Il faut en premier lieu saluer l’audace renouvelée du Festival Verdi : faire résonner l’immense Aïda dans le minuscule Teatro Verdi de Busseto (ville natale du maestro italien), c’est défier toutes les lois du genre. Et pourtant, la proximité entre la scène et le public fait naître une émotion que les grandes scènes ne procurent que rarement !…
La production signée par Franco Zeffirelli en 2001, fidèlement reprise ici par Stefano Trespidi, demeure un prodige d’illusion théâtrale. Sur une scène de sept mètres d’ouverture, le décor monumental conçu par le grand homme de théâtre italien – statues colossales d’Anubis et de Bastet, colonnes élancées, pyramide en toile de fond constellée de hiéroglyphes – crée un contraste saisissant avec l’exiguïté du lieu. Les costumes somptueux d’Anna Anni, supervisés par Lorena Marin, sont d’un raffinement extrême, jusque dans les moindres détails des tenues secondaires. Les lumières d’Andrea Borelli sculptent l’espace avec une précision remarquable, tandis que les chorégraphies de Luc Bouy, reprises par Gaetano Bouy Petrosino, apportent une dimension rituelle et physique qui donne à certaines scènes une force quasi tellurique. Le génie de cette mise en scène réside dans sa capacité à subvertir les attentes. La scène triomphale, privée de son défilé grandiose, devient un moment d’une tension psychologique rare : le public, placé derrière la foule qui se presse, ne voit la procession qu’à travers le regard d’Aida, dont l’angoisse se trouve ainsi magnifiquement mise en relief. De même, les scènes intimes – le face-à-face entre Aida et Amneris, le duo déchirant entre Aida et Amonasro – prennent une dimension nouvelle grâce à la proximité immédiate des interprètes, dont chaque regard, chaque geste, chaque inflexion se trouve magnifié.
Le pari d’une distribution jeune et entièrement nouvelle dans ces rôles exigeants s’avère un choix payant. Federica Vitali, en Aïda, impressionne par la maturité de son incarnation. Son soprano lyrique, à la couleur chaude et au timbre généreux, se déploie avec une assurance remarquable dans « Ritorna vincitor! » comme dans la prière finale de la scène du Nil, où ses aigus flottent avec une beauté désarmante. La sincérité de son jeu, dénuée de tout histrionisme, confère au personnage une humanité immédiate et bouleversante. Vincenzo Costanzo campe un Radamès vaillant et sincère, dont le ténor clair et incisif donne au guerrier égyptien une noblesse naturelle. Sa « Celeste Aïda » est chantée avec un lyrisme émouvant, et son engagement dramatique dans le duo final témoigne d’une intelligence musicale incontestable. Teresa Iervolino, en Amneris, compose une princesse d’une complexité fascinante : son mezzo-soprano, au timbre sombre et au grave opulent, se pare d’un éclat belcantiste dans les moments de bravoure, tandis que son jeu, d’une arrogance superbe dans les scènes de pouvoir, se fissure progressivement pour révéler une désespérance poignante. De son côté, le jeune baryton coréen Hae Kang incarne un Amonasro puissant et digne, dont la voix de baryton, riche et charnue, confère au roi éthiopien une autorité naturelle ; son duo avec Aïda au deuxième acte est l’un des sommets de la soirée, porté par une tension dramatique électrique. Alberto Comes, en Ramfis, apporte au grand prêtre une gravité et une profondeur impressionnantes, tandis qu’Adriano Gramigni campe un Roi solennel et bien chantant. Francesco Congiu, en Messager, et Nicoletta Briguglio, en Prêtresse, complètent cette distribution avec un engagement et une qualité vocale qui ne laissent place à aucun maillon faible.
Giuseppe Mengoli, pour ses débuts dans l’ouvrage, signe une lecture remarquablement équilibrée. À la tête de la Filarmonica Arturo Toscanini, il ne cherche jamais à forcer le trait ni à compenser par le volume ce que l’espace scénique impose de contraintes. Au contraire, il sculpte chaque phrase avec un soin d’orfèvre, laissant respirer les silences et mettant en valeur les moindres détails de l’orchestration verdienne. Les passages les plus intimes – le duo Aida-Amneris du deuxième acte, la scène du Nil, le duo final dans le tombeau – bénéficient d’un accompagnement d’une transparence idéale, tandis que les grands ensembles conservent leur élan dramatique sans jamais couvrir les voix. Le Coro del Teatro Regio di Parma, préparé par Martino Faggiani, se montre quant à lui d’une cohésion exemplaire, avec une palette dynamique qui va du murmure le plus discret aux explosions les plus puissantes.
À l’issue de la représentation, les ovations du public ont été à la hauteur de l’émotion suscitée par cette soirée hors norme. En concentrant le drame sur l’essentiel – les passions humaines, les déchirures intimes, les conflits de loyauté –, cette production démontre avec éclat que l’opéra de Verdi peut se passer de démesure pour toucher au cœur !
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CRITIQUE, festival. FESTIVAL VERDI DE PARME (Teatro Verdi), le 9 octobre 2026. VERDI : Aïda. F. Vitali, V. Constanzo, T. Iervolino, H. Kang… Franco Zeffirelli / Giuseppe Mengoli. Crédit photo (c) Roberto Ricci








