CD, VASTA : Reine de Bordélie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018)

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsCD, VASTA : Reine de Bordélie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018). Plus affûté et engagé que jamais, le chef et claveciniste Iakovos Pappas poursuit l’idée d’un Baroque séditieux, libertaire, plus expérimental que convenu voire complaisant. Voilà un Baroque qui dérange et qui nous plapit…. dont les délices ont ravi les spectateurs lors d’un concert bienvenu, prélude à ce disque, présenté à la BNF. Les manuscrits concernés y sont tous conservés – dormants, oubliés,… jusqu’à aujourd’hui. Les cordes âpres, mordantes, expressives, le clavier et les voix très en verve savent ici ressusciter l’irrévérence inventive des libres penseurs et des érotomanes du XVIIIè. Le texte de Piron (Vasta, Reine de Bordélie) choisi dans ce programme réjouissant, souligne combien dès son début, le XVIIIè français manie la langue avec délire, poésie et invention ; l’épigrammiste évoque cet essor remarquable du Baroque insoumis, revenu à son irrespect critique ; interprètes, textes et musique accréditent l’émergence d’une pensée souveraine, féconde pour les arts, stimulante pour l’esprit. A travers un texte provocateur en façade, c’est la liberté recréatrice de l’art qui est célébré et grâce à Almazis, l’inspirante liberté (pour les interprètes) de la satire critique.

EROTIQUE INSOLENCE, BAROQUE PARODIQUE

En liaison avec l’insolence inspirée de l’épigrammiste français Alexis Piron (1689-1773) qui fournit le texte de cette tragédie imaginaire, Iakovos Pappas a scrupuleusement sélectionné les musiques les plus adaptées. L’Académicien déchu, qui perdit son fauteuil et ses palmes d’Immortel, en raison justement de ses saillies et pointes géniales (Ode à Priape, texte de jeunesse) laisse surtout un texte d’une rare éloquence comique, prétexte de ce programme : « Vasta, reine de Bordélie ».  Piron concentre l’inspiration emblématique du XVIIIè français : la comédie, en ce qu’elle cultive et révèle les vertus de la verve satirique,  de l’insolence poétique. Erotique et même poétiquement obscène, le texte cible en réalité la censure et la politique, la chape asphyxiante qui corsète toute la société de l’Ancien Régime.

A travers l’intrigue, une mère (Vasta) et sa fille (Conille) s’affrontent à travers leurs amants. La « goulue », Vasta démontre sans morale, sa souveraine prééminence, – un tempérament virile en vérité (formidable, sincère, hallucinée Elizabeth Fernandez), sacrifiant sa fille (trop molle : larmoyante et habitée elle aussi Delphine Guevar) ; la reine décide : elle célèbre l’endurance admirable du prince « Fout Six coups » (et son accent provincial bien trempé : truculent Christophe Crapez). Tous les chanteurs rehaussent par leur esprit de caractérisation, et un vrai plaisir de la langue (et ses méandres sémantiques souvent hilarants), l’irrévérence du livret ; tous sont habiles à transférer d’authentiques situations tragiques et nobles, dans un texte d’une liberté amorale, provocante, … voire dangereuse.  L’amateur des tragédies en musique retrouve le caractère des vraies scènes éplorées, à la fois langoureuses et suspendues, de vraies tensions affrontées,… mais dans une langue crue, totalement et outrageusement décalée.
Ce principe parodique prend une dimension emblématique dans le récit du viol de Vit-Mollet par Fout Six coups, rapporté par Couille au cul (excellent Guillaume Durand, fin du II) : au récit savoureux répond l’engagement des instrumentistes très proches du texte.

La force du programme vient aussi de la variété des auteurs, et des contrastes que leur style font naître : abandon lacrymal – « la princesse n’est plus » / en déchargeant (Benda, plage 25) : noblesse et majesté de la Reine (Marche de Campra, 26) qui salue l’arrivée de son  héros final (Fout-six-coups, exposant les parties de son rival vaincu, Vit-Mollet)… tout s’enchaîne avec un sens délectable des saillies percutantes.

Après les actes de la « tragédie », Iakovos Pappas agence enfin un grand « divertissement » (selon les codes du genre), et agence plusieurs fragments musicaux d’une évidente tension dramatique  : on y relève plusieurs extraits de « Zaïde » de Pancrace Royer (encore une perle oubliée, opportunément révélée ici : « Chasse » en prélude ; enfin « Air des turcs » et « tambourins » pour conclusion.
Le verbe n’est pas omis, grâce à la restitution de 4 séquences chantées, déclamées : Nous perdons Philis (duo de déploration à deux voix mâles); Monologue « Cucumane » (Caquire de De Vessaire, 1780), en voix de tête par le ténor Christophe Crapez, dont la verve insolente exprime déjà le climat révolutionnaire des années 1780…
Tout l’esprit libertaire, délirant est déjà énoncé entre autres dans le Prologue avec « Vive les cons », extrait du Déserteur de Monsigny, 1769 ; dans « On dit que le médecin » de JC Gillier, tout en gouaille et vulgarité ; il est même exacerbé et servi en un geste libéré, déluré, essentiellement linguistique et théâtral : « C’est fait Minon, Minette… » dans l’inoubliable « L’autre jour » de Louis Lemaire décédé en 1750.
De même, le scabreux voire scato (« le pot de chambre », puis « Les Cheminées »…) nourrit la tension du divertissement final, conclusion magnifique de la tragédie érotique proprement dite.
Toujours la verve des chanteurs et des instrumentistes redouble en cocasserie linguistique et triple lecture expressive… c’est une parodie insolente et paillarde (relecture de « Plaisirs d’amour » de Martini placé en fin de Prologue) ; c’est un procès en règle des canons de la tragédie officielle, de ses règles si strictes et asphyxiantes qui ont prévalu de Lully à Rameau, étouffant certainement l’écriture des auteurs : il fallait bien toute la créativité des forains satiriques (que reprennent à leur compte avec combien de justesse, les interprètes d’Almazis) pour en mesurer à la fois le ridicule et le potentiel humoristique ; tous ces décalages en dénoncent allusivement l’artificialité et le manque de vérité d’un genre que Gluck réformera à Paris au début des années 1770.
Or le geste d’Almazis retrouve cette franchise et cette sincérité qui manque tant (que JJ Rousseau appréciait tant). Les textes osés, provocants rétablissent le sang, la pulsion certes primitive, un naturel « populaire » totalement absent du genre noble.
Au clavecin, et à la direction, Iakovos Pappas sait exalter et électriser sa troupe : chanteurs acteurs et comédiens, capables de transformer leur voix, jouant des registres et des types de projection ; instrumentistes sans réserve, soulignant tout ce qu’ont d’irrévérence séditieuse textes et musique : sous leurs doigts amusés mais conscients, se profilent déjà les ferments de la révolte et de la sainte liberté.

On goûte la causticité mordante du texte, paillarde donc choquante au premier degré ; et pourtant furieusement critique à l’endroit du politique, réduit à des êtres de pulsions et de jouissance immédiate ; sur le plan musical, Iakovos Pappas a ainsi résumé tous les effets de la palette lyrique expressive, propre au genre officiel au XVIIè et XVIIIè, la tragédie en musique. D’ailleurs, c’est l’une des partitions les plus scandaleusement musicale, d’un débridé ici désopilant (et qui préfigure toutes les comédies musicales à venir),  Platée de Rameau (1745) qui ouvre l’action centrale. 
 
 

BONUS… La cantate « burlesque » et d’une belle insolence, Actéon de Pierre-César Abeille (décédé en 1733) atteste de l’essor de ce courant baroque paillard, qui sait avec quelle intelligence et raffinement se moquer des codes mythologiques et tragiques. Abeille appartient à la colonie d’auteurs doués d’une extrême acuité expressive et poétique, dont Monteclair ou même JB Rousseau (Odes tirées des Psaumes, 1716) sont d’autres penseurs doués.
La solide gouaille articulée du baryton Guillaume Durand (qui incarne Couille-au-cul dans la tragédie qui précède) sert idéalement le texte, avec une attention affûtée à l’intelligibilité, une exquise et savoureuse compréhension des enjeux des images poétiques, un rien lubrique, et bien habitée. Le vrai sujet ici, c’est ce qu’a vu le chasseur : la nudité de la déesse (précisément ses jolies fesses) : c’est la déesse calipige que cible Abeille dans sa fabuleuse cantate / et le regard impudique du chasseur, sa curiosité irrespectueuse sont le vrai sujet de cette séquence qui ne manque pas de piquant, et là encore ni cocasserie très imaginative:… « Diane se lave le cul avec ses nymphes potagères qui lui servent de chambrières… » etc…

CLIC D'OR macaron 200BAROQUE INSOLENT, BAROQUE INVENTIF…Nerveux et souple, le continuo d’Almazis expose chaque mot, le commente, l’enveloppe d’une ironie poétique délectable.  En choisissant d’achever le cycle de Piron, par cette cantate, véritable joyau en irrévérence poétique et irrespect des convenances mythologiques, Iakovos Pappas rétablit la place de la cantate comme écrin expérimental, propice à renouveler l’écriture lyrique et la construction dramatique, officielles. Abeille, Piron… le chef d’Almazis a bien raison de souligner et la force du texte et la qualité de la musique. On l’on ce dit face à tant de créativité censurée, qu’il nous manque encore bien des informations pour connaître vraiment la diversité de notre patrimoine. Voilà posées, les bases d’une nouvelle recherche à la fois littéraire, poétique, lyrique et musicale qu’il faudrait encore et encore approfondir. A suivre.

 
 
  
 
 

LIRE AUSSI notre présentation critique du CD VASTA

 
 
  
 
 

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VOIR un extrait vidéo de VASTA, Reine de Bordélie, 1773 – extraits du spectacle donné à la BNF Bibliothèque National de France, en avril 2018.
https://www.youtube.com/watch?v=iIzsuzZUDag
 
 
 
VOIR LE TEASER VASTA,  reine de Bordélie, tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron (1773)
Ensemble Almazis – Iakovos Pappas / Co réalisation Bibliothèque Nationale de France
https://vimeo.com/301819639  

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https://vimeo.com/301819639  

 
 
 

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yakovos pappasENTRETIEN avec Iakovos PAPPAS, à propos de VASTA, Reine de Bordélie, 1773… Le 23 novembre 2018 paraît le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de Bordélie », tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIè, le chef et claveciniste, défricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et érotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct défricheur des plus grands « baroqueux », … en découle un drame d’un nouveau genre, où là encore, textes et musique, drame et poétique sont indissolublement liés. LIRE notre entretien avec IAKOVOS PAPPAS…

 
 
 

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Cd, critique. PIRON : VASTA Reine de Bord̩lie (1773) РAlmazis (1 livre-cd Maguelone)

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsCd, critique. PIRON : VASTA Reine de Bordélie (1773) – Almazis (1 cd Maguelone). Au début de ce drame érotique, la Reine de Bordélie, Vasta congédie son amant Vit-Molet (Prince de la cour) en raison de sa mollesse qui lui fait perdre un temps précieux… Frappart, le capitaine des gardes saura, lui, répondre à ses demandes… A moins qu’un prince étranger (Fout-six-coups) ne se montre plus convaincant… La « tragédie » d’Alexis Piron assemble en réalité un matériau musical et lyrique emprunté à divers auteurs du XVIIIè dont Pancrace Royer (extraits de Zaïde), Lemaire, Abeille (Actéon), surtout Rameau (ouverture de Platée), Mondonville (Isbé), Benda, … sans omettre la lyre tragique française à sa source, Lully (Atys). Inspiré par son sujet, Iakovos Pappas sélectionne un catalogue de textes paillards à l’érotisme raffiné qu’il accompagne lui-même et dont il a écrit les arrangements pour les voix (Vive les cons, le siège de l’âme, le pot de chambres, la sodomie, les cheminées…). S’il n’était les références érotiques, toutes les situations dramatiques et lyriques sont bien celles d’un héroïsme tragique et parfois sanglant habituel sur la scène de l’Académie royale (cf. la mort de Conille, fille de Vasta ; ou le sort réservé à Vit-Mollet par Fout-six-coups, comme en atteste le récit de Vit-en-l’air, scène II, Acte III). Au final c’est l’ardeur et l’endurance de Fout-six-coups, prince étranger, porteur d’un sang neuf, régénérateur, que Vasta célèbre devant sa cour.
A travers les pépites savoureuses de textes très inspirés, s’écoule le nerf tragique le plus âpre, tendu, mordant. Dans cette arène, où les mots guerriers et barbares ont troqués le lieu des batailles pour les draps de l’alcôve, on mesure avec quel souci du détail, avec quel soin pour le sens du texte, et pour la cohérence du drame, les musiciens réunis autour du clavecin de Iakovos Pappas, s’ingénient à incarner et rendre palpitant chaque séquence.

CLIC D'OR macaron 200Joué à la BNF en avril 2018, le programme trouve un second souffle au studio qui articule encore davantage les moteurs de la provocation, surtout l’expression d’une pensée libre, imaginative, souveraine dans sa verve délirante et poétique. Le chef et directeur d’Almazis célèbre en vérité l’acuité de la langue française, celle du baroque Alexis Piron, chansonnier vert et cru. Tous les hommes valent par la taille et l’endurance de leur membre ; toutes les femmes sont prêtes à tout pour s’y abandonner sans retenue. Elles ont le rire gras, et la posture complice. Eux redoublent de malice, de saillies satiriques, de nuances parodiques… En Conille, Delphine Guevar (et son « Con goulu »), comme Elizabeth Hernandez (dans le rôle titre), relèvent parfaitement les défis de leurs parties, avec un plaisir manifeste, dans l’expressivité comme l’intelligibilité. D’autant que leurs partenaires et tous les musiciens jouent des notes comme les vers des textes choisis, avec une finesse savoureuse. Il faut infiniment de maîtrise des caractères (tragique, héroïque, langoureux, lacrymal…) pour ressusciter cette mosaïque délurée d’instants cocasses et goguenards, d’une fantaisie sans limite, qui dévoilant le tabou, offre un vent rafraîchissant contre le puritanisme moderne et l’hypocrisie ambiante. On sait gré à Iakovos Pappas et sa troupe engagée de rétablir ce baroque piquant, expérimental, imprévisible et délicieusement impertinent… à mille lieues des recréations actuels dont le sérieux et le noble registre ont fini par asphyxier toute audace et tout esprit d’invention. Le baroque choisi ici souffle l’esprit de Voltaire : il lui faut de la liberté et de l’art. Tout ce que nous offre l’opéra conçu par Iakovos Pappas dans son insolence policée. Irrésistible.

 
 
 
 
 
 

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VOIR un extrait vidéo de VASTA, Reine de Bordélie, 1773 – extraits du spectacle donné à la BNF Bibliothèque National de France, en avril 2018.
https://www.youtube.com/watch?v=iIzsuzZUDag

 
 
VOIR LE TEASER VASTA,  reine de Bordélie, tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron (1773)
Ensemble Almazis РIakovos Pappas / Co r̩alisation Biblioth̬que Nationale de France
https://vimeo.com/301819639  

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https://vimeo.com/301819639  
 
 
 
 
 
 

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yakovos pappasENTRETIEN avec Iakovos PAPPAS, à propos de VASTA, Reine de Bordélie, 1773… Le 23 novembre 2018 paraît le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de Bordélie », tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIè, le chef et claveciniste, défricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et érotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct défricheur des plus grands « baroqueux », … en découle un drame d’un nouveau genre, où là encore, textes et musique, drame et poétique sont indissolublement liés. LIRE notre entretien avec IAKOVOS PAPPAS

 
 
 

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VASTA, Reine de Bordélie. Entretien avec IAKOVOS PAPPAS / ALMAZIS

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsVASTA, Reine de Bordélie. Entretien avec IAKOVOS PAPPAS, directeur musical et fondateur de l’ensemble Almazis. Le 23 novembre 2018 paraît le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de Bordélie », tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIè, le chef et claveciniste, défricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et érotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct défricheur des plus grands « baroqueux », … en découle un drame d’un nouveau genre, où là encore, textes et musique, drame et poétique sont indissolublement liés. Ils questionnent la forme musical, l’intention du texte, le sens d’une situation dramatique. Entre irrévérence, provocation mais pertinence, Iakovos Pappas rétablit la qualité suprême du baroque : sa vitalité critique. Ainsi Vasta 2018 est le fruit attendu d’une gestation longue et reportée (amorcée dès 2003) qui n’a pas manqué évidemment, dans notre société bienpensante, puritaine et ouatée, de susciter refus et incompréhension… Entretien exclusif.

   

 

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CLASSIQUENEWS : Quels sont les critères qui vous ont permis de sélectionner textes et musique pour ce nouveau programme ? 

yakovos pappasIakovos PAPPAS : Je crois que mon goût pour le rire est le principal critère ; le constat aussi d’un raidissement moral général et des relents d’intolérance très inquiétants. D’autre part l’ennui causé par des programmations d’une tristesse à faire mourir instantanément, m’ont également décidé à exploiter ce répertoire pour la plus grande réprobation de la sainte bienséance baroqueuse, prônant la pureté artistique.
Vasta est l’aboutissement de réflexions et de recherches durant une vingtaine d’années, ce qui doit constituer le plus long projet de la musique dite baroque. Déjà en 1998, nous préparions avec Philippe Lénaël dans le cadre du feu « Printemps des Arts de Nantes », une sorte de joute-en-spectacle : opposer Phèdre de Racine à Vasta de Piron ; une levée de boucliers au sein même du conseil d’administration eut raison de notre très grand enthousiasme. Vous comprendrez alors que je suis extrêmement reconnaissant auprès de MM. Jean-Loup Gratton et François Nida qui permirent, par leur impeccable accueil au sein de la Bibliothèque de France, d’achever cette longue aventure.
 

   

 

CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui préserve la cohérence de l’ensemble ?

Iakovos PAPPAS : En tout cas ni l’argent, ni le pouvoir ; je n’ai ni l’un ni l’autre.
Il se pourrait que les artistes avec lesquels je collabore, trouvent satisfaction à ce que je ne demande rien que je ne pourrais réaliser moi-même ; si vous voulez je suis mon propre cobaye. Peut-être la cohérence est préservée par l’absence de rapports de pouvoir ; je ne fais pas la musique pour assouvir des frustrations en traitant chanteurs et instrumentistes avec la morgue d’un roitelet.

   

 

CLASSIQUENEWS : L’effectif instrumental requis et les chanteurs apportent quels éclairages sur le sens et le dramatisme des œuvres ?

Iakovos PAPPAS : Pour un projet radical et exceptionnel, il faut une équipe exceptionnellement douée et capable d’une expression radicale.
Concernant les chanteurs, qui sont aussi et surtout des acteurs chantants, il n’y a pas beaucoup à dire ; quant à l’effectif, il est imposé par les besoins de Vasta, pièce principale de la production ; enfin rien sauf l’impérieuse nécessité des qualités requises extrêmement rares, surtout présentement : une absence très poussée de scories petit-bourgeois-bien-rangé. Cette distribution obligée ne fut pas un fardeau mais au contraire l’occasion d’expérimentations très fertiles : je fus obligé de revoir
les pièces à l’origine à une voix, tels « Le pot de chambre », et « Si vos cheminées, Mesdames »… en les mettant en plusieurs voix.
La partie instrumentale en revanche a énormément évolué depuis la création de la première version en 2003. A l’époque, il n’y avait que la basse-continue pour soutenir tout le spectacle ; ce qui fut herculéen. Il m’a paru nécessaire, si on voulait atteindre le postulat d’une efficacité radicale, d’ajouter quelque chose qui manquait aux origines, et qui rendrait nos travaux justes et parfaits, du point de vue de l’expression bien sûr ; ainsi naîtra l’idée d’ajouter un prologue, et un divertissement ; utiliser Ariane à Naxos de G. Benda (d’après une version pour quatuor à cordes du XVIIIe siècle) pour transformer des scènes en mélodrame. L’accompagnement musical ajouta quelque chose de trouble et même d‘inquiétant : faut-il rire, faut-il pleurer pendant les deux scènes des messagers ? Il y aurait beaucoup à dire sur ces rapports qui se créent dans le cadre du mélodrame.

   

 

CLASSIQUENEWS : Quel érotisme se précise à travers ce programme ?  Est-on proche de Sade ou des Lumières ? Dénotez-vous une lecture parodique voire satirique à travers le prétexte dramatique ?

Iakovos PAPPAS : Bannissons une rumeur tenace au sujet du mouvement appelé « les Lumières » : du point de vue de la sexualité, les coryphées de ce mouvement sont aussi loquaces que les carpes. Ils semblent restés, telle est mon estimation, dans leur état de petits bourgeois guindés. Lisez Voltaire et Montesquieu, les hérauts présumés des libertés sociales : l’article sur la femme et sur la pédérastie du premier dans son Dictionnaire Philosophique de 1764 (où il n’est question que peu de philia) ; l’article intitulé Crime contre nature de l’Esprit des Lois (Livre XII, chapitre 6) du second. Nous sommes très éloignés de l’esprit qui règne dans Vasta ou La Comtesse d’Olonne (que nous enregistrâmes au début des années 2000) ou La Nouvelle Messaline ou encore Caquire.
L’esprit des pièces choisies est très loin de celui qui règne dans les ouvrages de Sade. Toutes les pièces que nous lûmes sont remplies d’un esprit insinuant, de sel fin, moqueur. A l’opposé des écrits de De Sade, l’acte sexuel n’a pas une fonction punitive ; il n’y a ni viol, ni esprit blasphématoire, ni athéisme, et sûrement pas une apologie du meurtre ; rire est plus important que discourir sur l’existence de Dieu. En même temps il y règne un esprit parodique assez sanglant concernant souvent des auteurs du grand style devenus déjà classiques, inévitablement les Corneille et les Racine.

   

 
  

 

CLASSIQUENEWS : En quoi ce programme original et inédit est-il emblématique d’Almazis ?

Sans vouloir me vanter, je dirai que cette question est tautologique : par postulat Almazis est une formation qui se pose au-delà des clivages de coquetteries esthétiques ordinaires, et éprouve une aversion viscérale pour les collections d’objets enfermés sous cloches de verre et plongés dans du formol.

   

 

Propos recueillis en novembre 2018.

 
 

 
 

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CD, événement. VASTA, REINE DE BORDELIE, tragédie érotico-lyrique d’Alexis PIRON. Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone)
. Parution le 23 novembre 2018. PRESENTATION DU CD : « Vasta, Reine de Bordélie (1773) ou le Théâtre Gaillard ». Quels sont les grands poètes tragiques du XVIIIè, de la mort de LOUIX XIV à 1789 ? Il semble qu’après la tension morale des tragédies de Corneille et de Racine au XVIIè, le XVIIIè s’allège, s’enivre même de comédies plus légères, de ballets afriolants, de spectacles hybrides, mi comiques mi impertinents et toujours satiriques… Autant de réalisations légères et libertines, et rime avec plaisir et libération érotique. Ce sont pour la majorité des partitions d’une liberté formelle que le XIXè puritain a pris soin d’étouffer, d’effacer, d’ignorer.
Inspiré par la rencontre de la musique, de la poésie et du théâtre, l’ouvrage d’Alexis PIRON nous offre un visage des réalisations poudrées voire kitsh que l’on nous sert familièrement. Iakovos Pappas et son ensemble Almazis nous offrent un regard direct sur cette liberté de pensée et de chanter propre à la société inventive d’avant 1789 : libertinage, érotisme ont pour témoin privilégié.. la musique. Ici une chanson à boire valeur de fugue, … les usages populaires ou nobles sont inversés, croisés, métissés. La chanson paillarde du XVIIIè a un charme souvent irrésistible car propre au XVIIIè français, l’écriture en est toujours raffinée, élégante, d’une finesse que Almazis ressuscite avec impertinence et vivacité. Critique du CD VASTA / ALMAZIS à venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS

   

   

 

CD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone)

clerambault-fables-de-la-fontaineCD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone). TRUCULENCE MORALE. On les a quittés chez Duni, les voici dans les Fables de La Fontaine, réécrites en une prosodie efficece, dramatique… Musiciens et chanteurs d’Almazis, dirigés par Yakovos Pappas dévoilent l’intelligence d’un Clérambault respectueux de la subtilité de son prédécesseur La Fontaine. La collection de perles ici défendue sélectionne au total 16 fables, mis en musique sur des airs à la mode et éditées dans un cycle de 8 volumes entre 1730 et 1733 (l’époque est celle du scandale D’Hippolyte et Aricie de Rameau à l’opéra)… D’emblée, c’est la généreuse gouaille éloquente et particulièrement expressive qui s’affirme à l’écoute, réalisation délectable de chaque interprète d’Almazis  qui met le texte en avant, un souci linguistique d’autant plus percutant que l’écriture de Clérambault saisit par son intelligence prosodique et sa précision dramatique ; vivacité éloquente qui rend grâce à chaque texte conçu par le librettiste de Clérambault, – demeuré anonyme ; le geste expressif des interprètes a ici tout pour séduire. Chaque épisode repose sur un puissant coup de théâtre qui dévoile ce en quoi le sujet animal principal est, soit le dupé, soit le trompeur ; c’est toujours un jeu de dupes dont les identités combinées sont finement dévoilées en fin d’action. Mais sous le masque animal perce l’idiotie crasse (le “Maître” de la poule aux oeufs d’or…) ou l’esprit astucieux des hommes (le Coq et le renard). Avidité, vanité (doublement traitée), ingratitude, beauté écervelée (celle du jeune cerf se mirant dans une onde…)… partout ici la noblesse des sentiments et qualités célébrés savent captiver, servi par une parure musicale et linguistique qu’il était urgent de révéler.

Yakovos Pappas et Almazis redouble d’éloquence dramatique au service d’un Clérambault magicien de la litote. …

Fables truculentes et moralisatrices

clerambault-fables-de-la-fontaine-1La verve ciselée qu’y développe la fine équipe réunie par Yakovos Pappas, chanteurs et instrumentistes, dépasse le prétexte pédagogique et de sensibilisation qui au départ du projet artistique a ciblé surtout le jeune public;  l’attention à chaque atmosphère et chaque situation exprimée par le baryton narrateur, contrasté, déclamé (Paul-Alexandre Dubois) où le tenor (Christophe Crapez) s’affirme franchement afin que l’auditeur goûte et le jeu llinguistique des poèmes fables de La Fontaine, et les ressorts purement dramatiques de chaque situation ; la musique souligne les passages forts ou les effets de surprise de l’action moralisatrice. Dans La formidable évocation-épopée de La Tortue (& l’Aigle, sur un air de l’Alcyone de Marais), la soprano Elizabeth Fernandez ajoute un délire lyrique qui sait rester proche de l’articulation du texte : l’une des perles les plus brillantes de la collection. Les instrumentistes expriment  sans emphase quant à eux, la fluidité expressive d’un XVIII ème qui regarde rétrospectivement vers le XVII ème : preuve que du vivant de Clérambault, les vers de La Fontaine savaient encore séduire par la justesse de leur inspiration, la concision d’un style chantant d’une exceptionnelle drôlerie mordante et finalement très compassionnelle pour la gent animale qui y est ainsi raillée, sous couvert d’humanisation ou d’anthropomorphisme, ou vice versa.

DRAMES EN LITOTE... De fait, aspect remarquable du filon ainsi révélé,le librettiste de Clérambault toujours anonyme adapte avec un sens inouï de l’efficacité prosodique, chaque fable de La Fontaine : science de la synthèse, maîtrise de contrastes dramatiques, économie et pour le dire dun seul mot central: art brillant de la litote – spécificité du génie français,  l’intelligence des textes captive de part en part: deja remarqué, applaudi à juste titre chez Duni, et dans un spectacle riche en rebond et verve théâtrale, là aussi d’après le fabuliste génial, Yakovos Pappas a eu le nez creux en sélectionnant cette collection de joyaux lyriques et poétiques;   sa direction met en avant cette science de l’éloquence resserrée qui affirme la perfection d’une langue fugace, brillante, synthétique étonnement vivante ; écoutez par exemple Le rat de ville et le rat des champs : recyclés / réécrits, les 7 paragraphes originaux écrits par le poète défenseur de Fouquet lors de l’affaire de Vaux, … s’affirme ici en seulement 2 récits aussi courts mais d’une verve préservée avec un sens du raccourci exceptionnel.
La durée de chaque fable y gagne précision, concentration prenant appui sur la seule force des mots et leur mise en musique d’une rapidité aussi éloquente qu’efficace;  ce temps raccourci s’expose facilement à l’écoute des jeunes auditeurs séduits par un à propos percutant. La France a toujours eu le sens des formules et des raccourcis synthétiques,  – art de la litote donc magnifiquement incarné ici, – art et expertise permettant d’écrire le moins pour exprimer le plus : compositeur de l’exactitude, Clérambault, – maître ès contrastes, a su visiblement s’associer la compétence d’un versificateur dramaturge d’un exceptionnel talent.

CLIC D'OR macaron 200PIECES POUR CLAVECIN sur un mode animal… A l’appui de cette réussite en caractérisation vocale, soulignons aussi le même brio caractérisé dans les pièces purement instrumentales pour clavecin : d’une belle assurance suggestive, la digitalité de Yakovos Pappas, claveciniste, rétablit ce jeu expressif mais ici sans paroles, choisissant par exemple entre autres le caquetage truculent, hoquets à la clé-, de La Poule de Rameau, ou surtout le sublime Vertigo du si dramatique Pancrace Royer dont le seul clavier fait surgir l’opéra;  on ne pouvait concevoir plus habile et juste association. Vrais tempérament taillés pour le théâtre et la caractérisation délirante et loufoque mais toujours finement troussée, Yakovos Pappas et ses partenaires enchantent tout en dévoilant une collection irrésistible de perles morales à la puissante évocation dramatique. C’est tout le génie d’un Clérambault décidément enchanteur et mordant qui s’impose désormais à nous. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2016

CD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone MAG 358.406)

CD. Philidor : Blaise le savetier par Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone)

philidor-blaise-savetier-almazis-pappas-cd-maguelone-300CD. Philidor : Blaise le savetier par Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone). Le chef et claveciniste Iakovos Pappas et son ensemble Almazis abordent un nouveau joyau de l’opéra comique français baroque : Blaise le Savetier d’André Danican Philidor. Depuis le début des années 1750, l’heure est aux Italiens mais aussi à l’essor d’actions scéniques cocasses et pittoresques qui épinglent avec facétie et esprit satirique les travers et défauts de la condition humaine. En un acte, créé à la Foire Saint-Germain le 9 mars 1759, Blaise le savetier éblouit par son rythme musical, son intelligence dramatique, son essence parodique. Inspiré par un conte de La Fontaine, l’opéra de Philidor exploite l’opposition des deux couples en présence : Blaise et son épouse Blaisine, plutôt modestes, harcelés par un couple de propriétaires. Le jeu des faveurs, orchestré par le savetier, finit par renverser le pouvoir des nantis. Enregistré en septembre 2013 à la Villa Rose de Malakoff, l’œuvre profite d’une captation réalisée sur le vif. Sa verve s’appuie sur l’engagement de la troupe réunie par Iakovos Pappas toujours très soucieux d’exprimer la saveur mordante des textes du genre comique : un travail sur le verbe, l’énergie des ensemble,  la vitalité séditieuse des situations dramatiques, la poésie délirante des dialogues et des rapports entre les personnages font ici toute la valeur de cette première mondiale. Prochaine critique développée dans le mag cd de clasiquenews.com.

Distribution :

Paul-Alexandre Dubois, Blaise

Caroline Chassany, Blaisine

Christophe Crapez, Monsieur Pince

Elizabeth Fernandez, Madame Prince

Jérôme Guiller, premier Recors

Didier Henry, second Recors

Almazis

Céline Martel, Sophie Iwamura, violons

Pierre Charles, violoncelle

Jon Olaberria, haubois

Antoine Pecqueur, basson

Iakovos Pappas, clavecin et direction

Philidor : Blaise le savetier, 1759. 1 cd Maguelone MAG 111196. Parution : 24 avril 2014.

Lire aussi notre compte rendu des opéras d’après La Fontaine de Duni par Almazis Iakovos Pappas, au festival Musiques à la Chabotterie 2013.