Pour l’ouverture de sa saison 26/27, la Canadian Opera Company (à Toronto) n’a pas voulu prendre de risques et a misé sur La traviata, l’opéra populaire et fédérateur de Giuseppe Verdi, avec une excellente distribution vocale et la production à succès garanti de la metteuse en scène américaine Arin Arbus.
Sur le plan vocal, les distributions principale et alternative ont affiché un niveau exceptionnel. Pour ses débuts dans la maison canadienne, la soprano américaine Kathryn Lewek a remporté un triomphe éclatant et amplement mérité. Dotée d’une voix de soprano lyrique-colorature lumineuse et veloutée, agile et à l’aigu facile, elle a livré une interprétation de référence de Violetta Valéry. Elle s’est particulièrement distinguée dans sa première aria, « È strano !… Ah, fors’è lui », puis dans la cabalette « Sempre libera », où elle a ébloui par son agilité et sa maîtrise du chant orné, couronnant sa prestation d’un contre-ut. En alternance dans le rôle, la soprano canadienne Andriana Chuchman a également livré une belle prestation. Dotée d’une voix au caractère plus lyrique, elle a surmonté avec brio les difficultés de la colorature du premier acte, faisant preuve d’une grande sûreté technique. Une fois ces exigences dépassées, son incarnation a gagné en profondeur à partir du deuxième acte, qui lui a offert un terrain plus propice à l’épanouissement d’un chant au lyrisme généreux, homogène, soutenu par un registre médian solide et une ligne vocale irréprochable. La netteté de son phrasé et son expressivité, enrichie d’accents dramatiques, lui ont permis de s’imposer progressivement, jusqu’à composer un dernier acte bouleversant, avec un « Addio, del passato… » empreint d’émotion et de vulnérabilité.
Du côté des ténors, le Chinois Long Long a campé un Alfredo Germont de belle envergure, grâce à une voix lyrique de grande qualité, moelleuse, d’une belle étendue et particulièrement à l’aise dans l’aigu. Son interprétation s’est toutefois révélée moins convaincante : malgré les nuances et les accents de son chant, il s’est montré avare d’expressivité, conférant au personnage une certaine froideur et une distance émotionnelle. Tout autre fut l’Alfredo du ténor américain Luke Norvell, en pleine ascension, qui s’est révélé une véritable révélation pour ses débuts dans la maison. Son incarnation du jeune amoureux, débordant de fougue et d’enthousiasme, s’appuyait sur une voix de ténor fraîche et chaleureuse, au timbre séduisant, à l’étendue généreuse et d’une grande homogénéité, particulièrement riche et brillante dans l’aigu. Il s’est distingué dans l’air « De’ miei bollenti spiriti », remarquable par l’élégance de sa ligne vocale, ainsi que dans la cabalette « O mio rimorso ! », à laquelle il a insufflé un élan juvénile irrésistible. Un nom à suivre de près.
Le Giorgio Germont du baryton canadien Russell Braun a constitué un véritable délice pour l’oreille. Malgré le passage des années, il conserve la beauté vocale d’antan ainsi qu’un remarquable pouvoir de communication. Sa voix homogène, désormais plus sombre et marquée par un léger vibrato, s’est révélée idéale pour conférer maturité et autorité au père d’Alfredo. Interprète intelligent et sensible, Braun s’est également distingué par la noblesse de son phrasé, la richesse de ses nuances et la justesse d’accents toujours adaptés aux différents états d’âme du personnage. Son interprétation de « Di Provenza il mar, il suol… » a été un modèle d’élégance et de musicalité, comptant parmi les plus beaux moments de la représentation. Les rôles secondaires ont été confiés à des chanteurs locaux de bon niveau, notamment Emma Pennell, dont l’Annina a révélé de remarquables qualités vocales, et Ariana Maubach, qui a prêté à Flora Bervoix un timbre d’une grande beauté. Peter Barrett a incarné un baron Douphol à la voix ferme et bien projetée, tandis qu’Owen McCausland a composé un Gastone particulièrement efficace.
À la tête de l’Orchestre de la Canadian Opera Company, le chef italien Paolo Carignani a proposé une lecture maîtrisée, riche en contrastes et parfaitement coordonnée, tout en restant fidèle au style verdien. Les préludes, ciselés dans leurs moindres détails et interprétés avec beaucoup de finesse, ont compté parmi les plus beaux moments de sa direction musicale.
La production scénique visuellement séduisante d’Arin Arbus, metteuse en scène américaine reconnue pour ses mises en scène de Shakespeare et son travail dans le théâtre contemporain, est de celles auxquelles on adhère ou que l’on rejette. Créée par la Canadian Opera Company de Toronto en octobre 2015, en coproduction avec le Lyric Opera of Chicago et le Houston Grand Opera, elle a connu un succès notable sur plusieurs scènes nord-américaines. Malgré certaines libertés, il s’agit d’une proposition scénique très traditionnelle, qui permet au public le plus conservateur de profiter de l’œuvre sans trop de surprises. Arbus situe l’action dans le Paris du milieu du XIXe siècle, respectant ainsi le cadre historique de l’opéra, tout en y apportant un regard résolument féministe qui met en lumière l’hypocrisie d’une société prête à accepter Violetta comme objet de plaisir, mais non comme une femme capable de décider de son propre avenir. Parmi les principales réussites de cette production figurent le contraste saisissant entre la splendeur extérieure et la solitude intérieure de la protagoniste, l’attention portée aux détails et le soin apporté à la restitution de l’évolution psychologique de Violetta. Arbus ne cherche pas à imposer à l’œuvre une lecture étrangère à son essence, mais laisse sa dimension tragique émerger de la partition elle-même et du livret de Francesco Maria Piave.
Les décors de Riccardo Hernández et les costumes de Cait O’Connor ont transformé la fête chez Flora, au deuxième acte, en une sorte de conte de fées multicolore. Les invités déambulaient autour d’une table couverte de friandises, qui évoquait aussi bien les créations de la célèbre Magnolia Bakery new-yorkaise que la maison de la sorcière de Hänsel et Gretel. Ils arboraient des perruques extravagantes, dans le style de Marie-Antoinette, ornées d’immenses fleurs et d’accessoires capillaires tout aussi exubérants. La première scène du deuxième acte contrastait par son extrême minimalisme, avant de céder la place, lors de la fête chez Flora, à une véritable bacchanale chromatique. L’esthétique du Second Empire s’y mêlait à des touches modernes de décadence assumée, au milieu de squelettes de taureaux, de matadors et de gitanes à l’allure androgyne. Au dernier acte, la scène se dépouillait de nouveau de presque tous ses éléments, laissant la protagoniste seule face à ses derniers instants. Le résultat tenait du pastiche : des univers esthétiques séduisants pris séparément et cohérents en eux-mêmes, mais dont la coexistence ne convainquait pas toujours. La succession de propositions visuelles aussi différentes, loin d’enrichir la lecture dramatique, finissait par disperser l’attention et par affaiblir la portée tragique de l’œuvre. Deux aspects méritent toutefois d’être soulignés : la minutie avec laquelle Arbus dirige les solistes et les masses chorales, témoignant de sa profonde connaissance du théâtre et de son sens aigu de la scène, ainsi que le travail particulièrement soigné de Marcus Doshi sur les éclairages, qui contribuait à mettre en valeur l’esthétique visuelle de la production.
À l’issue de la représentation, le public a ovationné l’ensemble des interprètes et salué l’ouverture de la nouvelle saison de la compagnie torontoise, qui célèbre cette année le vingtième anniversaire de l’inauguration de son théâtre : le Four Seasons Centre for the Performing Arts !
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CRITIQUE, opéra. TORONTO, Four Seasons Center for the Performing Arts, les 2 et 7 octobre 2026. VERDI : La Traviata. Kathryn Lewek / Andriana Chuchman, Long Long / Luke Norwell, R. Braun / Reginald Smith Jr… Arin Arbus / Paolo Carignani. Crédit photo (c) droits réservés







