Lyon : L’Enfant et les SortilĂšges de Ravel et Colette


ravel-maurice-enfant-sortileges-opera-582-390-homepageLYON, OpĂ©ra. Ravel : L’Enfant et les sortilĂšges : 1er-5 novembre 2016.
Lyon affiche l’un des sommets lyriques du XXĂš siĂšcle français : ciselĂ©, miniaturiste 
 fruit de la collaboration enchantĂ©e entre Colette qui signe le livret et Maurice Ravel. Pour se faire, les jeunes chanteurs du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon s’impliquent et prĂ©sentent leur travail vocal et dramatique dans une nouvelle production. Dans une grande maison normande, un enfant paresseux est sommĂ© par sa mĂšre de rester dans sa chambre jusqu’au dĂźner. RestĂ© seul, submergĂ© par la colĂšre, il s’attaque alors aux objets et animaux qui l’entourent, arrachant les pages de son livre, brisant sa tasse chinoise, martyrisant l’Ă©cureuil capturĂ© la veille. Mais alors qu’il s’effondre sans forces dans un fauteuil, les objets soudain s’animent, bien dĂ©cidĂ©s Ă  se venger de l’enfant qui les fait souffrir


Une féérie lyrique
Dans un univers domestique familier, le merveilleux jaillit brusquement des objets les plus anodins, soudain muĂ©s en personnages truculents : la ThĂ©iĂšre, qui s’adresse Ă  l’Enfant dans un dĂ©licieux franglais, l’ArithmĂ©tique rĂ©citant des calculs totalement erronĂ©s, la Rainette bĂ©gayant joyeusement… Ravel s’amuse des idĂ©es fantasques de Colette en multipliant les rĂ©fĂ©rences : du jazz au baroque, de la polka Ă  la valse en passant par un duo miaulĂ©, sa partition entremĂȘle les genres musicaux. Dans la production lyonnaise, l’imagerie projetĂ©e double l’action des acteurs chanteurs soulignant les Ă©pisodes (nombreux) de pure poĂ©sie. L’enchantement Ă©tend son empire fantastique irrĂ©el Ă  mesure que la musique de Ravel brosse le portrait de chacun des acteurs d’un monde enchantĂ© jusque lĂ  inaccessible, invisible. C’est un dĂ©voilement spectaculaire qui passe par la magie de la musique.


L’Enfant et les SortilĂšges Ă  l’OpĂ©ra de Lyon

4 représentations
Les 1er, 2, 4 et 5 novembre 2016

Direction musicale : Kazushi Ono et Philippe Forget
Mise en espace : James Bonas
Solistes du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon
Choeur et orchestre de l’OpĂ©ra de Lyon

Fantaisie lyrique en 2 parties, 1925
Livret de Colette
En français
Nouvelle production

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RAVEL ET L’OPERA
 LABYRINTHE D’UNE PENSEE EXIGEANTE. A la diffĂ©rence du piano qui n’inspire plus le compositeur Ă  partir de 1920, la voix et son prolongement dramatique, occupent sa vie durant, l’auteur de l’Enfant et les sortilĂšges. C’est une passion continue, dĂ©clarĂ©e, qui par perfectionnisme, ne trouvant pas tout de suite, une forme nouvelle capable de renouveler un genre qui n’a guĂšre changĂ©, et mĂȘme qui n’a pas â€œĂ©voluĂ© d’un pouce”, ne se concrĂ©tise que sur le tard, Ă  l’époque de la pleine maturitĂ©. Certes il y eut les cycles courts, exercices plutĂŽt qu’aboutissements, tous expressions d’une passion Ă  demi assouvie: ShĂ©hĂ©razade dĂšs 1898, puis, entre autres, ses trois cantates pour le Prix de Rome: Myrrha (1901), d’aprĂšs le Sardanapale de Byron, Alcyone (1902) d’aprĂšs Ovide, Alyssa (1903), soit trois essais lyriques qui n’eurent coup sur coup, aucun effet sur le jury du Prix. Avec le scandale que l’on sait, prĂ©cipitant mĂȘme le destin du Concours, taxĂ© de ringardisme injuste et dangereux.

Une Heure exquise : De L’heure espagnole à L’enfant cruel et puni

Ravel pense surtout Ă  fusionner action et musique, dans le sens d’une parfaite fluiditĂ©, et d’un accomplissement immĂ©diat. Pas de contraintes, aucune pression du cadre, quel qu’il soit. Le compositeur fut-il comme on l’a dit, convaincu par le cinĂ©ma, au point d’y reconnaĂźtre un moment “la forme” tant recherchĂ©e? Peut-ĂȘtre.
Quoiqu’il en soit, les premiĂšres mentions autographes de L’heure espagnole, indiquent cet esprit allant de la partition, portĂ©e par une action non contrainte, “lĂ©gĂšre et bon enfant”. Pauvre Ravel: quand il propose son oeuvre Ă  l’OpĂ©ra-Comique, les censeurs crient tout d’abord, Ă  la vulgaritĂ© devant un sujet oĂč il est question d’amant cachĂ© dans une horloge et que l’on transporte jusqu’à la chambre de l’épouse. Mais la premiĂšre a lieu le 19 mai 1911.

Ravel s’est longuement expliquĂ©. AprĂšs le scandale des Histoires naturelles dont la prosodie prĂ©pare directement celle de L’heure espagnole, et le quiproquo sur ses rĂ©elles intentions, le compositeur a prĂ©cisĂ© l’objet de sa premiĂšre oeuvre thĂ©Ăątrale. C’est une relecture du buffa italien, dans le style d’une conversation, oĂč le chant est proche d’un parlando expressif, souvent ironique voire sarcastique: d’une finesse inaccessible et redoutablement pertinente, le compositeur aime souligner le “mĂ©lange de conversation familiĂšre et de lyrisme ridicule”. Ravel parle d’une fantaisie burlesque qui prolonge l’expĂ©rience du Mariage de Moussorsgki, un compositeur dont il se sent proche. Les lignes vocales ondulent, se cabrent avec Ă©lĂ©gance, favorisant les portamentos; l’articulation s’autorisent des contractions de syllabes, des prĂ©cipitĂ©s dĂ©clamatoires expressifs. Ici, l’épouse, Conception, aussi sĂ©duisante qu’infidĂšle,  mariĂ©e Ă  Torquemada, l’horloger de TolĂšde, Ă©reintĂ©e par les beaux parleurs Inigo et Gonzalve, qui ne concrĂ©tisent jamais, minaude et se fixe sur le muletier Ă  l’allure chaloupĂ©e, Ramiro, un costaud pudique Ă  son goĂ»t.
L’humour ravĂ©lien, dĂ©licat et subtil qui jubile Ă  jouer des registres et des degrĂ©s du comique, enchante Koechlin et FaurĂ© mais exaspĂšre Lalo que le style pincĂ© et raide de Ravel, agace comme d’ailleurs bon nombre de critiques dĂ©contenancĂ©s: il parle d’un style qui serait un nouveau PellĂ©as, â€œĂ©troit, menu, Ă©triquĂ©â€. D’ailleurs, l’inimitiĂ© de Lalo Ă  l’endroit du musicien fixe une idĂ©e souvent reprise aprĂšs lui, sensibilitĂ© de Debussy, insensibilitĂ© de Ravel.  Quant aux vers de Franc-Nohain, ils sont tout autant critiquĂ©s, assassinĂ©s pour leur “platitude”. Et mĂȘme les amateurs conscients des dons de Ravel, sont aussi fatiguĂ©s de les voir gĂąchĂ©s dans un amusement de placard, quand, selon les mots de Vuillermoz, le musicien est “un magicien crĂ©Ă© pour se mouvoir dans le rĂȘve et la fĂ©erie”. Jugement juste mais sĂ©vĂšre. Pour Ravel, L’heure espagnole constitue un point d’aboutissement auquel il n’avait cessĂ© de rĂ©flĂ©chir.

L’ENFANT ET LES SORTILEGES, 1925. Un enfant pas sage sur le chemin de la compassion


Maurice_Ravel_1925Avec L’Enfant et les sortilĂšges, l’écriture de Ravel Ă©volue; du moins change-t-elle de registre. AprĂšs la fine ironie, la mordante satire, Ă  peine appuyĂ©e, le compositeur empreinte un chemin oĂč on l’attendait davantage, celui de l’onirisme et de la fĂ©erie. Qui plus est, sous le sceau de l’enfance. Avant d’occuper le poste de directeur de l’OpĂ©ra de Paris, en juillet 1914,  Jacques RouchĂ© avait demandĂ© Ă  Colette d’écrire le livret d’une fĂ©erie-ballet, tout en pressentant Ravel comme compositeur. Mais lorsque le compositeur reçoit le texte en 1916, il est soldat volontaire, peu enthousiasmĂ© par cette intrigue anecdotique.  Deux annĂ©es passent, pas de retour de flamme. Ravel semble indiffĂ©rent. Entre temps, Colette a
adressé le livret à Stravinsky.
Or, brutalement en fĂ©vrier 1919, Ravel se manifeste auprĂšs de l’écrivain et lui demande s’il est toujours possible de composer la musique. Le travail peut commencer. DĂšs le dĂ©but de son travail, Ravel songe Ă  la figure de l’écureuil (absent dans le premier texte de Colette qui accepte de l’intĂ©grer); le musicien de plus en plus inspirĂ© par son sujet, affine l’épisode des chats et surtout le duo swingant de la tasse et de la thĂ©iĂšre (qui s’exprime en franglais).

Le Music-hall et l’esprit de la comĂ©die amĂ©ricaine dĂ©poussiĂšrent le vieux genre opĂ©ra. Colette enthousiaste, encourage le musicien qui orfĂšvre sa partition jusqu’au printemps 1920. Puis viennent des semaines et des mois de dĂ©pressive inactivitĂ©. Mais sous la pression du directeur de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg qui souhaite faire crĂ©er l’ouvrage dans sa salle, Ravel doit poursuivre. Finalement, l’oeuvre tant attendue est crĂ©Ă©e le 21 mars 1925: pas moins de cinq ans pour achever une oeuvre qui dans son projet initial n’avait rien de stimulant. Au moment de sa crĂ©ation parisienne Ă  l’OpĂ©ra-Comique, le 1er fĂ©vrier 1926, le parterre resta de marbre. Arthur Honegger prit la dĂ©fense de la partition. AndrĂ© Messager de son cĂŽtĂ©, fustigea ce que Lalo avait exĂ©crĂ© de la mĂȘme façon dans L’heure espagnole: son insensibilitĂ©. Et tous les critiques s’entendirent pour ne trouver aucune entente entre le texte de Colette et la musique de Ravel.
L’intĂ©rĂȘt et la nouveautĂ© de l’oeuvre viennent principalement du relief des voix. Pas moins de 31 rĂŽles aux couleurs et aux intonations spĂ©cifiques, qui composent une brillante mosaĂŻque de tonalitĂ©s, en particulier animales (huit rĂŽles d’animaux au total!). Mais la force de la partition ne rĂ©side pas uniquement dans sa capacitĂ© d’invention et de timbres. Le sujet suit une gradation Ă©motionnelle extrĂȘmement subtile lĂ  encore. Effets lyriques, action contrastĂ©e dans la premiĂšre partie, puis, hymne Ă  la compassion, Ă  l’humanitĂ© quand l’enfant cruel et barbare, sadique et capricieux rĂ©vĂšle enfin son essence innocente, pure, compatissante. En dĂ©finitive, l’accord, texte/musique se dĂ©voile dans cette ultime partie dont la tendresse et l’appel au pardon atteignent des sommets d’émotions tissĂ©s sur le mode miniaturiste et pointilliste.