CRITIQUE, opéra. GENEVE, le 18 sept 2022. Halévy : L’Eclair. Guillaume Tourniaire (version de concert) 

HALEVY Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-cropCRITIQUE, opĂ©ra. GENEVE, le 18 sept 2022. HalĂ©vy : L’Eclair. Guillaume Tourniaire (version de concert) - Parallèlement aux reprĂ©sentations de La Juive de Fromental HalĂ©vy (1799-1862) – (( LIRE ici notre critique de LA JUIVE :
http://www.classiquenews.com/critique-opera-geneve-grand-theatre-le-17-septembre-2022-halevy-la-juive-m-minkowski-david-alden/ qui se poursuivent jusqu’au 28 septembre prochain )), l’Opéra de Genève a eu la judicieuse idée de nous faire découvrir l’opéra-comique L’Eclair (1835), créé par Halévy dans la foulée du succès rencontré par La Juive. C’est là l’occasion de confronter le chef d’œuvre bien connu du Français avec un ouvrage on ne peut plus différent (aux dialogues ici raccourcis), mais tout aussi inspiré : loin des grandeurs tragiques du grand opéra (voir aussi La Reine de Chypre, exhumée par le Palazzetto Bru Zane en 2017 http://www.classiquenews.com/cd-opera-romantique-recreation-critique-halevy-la-reine-de-chypre-2-cd-palazzetto-b-zane/), Halévy fait preuve d’une légèreté sautillante et raffinée dès l’ouverture, avec de nombreuses ruptures de ton malicieuses.
D’abord destiné à Adolphe Adam, qui abandonne le projet après l’écriture du premier acte, l’ouvrage est repris en totalité par un Halévy très en verve, qui se régale des courtes saynètes entre les 4 personnages, entrecroisées de mélodies tout aussi brèves, en une recherche de sonorités en lien avec les effets comiques du livret. Bien que très vite redondant, le livret touche au but en moquant la superficialité bourgeoise qui pense davantage à son intérêt matériel et aux apparences, au détriment de l’expression des sentiments. Si les femmes semblent en prendre seules pour leur grade dès le premier duo misogyne : « Pas de toilette, pas d’amour », les librettistes n’épargnent pas non plus le personnage de George, pour qui toute épouse en vaut une autre, en bon philosophe pragmatique ayant fait ses études à Oxford.

Entre farce et raffinement
L’Éclair de Halévy mérite son exhumation genevoise

Très réussi, le premier acte se déroule sans temps mort, entre piquantes roucoulades et ravissant air du sommeil pour Lionel, avant le fameux éclair en contraste, lors d’une tempête aux effets sonores spectaculaires. Si les deux actes suivants se coulent davantage dans le moule attendu de la farce boulevardière, le raffinement de l’accompagnement orchestral donne toujours une hauteur de vue au propos. Il faut dire que la direction toujours précise et élégante de Guillaume Tourniaire, spécialiste de l’ancien élève d’Halévy, Saint-Saëns (voir notamment Hélène en 2008 http://www.classiquenews.com/entretien-avec-le-chef-guillaume-tourniaire-propos-du-pome-lyriqueen-un-acte-hlne-de-camille-saint-sans-1904/ et Ascanio en 2017, déjà à Genève) est un régal tout du long, à juste titre applaudi chaleureusement en fin de représentation. L’assistance est malheureusement un peu maigre pour l’occasion, ce que déplore le directeur Aviel Cahn en début de représentation, tout en annonçant que le rôle de Lionel est exceptionnellement incarné à deux voix, avec d’une part le chant pour Edgardo Rocha et de l’autre les dialogues parlés pour le comédien Leonardo Rafael.

Compte tenu de l’absence de surtitres (contrairement aux représentations de La Juive), on peut regretter le choix de deux chanteurs non francophones sur les 4 en présence. Quoi qu’il en soit, Edgardo Rocha assure crânement sa partie, faisant valoir une technique sure et fluide dans ce qui constitue le rôle le plus redoutable de la soirée. Parfois mis à mal dans les changements de registres, le ténor uruguayen compense une projection modeste par un engagement d’une expression dramatique soutenue. A ses côtés, la soprano canadienne Claire de Sévigné fait entendre un léger accent anglophone, mais séduit par sa grâce lumineuse, très touchante dans sa prière. Elle est toutefois plus en retrait dans les ensembles, où ses interventions manquent de caractère. Rien de tel en revanche pour la jubilatoire Mme Darbel d’Eléonore Pancrazi, à l’abattage scénique impayable dans les dialogues. La Française souffle davantage le chaud et le froid dans les parties vocales, avec une émission veloutée et parfaitement projetée, mais parfois au détriment du texte, trop approximatif. Plus grande satisfaction de la soirée, Julien Dran compose un George d’une aisance naturelle dans tous les registres (parlé ou chanté), mêlant ses qualités de comédien à une diction parfaite (bien qu’un peu nasale par endroit). Son éclat et sa vivacité ne sont pas pour rien dans le plaisir apporté à chacune de ses interventions, tout du long.
On retrouvera toute cette fine équipe au disque, Aviel Cahn ayant annoncé son enregistrement dans la foulée de cette représentation. A suivre.

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CRITIQUE, opéra. Genève, Grand Théâtre, le 17 septembre 2022. Halévy : L’Eclair. Eléonore Pancrazi (Mme Darbel), Claire de Sévigné (Henriette), Edgardo Rocha (Lionel), Julien Dran (George). Orchestre de chambre de Genève, Guillaume Tourniaire (direction musicale). A l’affiche du Grand Théâtre de Genève jusqu’au 28 septembre 2022.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Au premier abord, on peut se dire que monter Guerre et Paix de Prokofiev est un pari un peu fou, avec ses treize tableaux, ses 70 rôles et ses quatre heures de musique, et pourtant le Grand-Théâtre de Genève s’est lancé dans l’aventure (avec des bonheurs divers). Et puis l’ouvrage de Prokofiev est-il si différent des autres grands ouvrages lyriques russes ? N’y a-t-il pas autant de mélange des genres, parfois de bavardages, autant de problèmes de mise en scène que dans Kitège ou Le Prince Igor ? Ainsi, il n’est pas plus étrange pour Prokofiev de bâtir une première partie en forme de roman d’amour peuplé de créatures féminines, pour passer ensuite à une épopée sanglante presque exclusivement masculine et nous livrer, en fin de compte, un conte philosophique, parcours initiatique de Natacha et de Pierre.

Parfois éloigné des préoccupations littéraires de Tolstoï, ce qui intéresse le plus Prokofiev, c’est de peindre une société aristocratique et bourgeoise fragile opposée à la force patriotique irrépressible du peuple russe. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les moyens utilisés par le trublion catalan Calixto Bieito pour mettre en images ce discours apparaissent comme très discutables. Toute l’action se passera à l’intérieur d’une grande pièce d’apparat d’un palais princier où les protagonistes, comme des rats dans un vivarium de laboratoire, passeront tout leur temps à s’entredéchirer ou à se faire du mal. Exit ici toutes les différentes atmosphères liées aux treize tableaux différents, Bieito ne s’intéressant qu’à la folie (réelle ou supposée) de la galerie de personnages imaginée par Tolstoï, qui s’adonnent régulièrement à de curieuses danses syncopées et tribales. On ne retiendra guère que deux images fortes lors des quatre heures du spectacle, la déconstruction à vue du palais moscovite entre le passage de la « Paix » à celui de la « Guerre », et la métaphore de la destruction de Moscou par les autochtones au travers de la construction (à vue aussi) d’une réplique du fameux Théâtre du Bochoï (monté façon légo), avant d’être aussitôt piétiner par ses constructeurs. Les dernières images de criquets envahissant tout le fond de scène lors des dix dernières minutes restent pour nous une énigme…

 

 

Beau début de saison au GTG !
La Natacha ROSTOVA de RUZAN MANTASHYAN
… tragĂ©dienne nuancĂ©e…

 

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Véritable héroïne de la soirée, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une vibrante Natacha Rostova, qui évolue sur scène en authentique tragédienne. Capables des nuances les plus subtiles, aussi bien dramatiquement que vocalement, elle dresse de l’héroïne un portrait inoubliable. Le ténor suédois Daniel Johansson semble né pour incarner le personnage de Pierre Bezoukhov, tant il s’apparente à ce personnage idéaliste, victime de l’étroitesse de son physique, qui le relègue inévitablement au rôle de spectateur d’un drame qui le traverse, mais qui le dépasse, d’autres en étant les véritables héros. La générosité du timbre et l’aigu facile du baryton allemand Björn Bürger le prédispose également à celui du Prince Andreï Bolkonski. Le monologue du Koutouzov de Dmitry Ulyanov (scène X) restera comme l’un des grands moments de la soirée, tandis que la voix puissante et incroyablement projetée d’Ales Briscein convient au trouble Anatole Kouraguine. Alexey Lavrov incarne un redoutable Napoléon, tandis qu’Alexey Thikomirov (Nikolaï Bolkonski) et Eric Halfvarson (Comte Ilia Rostov) sont un luxe que se permet la production. Les femmes ne méritent également que des louanges : Lena Belkina en Sonia, Liene Kinca en Princesse Bolkonski, Elena Maximova en Hélène Bezoukhov, et Natasha Petrinsky en Maria Akhrossimova. Idem pour le chœur du Grand-Théâtre de Genève qui se couvre ici de gloire, surtout dans l’impressionnante scène finale.

Sous la baguette d’Alejo Perez, l’Orchestre de la Suisse Romande se hisse également à son meilleur, tant dans les tonalités transparentes et mélancoliques de la première partie, que dans les éclats sonores de la seconde. Galvanisé par le jeune chef argentin, la phalange genevoise, aux cordes frémissantes et aux percussions explosives, offre de la partition la plus magistrale lecture qu’il nous ait été donné d’entendre, en relief, en intensité, en émotion. Un beau début de saison au GTG !

 

 

Critique, opéra. Genève, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. Sergueï Prokofiev : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Dernière ce 24 septembre 2021 / Photo : © Carole Parodi / GTG 2021.