Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 14 février 2015. Haendel : Hercules. Alice Coote, Elizabeth Watts, Matthew Rose… The English Concert, choeur et orchestre. Harry Bicket, direction.

ImmaculĂ©e prestation de The English Concert au Théâtre des Champs ElysĂ©es dans l’oratorio de Haendel, Hercules. Le cĂ©lèbre choeur et orchestre de musique ancienne est joint par une distribution de solistes Ă  la hauteur de l’ensemble et de la musique, avec Alice Coote en chef de file dans le rĂ´le de Dejanira et Matthew Rose dans le rĂ´le-titre.

 

Oratorio mythique

Bruxelles : Tamerlano et AlcinaLe livret de Hercules par Thomas Broughton s’inspire des Trachiniae de Sophocle et du 9ème livre des MĂ©tamorphoses d’Ovide. Plus qu’un vĂ©ritable opĂ©ra, il s’agĂ®t d’un oratorio conçu pour ĂŞtre reprĂ©sentĂ© sur scène et le seul de Haendel Ă  s’inspirer de la mythologie. CrĂ©e dans l’annĂ©e productive de 1745 (deux mois avant Belshazzar), il fut jouĂ© notamment au bicentenaire de la naissance du compositeur en 1885 (!) bien avant sa vĂ©ritable rĂ©surrection et rĂ©habilitation au XXème siècle. L’œuvre raconte l’histoire de Dejanira, femme d’Hercule se croyant veuve, et sa descente morale et homicide ultime d’Hercule Ă  cause d’une jalousie aveuglante. Voulant se rĂ©concilier avec Hercule après une crise de jalousie, Dejanira lui offre une tunique aux pouvoirs magiques censĂ©e rallumer la flamme de leur amour mais qui finit par le tuer, Ă©tant empoissonnĂ© en vĂ©ritĂ©. PrĂ©texte spectaculaire pour mettre en musique tout un Ă©ventail de sentiments, surtout pour Dejanira qui n’a pas moins de six airs !

La mezzo-soprano Anglaise Alice Coote se donne complètement et musicalement et thĂ©atralement (grâce Ă  une mise en espace, modeste, mais efficace), dans le rĂ´le complexe de Dejanira. Pas de caricature ni de grotesque chez la chanteuse, sa caractĂ©risation rayonne d’une sincĂ©ritĂ© qui ranime les affects typiques visitĂ©s dans chacun de ses airs. Dès son premier « The world , when day’s career is run », nous sommes ensorcelĂ©s par la beautĂ© de l’expression, par le mĂ©lange si naturel de gravitĂ© et lĂ©gèretĂ© et par un art chromatique saisissant.

Au deuxième acte, elle rĂ©gale l’audience avec l’air le plus sarcastique de l’opus de Haendel « Resing thy club » oĂą elle insulte sa virilitĂ© comme on aimait bien le faire dans l’antiquitĂ©… Un dĂ©licieux andante moqueur aux vocalises graves vivement rĂ©compensĂ© par le public. Comme dans sa grande scène de folie vers la fin de l’oratorio, « Where shall I fly ? » de 143 mesures oĂą l’auditoire devient fou devant une telle dĂ©monstration d’art lyrique, de brio et d’expression, inondant la salle d’applaudissements et des bravos. La soprano de la partition, Elizabeth Watts dans le rĂ´le d’Iole, secondaire, Ă©veille autant des passions avec ses airs. Remarquons en particulier son dernier « My breast with tender pity swells » avec violon obligato, un sommet d’Ă©motion, mi-mystĂ©rieux, mi-bucolique, d’une beautĂ© larmoyante, touchante, splendide. Cet air montre d’ailleurs l’influence chez Haendel du compositeur vĂ©nitien mĂ©connu Agostino Steffani, notamment en ce qui concerne le tissu et le dĂ©veloppement orchestral. L’Hercules (en anglais, langue de l’oratorio) de la basse Matthew Rose fait preuve comme on l’espĂ©rait d’une voix colossale, et surtout d’une implication théâtrale adaptĂ©e aux circonstances (nous avons un souvenir Ă  la fois monstrueux et brillant de son Roi Enrico VIII dans l’Anna Bolena l’Ă©tĂ© dernier Ă  Bordeaux – lire notre critique Anna Bolena Ă  l’opĂ©ra de Bordeaux, en mai 2014). Nous sommes totalement convaincus du calme qui semble dĂ©sormais l’habiter, et remarquons la coloratura impressionnante et virtuose de ses airs, tout en gardant nos rĂ©serves vis-Ă -vis de l’excès hasardeux de vibrato.

Le tĂ©nor James Gilchrist dans le rĂ´le de Hyllus a des morceaux plaisants et flatteurs. Si nous aimons la qualitĂ© de son style, la prestation inĂ©gale, parfois mĂŞme lors du mĂŞme air dĂ©concerte. Si le timbre paraĂ®t charmant, nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© plus de dynamisme. Le contretĂ©nor Ruppert Enticknap en Lichas, a un timbre plutĂ´t expressif, chose rare chez les contretĂ©nors. Il a un je ne sais quoi de tendre et de touchant, et une belle articulation de la langue. Le choeur de The English Concert est sans aucun doute l’un des protagonistes du concert ! Un tout petit peu moins diversifiĂ© que le choeur dans Belshazzar, il commente l’action et augmente ou insiste sur les affects exprimĂ©s lors des airs. La prestation est ravissante et Ă©difiante Ă  la fois. Le choeur est peut-ĂŞtre le personnage le plus dynamique, dans les thèmes comme dans le chant. Des vĂ©ritables spĂ©cialistes tour Ă  tour furieux, solennels, charmants, virtuoses… causant des frissons en permanence !

Et l’orchestre ? Un peu Ă©conome par rapport Ă  d’autres oratorios, la performance de The English Concert sous la direction de Harry Bicket est un rĂ©el bonheur, avec un dosage parfait de brio sautillant baroque et de tension comme de profondeur. Le vif entrain des cordes demeure tout Ă  fait impressionnant. La journĂ©e de l’amour conventionnel (et conventionnĂ©!) cĂ©lĂ©brĂ©e au Théâtre des Champs ElysĂ©es avec un Hercules en toute grandeur et tout honneur.