Compte rendu, opéra. Marseille, Opéra. Le 19 avril 2016. Mozart : Cosi fan tutte. Lawrence Foster, Pierre Constant.

UNE OEUVRE DE SON TEMPS, INTEMPORELLE … Si on veut bien croire, pour entrer dans le jeu misogyne de l’opĂ©ra, que CosĂ­ fan tutte ,‘Qu’ainsi font-elles toutes’, en trahissant, heureusement, ainsi ne font-ils pas tous(les metteurs en scĂšne) qui, miracle aujourd’hui, se contentent, pour notre bonheur, de respecter texte et musique sans besoin de transposer, de transporter l’Ɠuvre dans quelque insolite Mac Do ou lointaine galaxie : une recherche acharnĂ©e d’originalitĂ© de temps et lieu qui sent depuis

longtemps le lieu commun ranci. Bref, on redĂ©couvre tout bĂȘtement que, comme Le Nozze di Figaro, CosĂ­ fan tutte, loin de l’opĂ©ra baroque et seria mythologique ou historiciste, sont bien ancrĂ©s, avec leurs personnages et situations, dans ce XVIIIesiĂšcle des LumiĂšres, avec ses ombres, lĂ  sociales prĂ©-rĂ©volutionnaires, ici psychologiques, solairement libertines et ombreusement perverses.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)Le cƓur farcesque de l’intrigue, le pari de deux amoureux pris au jeu d’un rouĂ© libertin cynique, le faux dĂ©part des deux amants pour une guerre subite, s’il se justifie Ă  l’époque oĂč l’Empereur Habsbourg d’Autriche tente de reconquĂ©rir les anciens Pays-Bas espagnols et, l’Espagne, sa Naples perdue, devient invraisemblable dans tant de mises en scĂšnes laborieusement tirĂ©es vers notre Ă©poque surinformĂ©e par mĂ©dias, tĂ©lĂ©phone internet : mĂȘme la farce a besoin d’un minimum de vraisemblance car du postulat du pari dĂ©coule tout le dĂ©roulement logique de la suite des Ă©vĂ©nements. Si le retour des amoureux dĂ©guisĂ©s en nobles turcs ou valaques (la Turquie fait alors face Ă  Naples) est dans la tradition des turqueries de l’époque et du goĂ»t bien attestĂ© des travestissements, dĂ©jĂ  assez incroyable mĂȘme si l’anecdote, dont furent victimes deux dames de Ferrare Ă  Vienne ou isolĂ©es dans la sensuelle Naples, sur laquelle se fonde l’opĂ©ra est paraĂźt-il rĂ©elle, elle serait absurde aujourd’hui avec ces faux Albanais richissimes, mĂȘme pas migrants, outranciĂšrement travestis d’habits traditionnels.

Sextuor exceptionnel

 

img_6526_photo_christian_dresse_2016Certes, l’opĂ©ra n’est rĂ©aliste que dans les sentiments, qui ne sont pas d’un temps, mais intemporels. Justement, sans invoquer la filiation avec le conte de La Fontaine et l’opĂ©ra-bouffe de Dauvergne Les Troqueurs (1753) sur l’échange des fiancĂ©es, cette Ɠuvre semble emblĂ©matique de toute la  frivolitĂ© et l’inconscience d’une sociĂ©tĂ© aristocratique qui danse en 1790 sur un volcan (ici, le VĂ©suve!) rĂ©volutionnaire : Marie-Antoinette, la sƓur de l’empereur commanditaire, et sƓur lĂ©gĂšre de nos hĂ©roĂŻnes, sera guillotinĂ©e bientĂŽt. Despina, dans ses rĂ©criminations contre ses patronnes, est cousine de Figaro de Beaumarchais, mĂȘme Ă©dulcorĂ© par la censure de Vienne dans l’opĂ©ra. La cruautĂ© froidement expĂ©rimentale de l’épreuve et ses dĂ©guisements rĂ©vĂ©lateurs, trĂšs Marivaux, le cynisme assez Laclos (Les Liaisons dangereuses), digne du libertin Ă  l’Ɠil froid de Sade, sont bien des divertissements d’époque d’une classe sociale oisive et dĂ©cadente que ne biffe pas le bouffe de ce dramma giocoso. CosĂ­ est bien la captivante Ă©manation captĂ©e par deux gĂ©nies, le librettiste et le musicien, de l’air du temps fol et lĂ©ger d’un Ancien RĂ©gime Ă  son crĂ©puscule qui vit naĂźtre l’Ɠuvre et qui va mourir avec la RĂ©volution. Et c’est en Ă©tant de son temps, profondĂ©ment frivole, qu’il parle au nĂŽtre en profondeur.

Réalisation et interprétation

Bains… Le rideau se lĂšve non sur un de ces cafĂ©s devenus alors Ă  la mode, mais sur les vapeurs sensuelles d’un bain turc oĂč les deux jeunes officiers demi-nus, fiers de leur corps, et leur philosophe d’ami Don Alfonso, le cerveau, suent, mijotent et se font plus ou moins cajoler par de plus ou moins rudes masseurs enturbannĂ©s, prĂ©lude logique Ă  la proche Turquie adriatique et turquerie drapĂ©e : culture du corps pour le culte du cƓur dont dissertent ces gentilshommes oisifs avec une voluptĂ© volubile sur les mĂ©rites respectifs de leurs belles. Lieu mĂąle de rencontre tout occupĂ© des femmes. Se mettre Ă  nu engage Ă  la confidence et Ă  la vĂ©ritĂ©, mais qui dĂ©cide, ici, paradoxalement, du mensonge et du dĂ©guisement du pari : Ă  vĂ©ritĂ© drapĂ©e, menteurs attrapĂ©s.

Lit… Le bain a la creuse rotonditĂ© matricielle des thermes romains, qui est souvent celle de l’architecture napolitaine du baroque urbain. Sobre scĂ©nographie modulable de Roberto PlatĂ©, qui devient dĂšs la seconde scĂšne, l’appartement des deux fiancĂ©es, fermĂ© d’une immense porte persienne, ouverte sur une abstraite bande jaune et un bleu du ciel ou de la mer, qui Ă©vacue l’encombrement dĂ©coratif : seul Ă©lĂ©ment de dĂ©cor, un sensuel Saint-SĂ©bastien alangui sur son tronc d’arbre, apparemment Ă©rotique objet de dĂ©votion des deux sƓurs, que l’on dĂ©couvre s’éveillant langoureusement dans un lit qui trĂŽne ostensiblement au milieu du vaste espace, surmontĂ© du voilage d’un baldaquin ou ciel de lit —promettant le septiĂšme— objet Ă  peine lĂ©gĂšrement voilĂ© de tous les dĂ©sirs latents ou avouĂ©s : l’enjeu dĂ©voilĂ© de l’affaire, le lieu des tendres combats plus amoureux que guerriers. Le plaisir de Dorabella qui s’y attarde paresseusement signe d’avance sa sensualitĂ© alors que le baldaquin drapera la pudeur de sa sƓur ou couronnera du voile ses rĂȘves matrimoniaux.

La haute porte se fermera sur l’injonction de Dorabella jouant la tragĂ©die laissant percer ombre et lumiĂšre striĂ©e des persiennes, pĂ©nombre mentale des sentiments indĂ©cis ; et une fenĂȘtre enchĂąssĂ©e donnera plus tard Ă  Don Alfonso le regard du voyeur en surplomb de sa trame sur le drame qui vivent les malheureuses dupĂ©es, et la cruelle duperie dĂ©couverte par Ferrando. Les Ă©clairages de Jacques Rouveyrolles disent les heures qui passent et le passage des Ă©motions, des sentiments de l’ombre Ă  la lumiĂšre brutale de la rĂ©vĂ©lation.

Dans la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale de beige, les costumes tout aussi sobres de Jacques Schmidt et Emmanuel Peduzzi, mettent en valeur les soieries, les chĂąles colorĂ©s des faux Valaques (plutĂŽt des Touaregs, des hommes bleus du dĂ©sert), le corsage vert et la tournure de Despina. Un parti pris minimaliste qui Ă©vacue, avec la barque, les chƓurs chantant dans un lointain peu audible. Cela concentre l’attention sur le jeu des six protagonistes et la mise en scĂšne de Pierre Constant, riche de cette pauvretĂ© visuelle mais qui, sans l’encombrer, remplit le vaste espace de trouvailles scĂ©niques bien venues, malgrĂ© un mariage final bien a minima pour des Ă©poux opulents a maxima Ă  ce qu’on nous en a dit : : retour au statut quo, noces sans faste, nĂ©fastes?

cosi fan tutte lawrence foster img_6133_photo_christian_dresse_2016On aime, entre autres signes, ces soieries, ces chĂąles orientaux dont on sent bien lorsque les filles se les passent, qu’ils outrepassent l’ornement pour exprimer la possession et la passion du sentiment nouveau, comme Fiordiligi, lucide, se l’enlĂšve comme exorcisme pour revĂȘtir le manteau protecteur de son fiancĂ© Ă  l’amour duquel elle se range aprĂšs le dĂ©rangement de l’émoi physique avec le faux Turc. On avait dĂ©jĂ  bien vu, pendant son premier grand air oĂč elle chasse les intrus, l’humour dans sa tentative de ne pas entrer dans ce nƓud ni habits en tentant de dĂ©chiqueter le lien de la longue Ă©charpe et, faute d’y parvenir, la tordant convulsivement, ne faisant que la nouer davantage. BarriĂšre Ă  l’affrontement ou ancien lieu de rencontre entre Despina et Alfonso, le lit central, aux barreaux dĂ©montĂ©s, sera aussi champ et armes de bataille entre les prĂ©tendants et les prĂ©tendues offensĂ©es qui les bombardent de ces oranges qu’ils leur ont offertes. Mais le don de l’orange de Guglielmo, acceptĂ© par Dorabella, devient promesse de se donner. On ne sait si le metteur en scĂšne a pensĂ© Ă  la symbolique platonicienne, mais non platonique, dans certains pays mĂ©diterranĂ©ens de l’orange coupĂ©e en deux, dont on dit que chaque sexe doit chercher obstinĂ©ment l’autre : la moitiĂ© qui lui convient, samoitiĂ©. À l’évidence, le masque fait advenir la vĂ©ritĂ© des caractĂšres et la correspondance des voix assortis : la quadrature du cercle de l’orange puisque, les masques dĂ©posĂ©s, on en revient Ă  la fausse donne conventionnelle de dĂ©part : le Don Juan Guglielmo avec sa douce moitiĂ© Fiordiligi qu’il trompera, la frivole Dorabella avec le tendre Ferrando qu’elle cocufiera. À moins de rĂȘver Ă  l’harmonie des contraires.

Notamment dans les finales d’actes concertants, le rythme, est souvent vif au risque de petits dĂ©calages —parfois inĂ©vitables dans le spectacle vivant— sans la parfaite musicalitĂ© et maĂźtrise des interprĂštes qui corrigent vite, jouent et chantent avec une Ă©gale crĂ©dibilitĂ©, soumis Ă  la baguette rigoureuse du chef Lawrence Foster. On connaĂźt le sens de l’humour  de ce dernier et, on a beau connaĂźtre son CosĂ­ par cƓur, note Ă  note et parole Ă  parole, on reste encore Ă©tonnĂ© d’en dĂ©couvrir, avec Ă©merveillement, des effets instrumentaux ironiques, humoristiques qui soulignent, surlignent, ou contredisent, les tirades pompeuses des protagonistes. Un rĂ©gal de discours orchestral qui sertit de joyaux les paroles de Da Ponte, dont les rĂ©citatifs, vifs et inventifs, sont joliment brodĂ©s avec esprit au pianoforte par un interprĂšte malheureusement omis dans la distribution.

L’Ɠuvre requiert un sextuor vocal sans faiblesse et nous fĂ»mes ici dans l’excellence. Avec ses airs solistes dans une rĂ©partition Ă©quilibrĂ©e qui correspond aux exigences du temps, deux pour le premier et second soprano (selon la terminologie de l’époque) mais avec une longueur et une difficultĂ© plus grandes pour Fiordiligi et une amorce d’air et, rĂ©cit obligĂ© et arioso supplĂ©mentaire pour elle (« Fra le amplessi  »), deux pour Despina, deux airs pour les amants, tous plus brefs, et brĂ©vissimes interventions d’Alfonso, CosĂ­ fan tutte est un opĂ©ra qu’on dirait madrigalesque tant les ensembles sont importants et complexes, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors. Aucune faille dans cette distribution jeu et chant d’artistes aussi bons musiciens qu’acteurs.

À Don Alfonso, sachant allĂ©ger sa voix pour la volubilitĂ© de sa premiĂšre scĂšne, Marc Barrard prĂȘte sa faconde ironique mais, sous l’apparente bonhomie, une noirceur vocale qui colore le cynique philosophe d’une inquiĂ©tante dose de perversitĂ© jouisseuse Ă  contempler, de sa fenĂȘtre, les souffrances des marionnettes qu’il manipule. Il a une digne partenaire dans la rayonnante maturitĂ© de la Despina d’Ingrid Perruche, piquante et picaresque, voix corsĂ©e pour femme, sinon du monde par injustice sociale, de ce monde, de cette terre, dont elle nous fait sentir avec Ă©motion qu’elle en a une expĂ©rience pas forcĂ©ment rose : sans doute une grande Ăąme trahie par la vie.

 

 

 

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Le quatuor des amants est d’une fraĂźcheur et d’une jeunesse qui semblent directement issues de l’Ɠuvre elle-mĂȘme : si le complot est nĂ© de l’esprit pervers d’un homme mur et rouĂ©, qui, sinon d’imprudents hommes jeunes peuvent y entrer et qui, sinon de naĂŻves oiselles et demoiselles y succomber? BeautĂ© physique et vocale sont l’apanage de ces jeunes chanteurs. Imposant une voix pleine d’assurance virile pour ce sympathique personnage outrecuidant, le baryton basse Josef Wagner campe un Guglielmo gandin, grand gaillard goguenard et Ă©lĂ©gamment Ă©grillard, dont on entend vite qu’il a sa moitiĂ© d’orange dans la chaleur vocale et la fĂ©minitĂ© chantante Ă  tous niveaux de la belle Dorabella de Marianne Crebassa, qui ne se laisse pas si facilement dorer la pilule : Ă  sĂ©ducteur, sĂ©ductrice et demie, voix de voluptueux velours sans lourdeur, admirable dans sa parodie d’air tragique, aimable et lĂ©gĂšre dans le survol, sans poser, sans peser, au charme irrĂ©sistible, de son second air, « È amore un ladroncello  »

Les deux voix aiguĂ«s se marient Ă©galement de maniĂšre idĂ©ale (ce qui rend cruel le retour final aux couples dĂ©sassortis). Beau gosse mais gugusse naĂŻf et touchant, FrĂ©dĂ©ric Antoun, a une stature athlĂ©tique digne du gymnase et bain du dĂ©but, force qui rend plus touchante sa faible figure brisĂ©e  d’amant trahi : argentĂ©e, la voix est large, solide sur toute sa tessiture, Ă©lĂ©giaque pour dire l’ardeur amoureuse, puissante dans le dĂ©chirement. Avec une certaine rĂ©serve pudique, Guanqun Yu, Fiordiligi, lui semble prĂ©destinĂ©e : douceur du timbre, lĂ©ger velours du grave, elle se lance vaillamment dans les deux airs terribles vocalement, hĂ©rissĂ©s de difficultĂ©s du grave aux sauts aigus, avec un bonheur de tessiture, de timbre et d’expression qui bouleversent.

Surtitres plats

Dans la rĂ©ussite totale de ce spectacle, on regrettera la platitude des surtitres. Pour les spectateurs qui ne comprennent pas l’italien et la langue savoureuse et savante de Da Ponte, parfois bardĂ©e de parodies Ă©rudites du latin, de plaisantes rĂ©fĂ©rences mythologiques, ce ne sont pas ces surtitres qui en donneront la moindre idĂ©e. Certes, on ne peut traduire toute l’abondance du texte, mais, mĂȘme sans contresens, ils sont synthĂ©tiques Ă  l’excĂšs, rĂ©sumĂ©s abusivement et gomment systĂ©matiquement les images pittoresques, les traits humoristiques et dĂ©pouillent les personnages comme Alfonso de sa  culture latine (finem lauda), Guglielmo de sa mĂąle verdeur langagiĂšre de soldat et Despina, de la populaire truculence de ses jurons : son Caspita ! (‘Saperlipopette’, ‘non d’une pipe’), son vigoureux Corpo di Satanasso ! (‘Par la queue du Diable !’, cette queue du diable qu’elle invitait les filles Ă  connaĂźtre dans son air) sont banalisĂ©s Ă  la simple interjection et l’ardent VĂ©suve que la Napolitaine Dorabella sent dans son cƓur est affadi en quelconque « volcan ».

 

 

 

Compte rendu, opéra. Marseille, Opéra. Le 19 avril 2016. Mozart : Cosi fan tutte. Lawrence Foster, Pierre Constant.

 

COSÍ FAN TUTTE Ă  l’OpĂ©ra de Marseille

Dramma giocoso en deux actes (1790)

Musique de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Livret de Lorenzo da Ponte (1749-1838)

Les 19, 21, 24 , 26, 28 avril 2016

Fiordiligi : Guanqun Yu
Dorabella : Marianne Crebassa
Despina : Ingrid Perruche ; Don Alfonso : Marc Barrard ;
Ferrando : Frédéric Antoun
Guglielmo : Josef Wagner

Orchestre et ChƓur (Emmanuel Trenque)  de l’OpĂ©ra de Marseille

Direction musicale : Lawrence Foster.

Mise en scÚne : Pierre Constant. Décors : Roberto Platé. Costumes : Jacques Schmidt et Emmanuel Peduzzi. LumiÚres : Jacques Rouveyrolles.

 

 

Photos © Christian Dresse / Dorabella, maillon faible des deux sƓurs (Perruche,Yu, CrĂ©bassa) ;