CD, VASTA : Reine de Bordélie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018)

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsCD, VASTA : Reine de BordĂ©lie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018). Plus affĂ»tĂ© et engagĂ© que jamais, le chef et claveciniste Iakovos Pappas poursuit l’idĂ©e d’un Baroque sĂ©ditieux, libertaire, plus expĂ©rimental que convenu voire complaisant. VoilĂ  un Baroque qui dĂ©range et qui nous plapit
. dont les dĂ©lices ont ravi les spectateurs lors d’un concert bienvenu, prĂ©lude Ă  ce disque, prĂ©sentĂ© Ă  la BNF. Les manuscrits concernĂ©s y sont tous conservĂ©s – dormants, oubliĂ©s,
 jusqu’à aujourd’hui. Les cordes Ăąpres, mordantes, expressives, le clavier et les voix trĂšs en verve savent ici ressusciter l’irrĂ©vĂ©rence inventive des libres penseurs et des Ă©rotomanes du XVIIIĂš. Le texte de Piron (Vasta, Reine de BordĂ©lie) choisi dans ce programme rĂ©jouissant, souligne combien dĂšs son dĂ©but, le XVIIIĂš français manie la langue avec dĂ©lire, poĂ©sie et invention ; l’épigrammiste Ă©voque cet essor remarquable du Baroque insoumis, revenu Ă  son irrespect critique ; interprĂštes, textes et musique accrĂ©ditent l’émergence d’une pensĂ©e souveraine, fĂ©conde pour les arts, stimulante pour l’esprit. A travers un texte provocateur en façade, c’est la libertĂ© recrĂ©atrice de l’art qui est cĂ©lĂ©brĂ© et grĂące Ă  Almazis, l’inspirante libertĂ© (pour les interprĂštes) de la satire critique.

EROTIQUE INSOLENCE, BAROQUE PARODIQUE

En liaison avec l’insolence inspirĂ©e de l’épigrammiste français Alexis Piron (1689-1773) qui fournit le texte de cette tragĂ©die imaginaire, Iakovos Pappas a scrupuleusement sĂ©lectionnĂ© les musiques les plus adaptĂ©es. L’AcadĂ©micien dĂ©chu, qui perdit son fauteuil et ses palmes d’Immortel, en raison justement de ses saillies et pointes gĂ©niales (Ode Ă  Priape, texte de jeunesse) laisse surtout un texte d’une rare Ă©loquence comique, prĂ©texte de ce programme : « Vasta, reine de BordĂ©lie ».  Piron concentre l’inspiration emblĂ©matique du XVIIIĂš français : la comĂ©die, en ce qu’elle cultive et rĂ©vĂšle les vertus de la verve satirique,  de l’insolence poĂ©tique. Erotique et mĂȘme poĂ©tiquement obscĂšne, le texte cible en rĂ©alitĂ© la censure et la politique, la chape asphyxiante qui corsĂšte toute la sociĂ©tĂ© de l’Ancien RĂ©gime.

A travers l’intrigue, une mĂšre (Vasta) et sa fille (Conille) s’affrontent Ă  travers leurs amants. La « goulue », Vasta dĂ©montre sans morale, sa souveraine prĂ©Ă©minence, – un tempĂ©rament virile en vĂ©ritĂ© (formidable, sincĂšre, hallucinĂ©e Elizabeth Fernandez), sacrifiant sa fille (trop molle : larmoyante et habitĂ©e elle aussi Delphine Guevar) ; la reine dĂ©cide : elle cĂ©lĂšbre l’endurance admirable du prince « Fout Six coups » (et son accent provincial bien trempĂ© : truculent Christophe Crapez). Tous les chanteurs rehaussent par leur esprit de caractĂ©risation, et un vrai plaisir de la langue (et ses mĂ©andres sĂ©mantiques souvent hilarants), l’irrĂ©vĂ©rence du livret ; tous sont habiles Ă  transfĂ©rer d’authentiques situations tragiques et nobles, dans un texte d’une libertĂ© amorale, provocante, 
 voire dangereuse.  L’amateur des tragĂ©dies en musique retrouve le caractĂšre des vraies scĂšnes Ă©plorĂ©es, Ă  la fois langoureuses et suspendues, de vraies tensions affrontĂ©es,
 mais dans une langue crue, totalement et outrageusement dĂ©calĂ©e.
Ce principe parodique prend une dimension emblĂ©matique dans le rĂ©cit du viol de Vit-Mollet par Fout Six coups, rapportĂ© par Couille au cul (excellent Guillaume Durand, fin du II) : au rĂ©cit savoureux rĂ©pond l’engagement des instrumentistes trĂšs proches du texte.

La force du programme vient aussi de la variĂ©tĂ© des auteurs, et des contrastes que leur style font naĂźtre : abandon lacrymal – « la princesse n’est plus » / en dĂ©chargeant (Benda, plage 25) : noblesse et majestĂ© de la Reine (Marche de Campra, 26) qui salue l’arrivĂ©e de son  hĂ©ros final (Fout-six-coups, exposant les parties de son rival vaincu, Vit-Mollet)
 tout s’enchaĂźne avec un sens dĂ©lectable des saillies percutantes.

AprĂšs les actes de la « tragĂ©die », Iakovos Pappas agence enfin un grand « divertissement » (selon les codes du genre), et agence plusieurs fragments musicaux d’une Ă©vidente tension dramatique  : on y relĂšve plusieurs extraits de « ZaĂŻde » de Pancrace Royer (encore une perle oubliĂ©e, opportunĂ©ment rĂ©vĂ©lĂ©e ici : « Chasse » en prĂ©lude ; enfin « Air des turcs » et « tambourins » pour conclusion.
Le verbe n’est pas omis, grĂące Ă  la restitution de 4 sĂ©quences chantĂ©es, dĂ©clamĂ©es : Nous perdons Philis (duo de dĂ©ploration Ă  deux voix mĂąles); Monologue « Cucumane » (Caquire de De Vessaire, 1780), en voix de tĂȘte par le tĂ©nor Christophe Crapez, dont la verve insolente exprime dĂ©jĂ  le climat rĂ©volutionnaire des annĂ©es 1780

Tout l’esprit libertaire, dĂ©lirant est dĂ©jĂ  Ă©noncĂ© entre autres dans le Prologue avec « Vive les cons », extrait du DĂ©serteur de Monsigny, 1769 ; dans « On dit que le mĂ©decin » de JC Gillier, tout en gouaille et vulgaritĂ© ; il est mĂȘme exacerbĂ© et servi en un geste libĂ©rĂ©, dĂ©lurĂ©, essentiellement linguistique et thĂ©Ăątral : « C’est fait Minon, Minette  » dans l’inoubliable « L’autre jour » de Louis Lemaire dĂ©cĂ©dĂ© en 1750.
De mĂȘme, le scabreux voire scato (« le pot de chambre », puis « Les CheminĂ©es » ) nourrit la tension du divertissement final, conclusion magnifique de la tragĂ©die Ă©rotique proprement dite.
Toujours la verve des chanteurs et des instrumentistes redouble en cocasserie linguistique et triple lecture expressive
 c’est une parodie insolente et paillarde (relecture de « Plaisirs d’amour » de Martini placĂ© en fin de Prologue) ; c’est un procĂšs en rĂšgle des canons de la tragĂ©die officielle, de ses rĂšgles si strictes et asphyxiantes qui ont prĂ©valu de Lully Ă  Rameau, Ă©touffant certainement l’écriture des auteurs : il fallait bien toute la crĂ©ativitĂ© des forains satiriques (que reprennent Ă  leur compte avec combien de justesse, les interprĂštes d’Almazis) pour en mesurer Ă  la fois le ridicule et le potentiel humoristique ; tous ces dĂ©calages en dĂ©noncent allusivement l’artificialitĂ© et le manque de vĂ©ritĂ© d’un genre que Gluck rĂ©formera Ă  Paris au dĂ©but des annĂ©es 1770.
Or le geste d’Almazis retrouve cette franchise et cette sincĂ©ritĂ© qui manque tant (que JJ Rousseau apprĂ©ciait tant). Les textes osĂ©s, provocants rĂ©tablissent le sang, la pulsion certes primitive, un naturel « populaire » totalement absent du genre noble.
Au clavecin, et Ă  la direction, Iakovos Pappas sait exalter et Ă©lectriser sa troupe : chanteurs acteurs et comĂ©diens, capables de transformer leur voix, jouant des registres et des types de projection ; instrumentistes sans rĂ©serve, soulignant tout ce qu’ont d’irrĂ©vĂ©rence sĂ©ditieuse textes et musique : sous leurs doigts amusĂ©s mais conscients, se profilent dĂ©jĂ  les ferments de la rĂ©volte et de la sainte libertĂ©.

On goĂ»te la causticitĂ© mordante du texte, paillarde donc choquante au premier degrĂ© ; et pourtant furieusement critique Ă  l’endroit du politique, rĂ©duit Ă  des ĂȘtres de pulsions et de jouissance immĂ©diate ; sur le plan musical, Iakovos Pappas a ainsi rĂ©sumĂ© tous les effets de la palette lyrique expressive, propre au genre officiel au XVIIĂš et XVIIIĂš, la tragĂ©die en musique. D’ailleurs, c’est l’une des partitions les plus scandaleusement musicale, d’un dĂ©bridĂ© ici dĂ©sopilant (et qui prĂ©figure toutes les comĂ©dies musicales Ă  venir),  PlatĂ©e de Rameau (1745) qui ouvre l’action centrale. 
 
 

BONUS
 La cantate « burlesque » et d’une belle insolence, ActĂ©on de Pierre-CĂ©sar Abeille (dĂ©cĂ©dĂ© en 1733) atteste de l’essor de ce courant baroque paillard, qui sait avec quelle intelligence et raffinement se moquer des codes mythologiques et tragiques. Abeille appartient Ă  la colonie d’auteurs douĂ©s d’une extrĂȘme acuitĂ© expressive et poĂ©tique, dont Monteclair ou mĂȘme JB Rousseau (Odes tirĂ©es des Psaumes, 1716) sont d’autres penseurs douĂ©s.
La solide gouaille articulĂ©e du baryton Guillaume Durand (qui incarne Couille-au-cul dans la tragĂ©die qui prĂ©cĂšde) sert idĂ©alement le texte, avec une attention affĂ»tĂ©e Ă  l’intelligibilitĂ©, une exquise et savoureuse comprĂ©hension des enjeux des images poĂ©tiques, un rien lubrique, et bien habitĂ©e. Le vrai sujet ici, c’est ce qu’a vu le chasseur : la nuditĂ© de la dĂ©esse (prĂ©cisĂ©ment ses jolies fesses) : c’est la dĂ©esse calipige que cible Abeille dans sa fabuleuse cantate / et le regard impudique du chasseur, sa curiositĂ© irrespectueuse sont le vrai sujet de cette sĂ©quence qui ne manque pas de piquant, et lĂ  encore ni cocasserie trĂšs imaginative:  « Diane se lave le cul avec ses nymphes potagĂšres qui lui servent de chambriĂšres  » etc


CLIC D'OR macaron 200BAROQUE INSOLENT, BAROQUE INVENTIF…Nerveux et souple, le continuo d’Almazis expose chaque mot, le commente, l’enveloppe d’une ironie poĂ©tique dĂ©lectable.  En choisissant d’achever le cycle de Piron, par cette cantate, vĂ©ritable joyau en irrĂ©vĂ©rence poĂ©tique et irrespect des convenances mythologiques, Iakovos Pappas rĂ©tablit la place de la cantate comme Ă©crin expĂ©rimental, propice Ă  renouveler l’écriture lyrique et la construction dramatique, officielles. Abeille, Piron
 le chef d’Almazis a bien raison de souligner et la force du texte et la qualitĂ© de la musique. On l’on ce dit face Ă  tant de crĂ©ativitĂ© censurĂ©e, qu’il nous manque encore bien des informations pour connaĂźtre vraiment la diversitĂ© de notre patrimoine. VoilĂ  posĂ©es, les bases d’une nouvelle recherche Ă  la fois littĂ©raire, poĂ©tique, lyrique et musicale qu’il faudrait encore et encore approfondir. A suivre.

 
 
  
 
 

LIRE AUSSI notre présentation critique du CD VASTA

 
 
  
 
 

——————————————————————————————————————————————————

VOIR un extrait vidĂ©o de VASTA, Reine de BordĂ©lie, 1773 – extraits du spectacle donnĂ© Ă  la BNF BibliothĂšque National de France, en avril 2018.
https://www.youtube.com/watch?v=iIzsuzZUDag
 
 
 
VOIR LE TEASER VASTA,  reine de BordĂ©lie, tragĂ©die Ă©rotico-lyrique d’Alexis Piron (1773)
Ensemble Almazis – Iakovos Pappas / Co rĂ©alisation BibliothĂšque Nationale de France
https://vimeo.com/301819639  

VASTA-reine-de-bordelie-iakovos-pappas-teaser-video-classiquenews-critique-cd

 

https://vimeo.com/301819639  

 
 
 

——————————————————————————————————————————————————

yakovos pappasENTRETIEN avec Iakovos PAPPAS, Ă  propos de VASTA, Reine de BordĂ©lie, 1773
 Le 23 novembre 2018 paraĂźt le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de BordĂ©lie », tragĂ©die Ă©rotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIĂš, le chef et claveciniste, dĂ©fricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et Ă©rotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct dĂ©fricheur des plus grands « baroqueux », 
 en dĂ©coule un drame d’un nouveau genre, oĂč lĂ  encore, textes et musique, drame et poĂ©tique sont indissolublement liĂ©s. LIRE notre entretien avec IAKOVOS PAPPAS


 
 
 

almazis-vasta-iakovos-pappas-vasta-concert-annonce-critique-classiquenews-582

 
 
 

VASTA, Reine de Bordélie. Entretien avec IAKOVOS PAPPAS / ALMAZIS

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsVASTA, Reine de BordĂ©lie. Entretien avec IAKOVOS PAPPAS, directeur musical et fondateur de l’ensemble Almazis. Le 23 novembre 2018 paraĂźt le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de BordĂ©lie », tragĂ©die Ă©rotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIĂš, le chef et claveciniste, dĂ©fricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et Ă©rotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct dĂ©fricheur des plus grands « baroqueux », 
 en dĂ©coule un drame d’un nouveau genre, oĂč lĂ  encore, textes et musique, drame et poĂ©tique sont indissolublement liĂ©s. Ils questionnent la forme musical, l’intention du texte, le sens d’une situation dramatique. Entre irrĂ©vĂ©rence, provocation mais pertinence, Iakovos Pappas rĂ©tablit la qualitĂ© suprĂȘme du baroque : sa vitalitĂ© critique. Ainsi Vasta 2018 est le fruit attendu d’une gestation longue et reportĂ©e (amorcĂ©e dĂšs 2003) qui n’a pas manquĂ© Ă©videmment, dans notre sociĂ©tĂ© bienpensante, puritaine et ouatĂ©e, de susciter refus et incomprĂ©hension
 Entretien exclusif.

   

 

almazis-vasta-iakovos-pappas-vasta-concert-annonce-critique-classiquenews-582  

 
——————————————————————————————————————————————————

 

 

CLASSIQUENEWS : Quels sont les critÚres qui vous ont permis de sélectionner textes et musique pour ce nouveau programme ? 

yakovos pappasIakovos PAPPAS : Je crois que mon goĂ»t pour le rire est le principal critĂšre ; le constat aussi d’un raidissement moral gĂ©nĂ©ral et des relents d’intolĂ©rance trĂšs inquiĂ©tants. D’autre part l’ennui causĂ© par des programmations d’une tristesse Ă  faire mourir instantanĂ©ment, m’ont Ă©galement dĂ©cidĂ© Ă  exploiter ce rĂ©pertoire pour la plus grande rĂ©probation de la sainte biensĂ©ance baroqueuse, prĂŽnant la puretĂ© artistique.
Vasta est l’aboutissement de rĂ©flexions et de recherches durant une vingtaine d’annĂ©es, ce qui doit constituer le plus long projet de la musique dite baroque. DĂ©jĂ  en 1998, nous prĂ©parions avec Philippe LĂ©naĂ«l dans le cadre du feu « Printemps des Arts de Nantes », une sorte de joute-en-spectacle : opposer PhĂšdre de Racine Ă  Vasta de Piron ; une levĂ©e de boucliers au sein mĂȘme du conseil d’administration eut raison de notre trĂšs grand enthousiasme. Vous comprendrez alors que je suis extrĂȘmement reconnaissant auprĂšs de MM. Jean-Loup Gratton et François Nida qui permirent, par leur impeccable accueil au sein de la BibliothĂšque de France, d’achever cette longue aventure.
 

   

 

CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui prĂ©serve la cohĂ©rence de l’ensemble ?

Iakovos PAPPAS : En tout cas ni l’argent, ni le pouvoir ; je n’ai ni l’un ni l’autre.
Il se pourrait que les artistes avec lesquels je collabore, trouvent satisfaction Ă  ce que je ne demande rien que je ne pourrais rĂ©aliser moi-mĂȘme ; si vous voulez je suis mon propre cobaye. Peut-ĂȘtre la cohĂ©rence est prĂ©servĂ©e par l’absence de rapports de pouvoir ; je ne fais pas la musique pour assouvir des frustrations en traitant chanteurs et instrumentistes avec la morgue d’un roitelet.

   

 

CLASSIQUENEWS : L’effectif instrumental requis et les chanteurs apportent quels Ă©clairages sur le sens et le dramatisme des Ɠuvres ?

Iakovos PAPPAS : Pour un projet radical et exceptionnel, il faut une Ă©quipe exceptionnellement douĂ©e et capable d’une expression radicale.
Concernant les chanteurs, qui sont aussi et surtout des acteurs chantants, il n’y a pas beaucoup Ă  dire ; quant Ă  l’effectif, il est imposĂ© par les besoins de Vasta, piĂšce principale de la production ; enfin rien sauf l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© des qualitĂ©s requises extrĂȘmement rares, surtout prĂ©sentement : une absence trĂšs poussĂ©e de scories petit-bourgeois-bien-rangĂ©. Cette distribution obligĂ©e ne fut pas un fardeau mais au contraire l’occasion d’expĂ©rimentations trĂšs fertiles : je fus obligĂ© de revoir
les piĂšces Ă  l’origine Ă  une voix, tels « Le pot de chambre », et « Si vos cheminĂ©es, Mesdames »  en les mettant en plusieurs voix.
La partie instrumentale en revanche a Ă©normĂ©ment Ă©voluĂ© depuis la crĂ©ation de la premiĂšre version en 2003. A l’époque, il n’y avait que la basse-continue pour soutenir tout le spectacle ; ce qui fut herculĂ©en. Il m’a paru nĂ©cessaire, si on voulait atteindre le postulat d’une efficacitĂ© radicale, d’ajouter quelque chose qui manquait aux origines, et qui rendrait nos travaux justes et parfaits, du point de vue de l’expression bien sĂ»r ; ainsi naĂźtra l’idĂ©e d’ajouter un prologue, et un divertissement ; utiliser Ariane Ă  Naxos de G. Benda (d’aprĂšs une version pour quatuor Ă  cordes du XVIIIe siĂšcle) pour transformer des scĂšnes en mĂ©lodrame. L’accompagnement musical ajouta quelque chose de trouble et mĂȘme d‘inquiĂ©tant : faut-il rire, faut-il pleurer pendant les deux scĂšnes des messagers ? Il y aurait beaucoup Ă  dire sur ces rapports qui se crĂ©ent dans le cadre du mĂ©lodrame.

   

 

CLASSIQUENEWS : Quel érotisme se précise à travers ce programme ?  Est-on proche de Sade ou des LumiÚres ? Dénotez-vous une lecture parodique voire satirique à travers le prétexte dramatique ?

Iakovos PAPPAS : Bannissons une rumeur tenace au sujet du mouvement appelĂ© « les LumiĂšres » : du point de vue de la sexualitĂ©, les coryphĂ©es de ce mouvement sont aussi loquaces que les carpes. Ils semblent restĂ©s, telle est mon estimation, dans leur Ă©tat de petits bourgeois guindĂ©s. Lisez Voltaire et Montesquieu, les hĂ©rauts prĂ©sumĂ©s des libertĂ©s sociales : l’article sur la femme et sur la pĂ©dĂ©rastie du premier dans son Dictionnaire Philosophique de 1764 (oĂč il n’est question que peu de philia) ; l’article intitulĂ© Crime contre nature de l’Esprit des Lois (Livre XII, chapitre 6) du second. Nous sommes trĂšs Ă©loignĂ©s de l’esprit qui rĂšgne dans Vasta ou La Comtesse d’Olonne (que nous enregistrĂąmes au dĂ©but des annĂ©es 2000) ou La Nouvelle Messaline ou encore Caquire.
L’esprit des piĂšces choisies est trĂšs loin de celui qui rĂšgne dans les ouvrages de Sade. Toutes les piĂšces que nous lĂ»mes sont remplies d’un esprit insinuant, de sel fin, moqueur. A l’opposĂ© des Ă©crits de De Sade, l’acte sexuel n’a pas une fonction punitive ; il n’y a ni viol, ni esprit blasphĂ©matoire, ni athĂ©isme, et sĂ»rement pas une apologie du meurtre ; rire est plus important que discourir sur l’existence de Dieu. En mĂȘme temps il y rĂšgne un esprit parodique assez sanglant concernant souvent des auteurs du grand style devenus dĂ©jĂ  classiques, inĂ©vitablement les Corneille et les Racine.

   

 
  

 

CLASSIQUENEWS : En quoi ce programme original et inĂ©dit est-il emblĂ©matique d’Almazis ?

Sans vouloir me vanter, je dirai que cette question est tautologique : par postulat Almazis est une formation qui se pose au-delĂ  des clivages de coquetteries esthĂ©tiques ordinaires, et Ă©prouve une aversion viscĂ©rale pour les collections d’objets enfermĂ©s sous cloches de verre et plongĂ©s dans du formol.

   

 

Propos recueillis en novembre 2018.

 
 

 
 

——————————————————————————————————————————————————

   

 

 

vasta-almazis-classiquenews-annonce-critique-cd-entretien-iakovos-pappas-582  

 
CD, Ă©vĂ©nement. VASTA, REINE DE BORDELIE, tragĂ©die Ă©rotico-lyrique d’Alexis PIRON. Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone)
. Parution le 23 novembre 2018. PRESENTATION DU CD : « Vasta, Reine de BordĂ©lie (1773) ou le ThĂ©Ăątre Gaillard ». Quels sont les grands poĂštes tragiques du XVIIIĂš, de la mort de LOUIX XIV Ă  1789 ? Il semble qu’aprĂšs la tension morale des tragĂ©dies de Corneille et de Racine au XVIIĂš, le XVIIIĂš s’allĂšge, s’enivre mĂȘme de comĂ©dies plus lĂ©gĂšres, de ballets afriolants, de spectacles hybrides, mi comiques mi impertinents et toujours satiriques
 Autant de rĂ©alisations lĂ©gĂšres et libertines, et rime avec plaisir et libĂ©ration Ă©rotique. Ce sont pour la majoritĂ© des partitions d’une libertĂ© formelle que le XIXĂš puritain a pris soin d’étouffer, d’effacer, d’ignorer.
InspirĂ© par la rencontre de la musique, de la poĂ©sie et du thĂ©Ăątre, l’ouvrage d’Alexis PIRON nous offre un visage des rĂ©alisations poudrĂ©es voire kitsh que l’on nous sert familiĂšrement. Iakovos Pappas et son ensemble Almazis nous offrent un regard direct sur cette libertĂ© de pensĂ©e et de chanter propre Ă  la sociĂ©tĂ© inventive d’avant 1789 : libertinage, Ă©rotisme ont pour tĂ©moin privilĂ©giĂ©.. la musique. Ici une chanson Ă  boire valeur de fugue, 
 les usages populaires ou nobles sont inversĂ©s, croisĂ©s, mĂ©tissĂ©s. La chanson paillarde du XVIIIĂš a un charme souvent irrĂ©sistible car propre au XVIIIĂš français, l’écriture en est toujours raffinĂ©e, Ă©lĂ©gante, d’une finesse que Almazis ressuscite avec impertinence et vivacitĂ©. Critique du CD VASTA / ALMAZIS Ă  venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS