifierons comme Froberger et Couperin par leur dĂ©cision de consacrer un Tombeau Ă  feu M. de Blancrocher mort accidentellement, avec l’ambition de surpasser celui que Gaultier consacra Ă  l’Enclos. En fait, je me permets de prĂ©ciser qu’on Ă©crivait Lenclos ou, plus justement Lanclos), dont je rappelle qu’il fut un turbulent et cĂ©lĂšbre luthiste, pĂšre de la plus tard cĂ©lĂ©brissime Ninon dont je parle plus haut, esprit fort, libertin (athĂ©e) qui instruisit sa fille tant dans le luth que dans le libertinage intellectuel et physique. Assassin du mari de sa maĂźtresse il dut fuir en Savoie mais ses amis ne l’oubliĂšrent pas.
Si je rappelle encore le luthiste, poĂšte satirique et remarquable Ă©crivain picaresque Charles Dassoucy (1605-1677), amant de Cyrano qui le menaçait de mort aprĂšs une trahison, collaborateur de MoliĂšre, emprisonnĂ© plusieurs fois et frĂŽlant le bĂ»cher pour homosexualitĂ©, fuyant en Italie, dont Faenza vient d’exhumer la seule musique qui nous reste de lui, nous n’avons, en Ă©voquant ces extraordinaires personnalitĂ©s et artistes, qu’une faible idĂ©e de la richesse artistique et intellectuelle foisonnante et fougueuse, de cette sociĂ©tĂ© libertine de la premiĂšre moitiĂ© du XVIIe siĂšcle français que la dĂ©faite des Frondes, la Cabale des DĂ©vots rĂ©actionnaire et l’absolutisme de Louis XIV va rĂ©duire au silence, mais sans doute « avec une idĂ©e de derriĂšre la tĂȘte » comme conseillait Pascal lui-mĂȘme, soumis au nouvel ordre moral, ou sous cape d’hypocrisie comme le Dom Juande MoliĂšre, lui-mĂȘme victime des nouveaux Tartuffes.
DĂ©cidĂ©ment, cet obscur Charles Fleury, Sieur de Blancrocher, dont la qualitĂ© devait ĂȘtre grande Ă  en juger par celle de ses amis, est Ă©galement cĂ©lĂ©brĂ© par un trĂšs beau disque de Pierre Gallon au clavecin, label Encelade, intitulĂ© Blancrocher-L’Offrande.N’ayant laissĂ© qu’une piĂšce manuscrite pour luth, interprĂ©tĂ©e ici par le luthiste Diego Salamanca, Blancrocher, bien prĂ©sentĂ© par Gallon, Ă©tait un fameux collectionneur d’instruments. Il nous demeurerait Ă  jamais obscur s’il n’avait eu la chance d’ĂȘtre immortalisĂ© non seulement par les deux Tombeaux de Froberger et Couperin mais Ă©galement par ceux d’autres musiciens de ses amis comme Gaultier et Dufaut qui ne dĂ©mĂ©ritent pas Ă  cĂŽtĂ©, et parfaitement servis dans ce disque.
Rappelons que Ravel, en pleine Grande Guerre, dĂ©sespĂ©rĂ© d’avoir Ă©tĂ© dĂ©mobilisa, entre 1914 et 1917, composa unTombeau de Couperin, on ne sait si pensant Ă  Louis ou Ă  François.