POLITIQUE. Chorégies d’Orange. Démission du directeur général Raymond Duffaut

duffaut-raymond-centre-francais-de-promotion-lyriquePOLITIQUE. Chorégies d’Orange. Démission du directeur général Raymond Duffaut. Le premier festival lyrique du Vaucluse vivrait-il ses heures les plus sombres ? Raymond Duffaut, jusque là directeur général des Chorégies d’Orange depuis 1981, a annoncé sa démission depuis la démission précédente du Président du Festival, Thierry Mariani survenue en janvier 2016. Ce dernier avait choisi de partir après que Jean-Louis Grinda (directeur de l’Opéra de Monaco) ait été choisi à la succession de Raymond Duffaut à partir de 2018, au poste de directeur général. Depuis cette date, c’est Marie-Thérèse Galmard, adjointe à la vie sociale de la mairie d’Orange qui assure la présidence par intérim, selon les dispositions des statuts de l’association des Chorégies. La municipalité d’Orange est aujourd’hui dirigée par le parti d’extrême droite auquel appartiennent le maire actuel Jacques Bompard (actuel président de la Ligue du Sud) et Marie-Thérèse Galmard. De plus en plus tendues avec les représentants de la Mairie, les relations ont conduits au départ coup sur coup des dirigeants des Chorégies, lesquels en avaient assuré la continuité et la cohérence depuis plus de 30 ans. A l’heure où le parti de Marie Lepen souhaite montrer un visage « normalisé », cette rupture avec les représentants de l’une des places culturelles les plus prestigieuses de France, tombe mal. L’équation « Culture et extrême droite » est-elle inéluctablement vouée aux scandales et aux rebondissements ? L’avenir nous le dira à commencer par les prochaines éditions des Chorégies d’Orange, désormais et jusqu’à l’arrivée de Jean-Louis Grinda, soit en 2018, sous la tutelle de la politique Marie-Thérèse Galmard.

De son côté, le démissionnaire Raymond Duffaut, qui incarnait la mémoire vive comme l’intégrité artistique des Chorégies d’Orange, assurant aussi sa large notoriété grâce entre autres à l’obtention de directs télévisuels devenus réguliers chaque été, dénonce « le coup de force » de la Ligue du Sud sur les Chorégies d’Orange. A son arrivée, Marie-Thérèse Galmard a immédiatement retiré au directeur général, sa délégation de signature, prétextant d’une nouvelle orientation financière prenant en compte le déficit d’un million d’euros des Chorégies.  Les tensions entre Jacques Bompard et la direction des Chorégies ne datent pas d’aujourd’hui : depuis son élection en 1995, le Maire après avoir constaté l’échec de son élection comme président, avait suspendu la subvention municipale. Aujourd’hui, le festival des Chorégies est autofinancé à 80%. Mais il est fragilisé par le non versement des subventions, ce à 3 reprises, et depuis précisément 1995 : soit une perte dans son budget courant de 450.000 euros.

Selon les statuts de l’association des Chorégies, la présidente par intérim l’est de droit jusqu’à la fin du mandat courant, mais en cas d’empêchement, « pas en cas de démission » comme le précise Raymond Duffaut. A suivre.

ECOUTER aussi notre PODCAST AUDIO, entretien avec Raymond Duffaut à propos de la prochaine création lyrique portée par le CFPL (Centre Français de Promotion Lyrique dont il est président), Venceslao de Martin Matalon, à l’affiche à partir d’octobre 2016

 

 

 

Roberto Alagna chante Le Trouvère de Verdi

Passion Verdi sur ArteFrance 2. Verdi : Le Trouvère, en direct d’Orange, le 4 août 2015, 22h. Jean-François Zygel présente l’événement lyrique des Chorégies d’Orange 2015, il en explique les enjeux, en direct, depuis le Théâtre Antique. Sous la direction musicale du chef français Bertrand de Billy, avec le ténor Roberto Alagna associé aux cantatrices Marie-Nicole Lemieux et Hui He dans les rôles de Azucena et de Leonora, respectivement la mère et la fiancée du Trouvère.

france2-logoCréé en 1853 au Teatro Apollo de Rome, Il Trovatore n’est en rien cette partition compliquée voire confuse que certains aiment à regretter. Verdi fin connaisseur des poètes, soucieux du drame autant que de l’enchaînement des tableaux avait suffisamment de discernement et d’autorité pour imposer ses vues et donc préserver la cohérence et le rythme de son opéra; c’est même dans l’oeuvre verdienne, l’une de ses partitions les plus spectaculaires, régénérant ce style frénétique hérité de Gluck. Les prières de l’angélique et ardente Leonora, l’ivresse extatique de son amant le Trouvère, Manrico et face à eux les noirs et diaboliques Luna comme Azucena, grand rôle de mezzo-alto, la gitane à demi sorcière,vraie manipulatrice au final qui venge le meurtre de son fils et expie les visions incandescentes et de flammes qui dévorent chacune de ses nuits. Verdi renouvelle ici et l’opéra romanesque et le genre fantastique : au final, l’amoureuse se suicide par poison et Luna décapite Manrico avant d’apprendre par Azucena qu’il s’agissait de son frère ! Pour relever les défis d’une histoire aussi sanglante et noire, la musique de Verdi s’enflamme elle même en crépitements et éclairs, ajustant chaque épisode pour mieux faire rugir une action saisissante. Energie, rythme, lyrisme flamboyant : Le Trouvère / Il Trovatore fera vos délices. Remercions France 2 de diffuser ce temps fort lyrique de l’été avec d’autant plus de pertinence que notre ténor national Roberto Alagna s’empare du rôle-titre. L’opéra fait aussi les délices des festivaliers de Salzbourg en août 2015 avec Anna Netrebko autre tempérament de braise, idéal pour enflammer l’ardente amoureuse Leonora.

” LE TROUVÈRE ” de Giuseppe Verdi
en direct sur France 2 et sur France Musique
Opéra en 4 actes de Giuseppe Verdi,
sur un Livret de Salvatore Cammarano
d’après El Trovador d’Antonio Garcia Gutiérrez


Orchestre national de France et Chœurs des Opéras de Région
Direction musicale : Bertrand de Billy
Mise en scène : Charles Roubaud
Scénographie : Dominique Lebourges
Costumes : Katia Duflot
Eclairages : Jacques Rouveyrollis
Vidéos : Camille Lebourges



Avec :
Manrico : Roberto Alagna / Leonora : Hui He / Azucena : Marie-Nicole Lemieux
Inès : Ludivine Gombert / Il Conte de Luna : George Petean / Ferrando : Nicolas Testé
Ruiz : Julien Dran/ Un Vecchio Zingaro : Bernard Imbert / Un Araldo : Yann Toussaint
Durée : 2h 40mn

Festival des Chorégies d’Orange (84). Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 août 2015

theatreOrange-aOrange.Chorégies. Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 août 2015. Un scandale absolu ? Carmen causa-t-elle un scandale analogue à celui de Pelléas (Debussy) puis du Sacre (Stravinsky) et de Déserts (Varèse) ? On aimerait le penser, pour que nous fussions pleinement … scandalisés par la sotte incompréhension des publics, et puisque comme le disait un polémiste du XXe, « la colère des imbéciles remplit le monde ». Tout était réuni en cet opéra-« comique », – et on ne relit pas sans sourire amertumé le sous-titre de « classement » à travers lequel ce chef-d’œuvre de la tragédie lyrique fut en son temps catalogué !- pour susciter le plus violent des refus, à commencer par l’ histoire racontée et son « héroïne »-repoussoir pour une société avide de conventions et de respectabilité.

Musique cochinchinoise
Et certes une partie de la critique se surpassa dans l’invective, comme nous le rappelle le musicologue Hervé Lacombe en citant un article d’Oscar Commettant dans le Siècle du 8 mars 1875 : « Peste soit de ces femelles vomies par l’enfer, et quel singulier opéra-comique que ce dévergondage castillan ! …Délire de tortillements provocateurs, de hurlements amoureux, de dans es de Saint-Guy graveleuses plus encore que voluptueuses… Cette Carmen est littéralement et absolument enragée. Il faudrait pour le bon ordre social la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés, en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versé sur sa tête. » Ou d’un magistral jugement esthétique qui mérite que le nom de son auteur, Camille du Locle (co-directeur de l’Opéra Comique), passe à la postérité : « C’est de la musique cochinchinoise, on n’y comprend rien. »

Doublement immigrée
Mais au fait, qui donc là était en cause ? Le musicien capable d’illustrer « le dévergondage castillan, le délire et les hurlements amoureux » de la demoiselle forcenée, l’écrivain qui avait fourni aux librettistes une histoire terrifiante ? On dirait a priori que Prosper Mérimée, le « nouvelliste » demeurait le plus coupable. Pourtant en 1875, il était en quelque sorte « mort en odeur de sainteté », (1870), ayant effacé par ses fonctions officielles (Les Monuments Historiques, ou comme on dirait aujourd’hui, le Patrimoine) au service d’une Monarchie de Juillet et surtout d’un Second Empire qu’il admirait comme remparts contre la Subversion sociale, la scélératesse de sa Carmen (d’ailleurs écrite en 1845). Carmen, cette double immigrée : gitane, donc déjà en situation plus ou moins régulière pour « son pays d’origine », l’Espagne, et devenue pour les Français lecteurs de la nouvelle l’exotique et volcanique rebelle qui mène les hommes à leur perte, choisissant un représentant de l’Ordre (le subalterne Don José) comme instrument du destin pour vivre… sa triade « l’amour-la liberté-la mort ».

Foutriquet le Fusilleur
Cinq ans après la mort de l’auteur, la France profonde, qui choisit quasiment par surprise la République (l’amendement Wallon, voté par une voix de majorité !), est encore sous le coup du séisme idéologique et politique de la Commune, impitoyablement réprimée dans le sang devant l’œil goguenard des Prussiens occupants, liquidée par les troupes de Monsieur Thiers, alias le Fusilleur, alias Foutriquet. Symboliquement considérée comme inspiratrice des pétroleuses( les femmes accusées par la Répression Versaillaise d’avoir mis le feu aux bâtiments en réalité incendiés dans les combats au centre de Paris, pendant « la Semaine Sanglante »), Louise Michel vient d’être déportée en Nouvelle Calédonie, d’où cette féministe et révolutionnaire ne reviendra qu’en 1880…

Le théâtre des entrevues de mariage
bizet georgesEn tout cas, si la Carmen de Mérimée a déjà connu son absolution , et même si « le plus âgé des directeurs de l’Opéra-Comique s’effraie de voir sur sa scène : «  ce milieu de voleurs, de bohémiennes, de cigarières arrivant au théâtre des familles qui organisent là des entrevues de mariage – cinq ou six loges louées pour ces entrevues –, non c’est impossible ! », des concessions sur l’histoire et certains personnages, la bonne réputation des librettistes Meilhac et Halévy emportèrent « le marché » en faveur de ce Georges Bizet dont la lyrique Djamileh avait eu un vif succès. « Prima la musica, e poi le parole », le rassurant adage devait « couvrir par son bruit harmonieux » les messages de la gitane révoltée… « Malheureusement », le génie de Bizet – se servant de l’alternance des parties dialoguées et du socle musical – transcende aussitôt les petits arrangements qu’on pouvait espérer d’un compositeur a priori non « révolutionnaire », en tout cas sans idéologie reconnaissable, et porte à l’incandescence l’histoire et la personne de Carmen, femme libre.
Tout comme Mozart était « fait » pour créer avant tout Don Giovanni, Beethoven Fidelio, Berg Wozzeck, Bizet « reste Carmen », pour une éternité qui lui rend presque aussitôt justice et fera de Carmen l’opéra français le plus joué au monde (selon le livre Guinness des Records). Sa mort cruellement précoce (37 ans !), qui suit de quelques mois la venue au monde du chef d’œuvre, contribue à « sanctuariser » l’opéra dans l’histoire musicale…

Nietzsche désaddicté
Et aussi à en faire un symbole d’ « art français » – clarté-cruauté racinienne du discours, vérité naturaliste et tragique de ce qui est montré – contre « l’autre côté du Rhin », englué dans son brouillard métaphysique… On pense évidemment à Nietzsche « désaddicté » de son Wagner, et allant chercher dans la lumière méditerranéenne des Cimarosa ou Rossini, mais surtout celle de Carmen, une vérité supérieure, « la profondeur du Midi » : « Je viens d’entendre quatre fois Carmen, écrit-il en janvier 1888 à son ami Peter Gast, c’est comme si je m’étais baigné dans un élément plus naturel. »(Et suit la demi-phrase désormais chère à tout écho » vendeur » de comm culturelle : « la vie sans musique n’est qu’une erreur (, une besogne éreintante, un exil) ».

La poésie dans la vie
Mais au XXe, on ira surtout du côté de chez Alberto Savinio – peintre comme son frère Giorgio de Chirico, compositeur, critique et littérateur – des clés pour mieux saisir la grandeur de Bizet : « Le secret de Carmen tient peut-être à ce qu’elle est si proche de nous et en même temps si lointaine, sincère et directe, en même temps si retorse et chargée de fatum (destin). Je ne vois pas d’autre exemple, même chez les Grecs, de ce fatum dans le « trio des cartes ». Avec autant de grâce mélancolique les pleurs de l’air, de la lumière, de la vie qui devra continuer que le thème du 4e acte par lequel Frasquita et Mercédès murmurent leurs funèbres mises en garde…On a tant parlé de la rédemption dans les finales de Dostoievski : et de la rédemption du finale de Carmen, qui a jamais parlé ? » Et de citer les trois « rapprocheurs » qui ont amené au XIXe « la poésie dans la vie : Baudelaire, Manet, Bizet… ».

Sous le Haut Mur
Alors, comment faire passer sous le Haut Mur cette modernité, ce climat d’intuition, cette passion violente, ce mouvement perpétuel d’aventures, et les huis clos tragiques ? C’est Louis Désiré – « costumier et scénographe » – qui a en charge la mise en espace de cette Carmen dont ne peut savoir si elle jouera la rupture avec la tradition, y compris « orangienne » ; ce spécialiste de l’opéra XIXe (Werther de Massenet lui est cher…) a déjà ici fait décors et costumes pour Rigoletto. Le chef finlandais Mikko Franck – évidemment hyper-spécialiste de Sibelius, et aussi de son compatriote Rautavaara – est un habitué de «  sous le mur » – Tosca en 2010, Vaisseau Fantôme en 2013 -, et c’est un mois après son Trouvère orangeais avec le « Philhar » de Radio-France qu’il en prend la succession de Myung-Whun-Chung à la direction musicale…Kate Aldrich arrive ici en Carmen, de même que Kyle Ketelsen en Escamillo, et très spectaculairement Jonas Kaufman incarne Don José, Inva Mula étant la douce Micaela.

Au cœur de la Trilogie
11 ans après Nabucco, 6 après Macbeth, 2 après Rigoletto. Et encore, pour ceux qui aiment le chiffrage dans la vie : 2 ans après la mort de la mère, 15 après celle de Margherita l’épouse, 5 après le début de la vie commune avec la cantatrice Giuseppina Strepponi… Ainsi va Giuseppe Verdi en 1853 (il a 40 ans), au cœur d’une Trilogie qui marque son évolution et l’histoire de l’opéra italien : avec Rigoletto, Traviata et Le Trouvère, c’est, écrit P.Favre-Tissot, « le fruit d’un cheminement progressif, un point d’équilibre atteint dans une quête de la perfection au terme d’une évolution réfléchie et non comme un miracle artistique spontané. » Adaptation de Victor Hugo (Le Roi s’amuse) pour Rigoletto, d’Alexandre Dumas fils (La Dame aux Camelias) pour Traviata : deux origines très « pro », comme on dirait aujourd’hui, et du beau travail. Mais pour le Trouvère, on peut avoir oublié la pièce théâtrale espagnole, El Trovador, et surtout son auteur, A.G.Gutierrez.

Rocambolesque ?
Etant admis qu’on n’est nullement ici dans l’historique, fût-il très transposé – Don Carlos, Un bal Masqué – , il est pourtant rare qu’un livret propose un tel cocktail d’invraisemblance et de complication. Certes, le genre « croix de ma mère » – comme on le disait pour symboliser les artifices lacrymaux du mélo – a largement sévi en cette période pour alimenter les « scenars » à coups de théâtre, objets-colifichets symboliques et autres attrape-badauds du feuilleton lyrique. Et comme avait concédé le bon Boileau, héraut du XVIIe français classique en terre encore baroque, « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». C’était aussi en France le temps où le roman-feuilleton s’inventait une légitimité, d’Eugène Sue et ses Mystères de Paris à Ponson du Terrail à qui on attribue l’introuvable « elle avait les mains froides comme celles d’un serpent » et dont le Rocambole s’est  adjectivé. (La littérature « industrielle » du XIXe a bien eu sa descendance au XXe chez Guy des Cars ou Maurice Dekobra, et de nos jours dans le binôme des jumeaux-rivaux Musso-Lévy…).

Une nuit à l’opéra
Giuseppe VerdiPour Il Trovatore, une gitane (encore ) et sorcière brûlée vive, sa fille Azucena qui l’aurait vengée en faisant disparaître l’un des fils du comte de Luna, la princesse d’Aragon Léonora qui devient folle d’amour d’un Trouvère, Manrico, alors que le fils du comte de Luna… « et ce qui s’en suivit », ainsi qu’on le lit dans certains sous-titres de romans populaires. A vous, spectateur, de jouer – slalomer ?- entre les péripéties toutes plus troublantes et inattendues les unes que les autres.(P.Favre-Tissot note que « le caractère rocambolesque de l’intrigue poussa les Marx Brothers à choisir Il Trovatore pour leur désopilant film Une nuit à l’opéra « !). Mais surtout de vous relier à une musique dont nul ne semble contester la force émotive – la première elle-même fut un triomphe, à la différence d’une Traviata incomprise car porteuse de scandale social, comme sa « descendante » …Carmen -, et le tourbillon des affects. « Une des musiques les plus étincelantes nées de la plume de Verdi, dit encore P.Favre-Tissot. Ce torrent sonore continu, charriant impétueusement les passions romantiques, emporte tout sur son passage. Le traditionalisme des formes rassure le public (pour) un sujet que Verdi a qualifié de sauvage. Et à un orchestre plus élémentaire répond une écriture vocale paroxystique. »

Les chants sont des cerfs-volants solitaires
Echo contemporain de ce que notre Alberto Savinio écrivait dans une de ses critiques  : «  Il Trovatore, c’est le chef-d’œuvre de Verdi. Dans aucun autre de ses opéras, l’inspiration n’est aussi élevée. Aucun autre ne peut se vanter de posséder des chants aussi solitaires, purs, verticaux…Chants d’une espèce singulière, qui ouvrent une fenêtre soudaine, par laquelle l’âme prend son envol violemment et en même temps très doucement, dans la liberté infinie des cieux. Chants qui sont des cerfs-volants solitaires, dans un étrange calme, dans un ciel sans vent, montant tout droit dans la nuit infinie… » L’inspiration du poète Savinio semble ici appeler non le lieu clos d’une « maison d’opéra » mais bien le « ciel ouvert » sous les étoiles. Charles Roubaud – un familier d’Orange – devra trouver le mélange d’ardeur et de lyrisme, de surprises théâtrales et « cheminements » sous le Mur pour le chef-d’œuvre aux paradoxes. C’est au chef français – et quasi-autrichien, tant une partie de sa carrière a été viennoise – Bertrand de Billy qu’il convient de porter à incandescence l’Orchestre National de France, des chœurs « français-méditerranéens », et des solistes à prestige : retour attendu de Roberto Alagna ( Manrico) et de Marie-Nicole Lemieux–(Azucena) -, arrivée de Hui He (Leonora) et George Petean (Conte de Luna).

Lyrique et symphonique
argerich_alix_Laveau_emi_pianoEt puis les Chorégies ne seraient pas tout à fait elles-mêmes si on n’ajoutait pas aux « deux-fois-deux opéras » l’accompagnement des concerts lyriques et symphoniques. Cela permet aussi à certains orchestres de faire leurs premières armes dans l’immense acoustique du Théâtre Romain, ainsi pour le National de Lyon qui « débute » ici tout comme un chef (pour lui invité), Enrique Mazzola, une soprano, la Russe Ekaterina Siurina, en duo avec le plus habitué ténor Joseph Calleja : airs extraits pour l’essentiel du trésor lyrique italien XIXe. Le Philhar de Radio-France connaît bien Orange, où il a aussi joué avec Myung Whun Chung : mais deux « petits nouveaux » solistes du clavier, Martha Argerich et Nicholas Angelich, dans Poulenc, à côté de la grandiose « Avec orgue » de Saint-Saëns (3e Symphonie, Christophe Henry).Enfin, en même temps que Trovatore, l’O.N.F. et Bertrand de Billy explorent la 9e de Dvorak et le Concerto en sol de Ravel (avec Cédric Tiberghien).

Festival des Chorégies d’Orange (84). Du 7 juillet au 4 août 2015. Georges Bizet (1838-1875), Carmen : mercredi 8, samedi 11, mardi 14 juillet , 21h45 ; Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore : samedi 1er août, mardi 4 août, 21h30. Mardi 7, 21h45, Concert lyrique ; vendredi 10, 21h45, concert symphonique ; lundi 3, 21h30, concert symphonique. Information et réservation : T. 04 90 34 24 24 ; www.choregies.fr

Musiques en Fête aux Chorégies d’Orange

logo_france_3_114142_wideRadio / Télé. France 3, France Musique. Musique en fête, le 19 juin 2015, 20h50. En direct d’Orange. Les Chorégies d’Orange, avant leur festival estival auraient-elles trouvé un nouvel événement, rendez vous incontournable et idéalement médiatisé au premières heures de l’été ? C’est le cas depuis quelques années (5ème édition en 2015) grâce à l’émission diffusée en direct sur France 3 chaque année «  Musiques en fête », et programmée ce 19 juin 2015 à partir de 20h50. Retransmis aussi en direct sur France Musique.

Artistes lyriques (les vétérans : Natalie Dessay, Patricia Ciofi, Nathalie Manfrino… ou les nouvelles voix à suite tels Vannina Santoni ou Florian Sempey…), chanteurs de variété (Dany Brillant, Christophe Willem…), accompagnés par l’Orchestre Philharmonique et le Chœur de l’Opéra de Marseille, les Maitrises des Bouches du Rhône et de l’Opéra Grand Avignon, sous la direction de Luciano Acocella, … une phalange hétéroclite d’interprètes joue la carte de l’accessibilité vers le grand public et de la mixité complice. Mélange de genres qui réussit grâce aussi aux moyens de France Télévisions et dans le sublime cadre solennel et spectaculaire du Théâtre Antique d’Orange (avec dans la niche centrale surplombant la scène et les gradins, la statue d’Auguste, empereur de Rome). Le live de 3 h programmé en primetime est un rendez vous télévisuel incontournable avant les opéras diffusés pour l’été par France télévisions et Arte.

choregies-dorange-musiques-en-fete classiquenews presentation programmation artistes opera varietesProgrammation annoncée par France 3 :
Natalie DESSAY ; Ludovic TEZIER ; Roberto SCANDIUZZI ; Annick MASSIS ; Inva MULA ; Patrizia CIOFI ; Nathalie MANFRINO ; Nicola ALAIMO ; Kristin LEWIS ; Florian SEMPEY ; Clémentine MARGAINE ; Florian LACONI ; Vannina SANTONI ; Albane CARRERE ; Violette POLCHI ; Raquel CAMARINHA ; Ludivine GOMBERT ; Vladimir KAPSHUK ; Julien DRAN ; Remy MATHIEU ; Isabelle GEORGES ; Dany BRILLANT ; Christophe WILLEM

Orchestre Philharmonique de l’Opéra et Chœur de l’Opéra de Marseille, Chœur, Maîtrise et Ballet de l’Opéra Grand Avignon, Chœur de l’Opéra de Toulon, Maîtrise des Bouches du Rhône, Direction : Luciano Acocella et Didier Benetti. Présenté par Alain Duault. Mise en scène par Nadine Duffaut. Chorégraphie de Stéphane Jarny.

logo_france_musique_DETOURETélé. France 3, Musiques en fête, le 19 juin 2015, 20h50. En direct d’Orange. Live de 3h. Retransmis aussi en direct sur France Musique.

Orange, Chorégies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 août 2014

Un ballo in maschera orangeOrange, Chorégies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 août 2014. A Orange, on « redouble » chaque œuvre choisie : donc deux Nabucco, deux Otello. Un fragment de la totalité verdienne – 28 opéras – qui permet, sous le Mur romain, de contempler des  moments essentiels. Le 1er chef-d’œuvre reconnu, Nabucco, une histoire biblique dont les échos vont du côté de l’Unité Italienne au XIXe (« Va pensiero »…). Et  un couronnement dramaturgique :  l’ultime tragédie d’Otello, ambigu et violent récit des aventures du More de  Venise, de sa belle Desdémone et du provocateur  Iago…

Le destin

Quand Giuseppe devient Verdi, au début des années 1840… Avant Nabucco, il y avait un jeune autodidacte très doué, formé à la composition par Lavigna, et qui après  échec pour un poste à Busseto, était allé à Milan commencer une carrière dans la mélodie (Romanze, 1838)  et surtout l’opéra (un brouillon, Rocester, remis sure le métier pour Oberto, accepté  par un impresario qui fait monter l’œuvre avec un certain succès  à la Scala (1839). Tout serait bien pour ce compositeur  de 26 ans si le destin ne frappait à coups redoublés : la mort de deux très jeunes enfants, puis celle – maladie foudroyante – de l’épouse, Margherita (1840), pendant que s’écrit un opéra-bouffe, Un jour de règne, qui d’ailleurs connaîtra un humiliant échec.

Va pensiero…

Vague verdienne en juin 2014Mais Verdi est déjà un vibrant patriote et veut voir se réaliser l’unité de son pays contre l’occupant autrichien ; il a été introduit dans les milieux de l’opposition libérale aristocratique (le comte et la comtesse Maffei) et il a adhéré aux idées progressistes de Mazzini. C’est ainsi qu’il tombe sur un livret biblique (le drame du peuple juif en exil à Babylone), écrit par Temistocle Solara, dont le père avait été interné au Spielberg (là où le poète S. Pellico avait composé « Mes Prisons »). Il s’enthousiasme pour le chant des exilés soumis au travail forcé loin de leur patrie : « Va, pensée, sur tes ailes dorées », qui deviendra par le vers initial « Va pensiero, sull ali adorate » hymne de ralliement à la libération des Italiens, symbole de la partition entière, et même ce que nous appelons un « tube » à vocation universelle. La composition  de l’opéra est entreprise dans la fièvre.

 Le livret amalgame des faits historiques et des personnages soit imaginaires (Abigaïle, prétendue fille de Nabucco  et « réelle »  esclave, devenant reine  par coup d’Etat !), soit  placés en situations  destinées à provoquer l’admiration, la terreur ou la pitié… Les histoires d’amour s’y enlacent au cours historique des choses et des peuples, l’aile de la folie s’étend sur le héros, le roi Nabucco, qui recouvrera la raison et se ralliera  au Dieu d’Israël.  Le « véritable »  Nabuchodonosor, souverain de l’empire néo-babylonien au début du VIe , lui,  n’avait été…que  le bâtisseur d’une Cité aux 18 kms de murailles et aux jardins suspendus.

Comme j’aimerais être à votre place !

L’opéra fait en tout cas commencer l’immense  carrière de Verdi. Le soir de la première à la Scala, « le violoncelliste Merighi dit au compositeur « caché » dans la fosse d’orchestre : Maestro, comme j’aimerais être à votre place ! Et ce soir-là en effet, la  victoire est totale ! » (P.Favre-Tissot). Mais quelles significations en profondeur, du côté de ce qu’on n’appelle pas encore l’inconscient et qu’on apprendra dans un demi-siècle à sonder par la parole libérée ? « Il est curieux de noter que Nabucco prépare ce Roi Lear auquel Verdi rêvera pendant tant d’années, dont il commencera la composition et qu’il ne pourra jamais mener à bien.(J.F.Labie). Et chez le Grand Will(iam Shakespeare, pierre angulaire du romantisme européen), Verdi puisera pour Macbeth, Otello et Falstaff. Comme dans Lear, Nabucco est à la fois « roi et père, tyrannique, fou et humilié, tout le prépare à devenir père assassin .   Et le père qui remplit mal sa fonction devient à la fois meurtrier et victime en puissance. » Simone Boccanegra puis Rigoletto parleront ensuite et très  fortement du Père, avec quelle intensité !

Nos Révolutions et les leurs

L’autre tension plus clairement lisible, est historico-politique. Notre « qualité » de Français nombrilistes ne nous fait guère prêter trop d’attention à la « naissance d’une nation », fût-elle de l’autre côté des Alpes. Et nous avons notre Révolution – la Grande, avec ses petites soeurs du XIXe -, notre Unité hexagonale n’avait pas attendu le siècle du romantisme pour se faire.Hormis donc le très célèbre Viva V.E.R.D.I !, nous ne sommes pas très au fait d’une Histoire italienne qui n’avance  pas alors irrésistiblement, et plutôt piétine après ses succès, voire recule (pour mieux sauter, disent les optimistes). Où l’imbroglio des idéologies déroute : républicains rouges et impatients (Garibaldiens), modérés se ralliant à la raisonnable monarchie de Piémont-Sardaigne, contre  principautés et royaume obsolètes du nord et du sud. Il en va de même pour les actions : sociétés secrètes, complots et attentats au début, carte militaire d’armées traditionnelles à jouer ensuite contre l’Occupant, alliances même étrangères au jeu équivoque, retournements et attentismes, monarchie parlementaire et négociatrice contre grande aventure républicaine… Sans oublier qu’au nombre des « tyrannies » figure la Papauté, encore puissance temporelle (les Etats de l’Eglise) et qui, sauf brève illusion lyrique (Pie IX, les premiers mois),joue la carte du monde ancien et répressif, en attendant de se poser en victime « prisonnière » après 1870 et pour 60 ans dans les frontières de son village d’opérette vaticane…

Le pouvoir est rassurant

Et certes en 1842, on est encore loin du moment spectaculaire où le musicien V.E.R.D.I, avec jeu de lettres sur son nom, incarnera le patriotisme trahi de 859, quand Napoléon III « lâche » les Itliens en laissant l’Autriche garder la Vénétie. La démission provisoire  du comte Cavour, réaliste serviteur de la royauté piémontaise, puis son idée – après retour au pouvoir – de pousser Verdi à la députation font partie de ce qu’on dirait aujourd’hui un « bon plan de comm politique ». D’ailleurs, depuis le temps de Nabucco, Verdi est passé du républicanisme mazzinien au conservatisme « à la Vittorio-Emmanuele », comme le souligne l’historien non-conformiste de la musique J.F.Labie (Le Cas Verdi) : « La pente naturelle du caractère de  Verdi, et aussi sa violence mal contenue, le poussent à l’acceptation d’une puissance souveraine, non pas  par accident, mais par essence, parce que le pouvoir est rassurant… »

Discussions au-delà des clichés

La mort de Cavour (« le Prométhée  de la Nation », selon le musicien)dès 1861 finira par l’éloigner de la politique, et ses enthousiasmes  auront toujours été freinés par une bonne dose de prudence (conservatrice) ». André Segond ajoute : » En fait  Verdi  resta  farouchement hostile à tous les mouvements populaires qui visaient à la conquête de plus grandes libertés politiques et économiques. » Spectateur attentif, vous voyez qu’au-delà des clichés confortables, il y a bien des discussions virtuelles et désirables sous le Mur ! Là, c’est le metteur en gestes et images Jean-Paul Scarpitta, le chef Pinchas Steinberg, l’Orchestre Montpelier-Languedoc (à Orange pour la 1ère fois), les solistes (dont Martina Serafin, en Aigaïlle, George Gagnidze en Nabucco et D. Belossleilskiy en Zaccaria) et les Chœurs Régionaux, qui traduiront la jeunesse du1er chef-d’œuvre verdien.

Mon gauche patois de Busseto

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Mais n’est-ce pas un autre (nouveau ?) Verdi qui propose en 1887 (écriture commencée depuis 1882) sa vision tragique –obsédante et obsédée – d’un sombre héros shakespearien ? Arrigo Boito est alors devenu dramaturge et conseiller de Verdi, et il a « comploté avec l’éditeur Ricordi pour que Verdi sorte du silence observé depuis  Aïda (1871) puis le Requiem (1874) ». Alors, shakespeariennement   oublié le Macbeth (1846) que Verdi  avait appelé « mon péché de jeunesse » … En réalité, il faudra quatre ans d’écriture pour Otello, « de la dépression et du secret ». En 1883, il y aura eu le choc – sinon affectif, du moins esthétique – provoqué chez l’Italianissime par la mort de Wagner (son conscrit !).  Certes, comme le note André Gauthier, les distances auront été marquées depuis longtemps : « Nous sommes des Italiens, avait rappelé Verdi : je ne veux pas transcrire la sublime polyphonie de Wagner en mon gauche patois de Busseto ! »

La création d’Otello sera un triomphe, et des Français « importants »  sont présents à la Scala : Massenet, Reyer, Clémenceau, et même ce Camille Bellaigue qui aura 15 ans plus tard l’inoubliable formule : « L’orchestre de Pelléas ne fait pas grand bruit, mais un vilain petit bruit. ». Après d’interminables  approbations du public, une foule raccompagne  l’auteur à l’Albergo Milano, l’interprète Tamagno entonne au balcon l’Esultate du début de l’opéra. « La gloire, constate Verdi, la gloire.. ;Oui, mais j’aimais tant ma solitude en compagnie d’Otello et de Desdémone ! »

Le poison de la jalousie

Otello, c’est un huis-clos – une fois passé le 1er  acte de tumulte chypriote, lui-même nouveau lieu de réflexion sur le pouvoir – montrant de brûlante façon que « l’enfer c’est les autres » dès lors que le poison  de la jalousie est venu habiter corps et âmes : dans Shakespeare déjà, elle était, selon Iago, « lemonstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit…Quelles damnées minutes il compte, celui qui raffole, mais doute, celui Qui soupçonne, mais aime éperdument ! » L’outrance de l’Anglais et celle de l’Italien est dans l’étude quasi-voluptueuse d’une pathologie de l’extrême. Tous les clignotants d’alerte de la paranoia sont au rouge : bouffées délirantes, manie de la persécution,  jugement faussé, pulsions de mort (subie et infligée). « L’obscur objet du désir », cadenassé dans la sphère-prison de propriété conjugale devient lieu géométrique d’un retour à la pureté par vengeance folle  après simulacre de procès. Le plaignant est le juge-exécuteur immédiat de sa propre sentence.

Son lion (de Venise) superbe et généreux

Mais dans ce processus de déraison incontrôlable, il est un aspect qui aura légitimement retenu  des commentateurs modernes (ainsi dans le remarquable Avant-Scène Opéra sur Otello : G. de Van, Catherine Clément,Philippe Reliquet), c’est le caractère noir (« nègre » ?) d’Otello. A l’origine historique,le Morede Venise devenu gouverneur de Chypre était un noble vénitien, Cristoforo Moro. Le « jeu de mots » aura permis le passage « choquant la bienséance de spectateurs européens » (on le disait au XIXe !) à un « teint jaune et cuivré », voire davantage, dans la confusion avec les Ottomans qui menacent Chypre (musulmans, soit, mais pas Africains !). Otello devient « l’homme aux lèvres épaisses », voire l’esclave aux lèvres gonflées », « le barbare », bref celui  que sa bravoure guerrière dont une douce, amoureuse et blonde Desdémone fait, dirait-on ailleurs, son « lion superbe et généreux ».

 Mais que le mariage ait été autorisé ou qu’il y ait même eu  rapt (consenti), Otello ne peut que demeurer l’Autre, puisqu’il est …Noir. D’où   les « interpellations offensantes » sur le « barbare très fruste » portées par Iago : Otello n’est pas à sa place ni en légitime amoureux,ni en époux. La violence meurtrière qu’il porte en lui, est-ce bien celle de tout humain contaminé à son insu par une jalousie pathologique, ou bien porte-t-il, par son origine « raciale », quelque chose qui prédispose et exacerbe, « de natura » ? Ainsi peut-on être amené à poser la question du titre dans l’article de P.Reliquet : « Otello,drame raciste ? »

Je fus

Vague verdienne en juin 2014D’autres pistes de réflexion : si le More « est aussi la mort », n’y-a-t-il pas aussi extrême « jalouissance » tout près de tels  abîmes, pour reprendre le joli mot lacanien cité par C.Clément ? Et aussi, on peut cherche en tout cela des échos dans la « camera oscura » de la conscience verdienne. Car Otello est l’homme « âgé » dans les bras de la tendre Desdémone. Pour Verdi des années 1880, la vieillesse monte à l’horizon, la jeunesse est en tout cas enfuie, « à jamais » marquée par la triple tragédie de 1838-40. Il n’y a pas en lui la profondeur d’une espérance chrétienne qui pourrait  chez cet agnostique  rassurer dans une interrogation sur le néant. Qui sait si Verdi, à la fin, ne pourrait qu’avouer comme son héros : « Otello fu », « il  fut ». Et rien d’autre ?

Son seul rival international

WAGNER EN SUISSEMais nous pourrons le consoler, notre Giuseppe : son avant-dernier acte de compositeur prouverait à lui seul le génie du « seul rival international » (c’était la formule du Général de Gaulle humoriste se  comparant à …Tintin !) de…  Wagner. Sous le mur-rempart d’Orange, on peut en tout cas faire confiance à la forme très synthétique de l’esprit Myung Whun Chung pour faire traduire par son Orchestre (le Philar de Radio-France), les Chœurs, les solistes –en particulier  le Trio terrible :Inva Mula, Desdémone, Robert Alagna, Otello, Seng-Hyoun Ko, Iago- la complexité d’arrière-plans troublants qui hantent l’opéra. Et ce devrait être en complet accord avec la culture et la subtilité très « orangiennes » de Nadine Duffaut, qui met  en scène. Sans oublier entre les séries de représentations un concert  lyrique de Patrizia Ciofi, très aimée aux Chorégies : tour d’horizon du côté de chez Gioacchino (Rossini, cinq extraits d’opéras) et Gaetano (Donizetti, six extraits), le Philharmonique de Marseille étant conduit par Luciano Acocella.

Festival des Chorégies d’Orange 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901). Nabucco, dir.Pinchas Steinberg : 9 et 12 juillet, 21h45. Otello, dir. Myung Whun Chung, 2 et 5 août, 21h30. Concert lyrique Rossini et Donizetti, par Patrizia Ciofi : 4 août, 21h30. Information et réservation : T. 04 90 34 24 24 et www.choregies.fr