Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

Berg_fuchs_suite_lyrique_actes_sud_lettres_secretes_1925Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud). Acte Sud publie ici l’ensemble des lettres secrètes que Berg adressa Ă  Hanna Fuchs, sujet d’une passion foudroyante vĂ©cue en 1925 et au-delĂ … AgĂ© de 40 ans, Alban Berg est frappĂ© par un sentiment amoureux passionnĂ© pour Hanna Fuchs, femme d’un riche mĂ©cène qui l’hĂ©berge en mai 1925 dans sa luxueuse villa près de Prague, au moment oĂą sont reprĂ©sentĂ©s par fragments, plusieurs scènes de Wozzeck. Le coup de foudre Ă©branle la vie intime du compositeur et c’est une grave crise existentielle qui perturbe jusqu’Ă  sa crĂ©ativitĂ©. Les tĂ©moins d’alors, sa femme HĂ©lène ou son ami Adorno veulent faire croire Ă  un Ă©pisode anecdotique : c’est au contraire une dĂ©flagration gĂ©nĂ©rale, une implosion qui se rĂ©vèlent dĂ©cisives et durables dans la vie du compositeur et de l’homme, les deux aspects n’en formant qu’un seul.
Qu’ils aient ou non consommĂ© le fruit d’un dĂ©sir partagĂ©, les deux ĂŞtres ne se reverront plus après le dĂ©part de Berg de la maison Fuchs. Il y a comme un air de dĂ©jĂ  vu ici, et l’on pense Ă  la passion furieuse que Wagner Ă©prouva Ă  l’Ă©gard de Mathilde Wesendonck, elle aussi mariĂ©e – amour sans avenir mais qui dĂ©boucha sur une fuite personnelle jusqu’Ă  Venise oĂą Wagner compose le 2è acte de Tristan : le compositeur aurait-il pu Ă©crire ce sommet lyrique sans avoir vĂ©cu ” l’Ă©pisode ” Wesendonck ?

Volcan amoureux

Il est permis de croire que non. Ame romantique, Alban Berg Ă©crira près de 20 lettres Ă  son aimĂ©e lointaine (qui ne lui fera aucune rĂ©ponse), remise en mains propres par l’intermĂ©diaire d’Adorno, d’Alma Mahler ou de son Ă©poux, Werfel, le frère d’Hanna Fuchs. Ces lettres ont Ă©tĂ© rĂ©cemment dĂ©couvertes, publiĂ©es et aujourd’hui conservĂ©es avec une partition annotĂ©e et dĂ©dicacĂ©e de la Suite Lyrique Ă  la Bibliothèque nationale de Vienne. Les voici donc pour la première fois traduites en français.
Les sentiments de Berg expriment une pensĂ©e submergĂ©e par un amour total qui contredit l’obligation d’ordonnancement qu’exige la mise en forme musicale. C’est cette tension permanente qu’Ă©voque Ă  juste titre et de façon très claire la prĂ©sentation des lettres ici traduites et publiĂ©es intĂ©gralement.
Berg-Alban-06La ferveur, l’ardeur, l’intense dĂ©chirement et le sentiment de frustration comme une pensĂ©e qui Ă©prouve dans sa solitude infernale, le vertige de la transcendance permis par le pur amour transparaissent Ă  travers le style Ă©pistolaire d’un Berg Ă  la fois dĂ©passĂ© et stimulĂ© par ce qu’il a Ă©prouvĂ© en mai 1925.
Aux rĂ©ticents que le dodĂ©caphonisme rebute, la prĂ©sente lecture dĂ©mentira l’idĂ©e d’un Berg rien que cĂ©rĂ©bral et intellectuel – aspect plus adaptĂ© Ă  son professeur, l’austère Schoenberg. Comme chez Gustav Mahler, quelques dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes, autre figure viennoise d’importance, Berg laisse une oeuvre qui ne peut ĂŞtre comprise sans un Ă©clairage sur sa vie intime et personnelle. En rĂ©alitĂ©, le compositeur Viennois mort en 1935, laisse une pensĂ©e en Ă©bullition que traduisent l’hyperactivitĂ© et le climat parfois panique et justement d’implosion intĂ©rieure, si prĂ©sents dans ses opĂ©ras Wozzeck (1922) ou Lulu (1935). Son amour secret pour Hanna Fuchs inspire de nombreuses oeuvres : Lulu probablement et surtout la Suite Lyrique (pour quatuor Ă  cordes), confession, hommage, tĂ©moignage d’une expĂ©rience qui l’aura Ă  jamais profondĂ©ment changĂ©. Ce terreau propice Ă  l’emportement Ă©motionnel se traduit quelques annĂ©es plus tard quand meurt foudroyĂ©e par la maladie, le fille d’Alma, Manon Gropius qui inspire le dĂ©chirant Concerto pour violon baptisĂ© ” Ă  la mĂ©moire d’un ange “…

Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud).  Parution : janvier 2014. 232 pages. ISBN 978-2-330-02687-5. Prix indicatif : 20 €.

Livres. Alain Galliari : Alban Berg 1935 (Fayard)

Alain Galliari  : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935 (Fayard)   …    On doit Ă  l’auteur un rĂ©cent ouvrage dĂ©diĂ© au thème du salut dans les opĂ©ras de Wagner, remarquable vision d’une rare subtilitĂ© sur le sens profond et la nature vĂ©ritable du salut tel qu’il est dĂ©fendu / illustrĂ© par l’auteur du Vaisseau FantĂ´me, de Tannhäuser, de Parsifal. En prĂ©cisant l’Ă©tat et les enjeux d’un malentendu sur la question, Alain Galliari lève le voile sur l’ambition de Wagner qui n’a rien de religieux ni de sacrĂ© mais relève plutĂ´t d’un narcissicisme romantique exacerbĂ©.

 
 
Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange

Vienne, 1935 : l’ultime opus de Berg

 

Galliari_alain_berg_concerto_a-la-memoire-un-ange_fayard_livre_1935_critiqueIci, dans le mĂŞme style fin et pudique, l’auteur s’intĂ©resse aux vraies Ă©vĂ©nements et aux ferments intĂ©rieures d’une vie d’artiste et de crĂ©ateur Ă©prouvĂ© dont dĂ©coule la composition du Concerto pour violon A la mĂ©moire d’un ange d’Alban Berg. Le contexte plonge dans la Vienne de 1935, Ă  l’arrière fond social et politique dĂ©lĂ©tère oĂą l’homme de 50 ans, plutĂ´t dĂ©primĂ© (n’ayant pas du tout la prĂ©monition de sa mort… survenue Ă  la fin de l’annĂ©e) doit renoncer Ă  l’achèvement de son nouvel opĂ©ra Lulu parce qu’il reçoit la commande d’un Concerto grassement payĂ©. Le violoniste amĂ©ricain de 32 ans, Louis Krasner lui offre 1500 dollars pour cette oeuvre appelĂ©e Ă  un destin exceptionnel… Suit alors une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements singuliers et tragiques dont la mort de la jeune Manon Gropius, fille de Walter Gropius et de la veuve de Mahler, Alma Schindler, qui s’Ă©teint le 24 avril 1935 soit le lundi de Pâques de cette annĂ©e horribilis. La pauvre Manon vit son corps se raidir inĂ©luctablement sous l’effet d’une paralysie gĂ©nĂ©rale survenue pendant un sĂ©jour Ă  Venise en 1934 … Le dĂ©cès bouleverse Berg au plus haut point (la jeune fille n’avait que 18 ans) ; qu’elle ait Ă©tĂ© cet ” ange gazelle” ou une gosse gâtĂ©e (selon les tĂ©moignages de l’entourage), l’attachement que lui portait Berg dĂ©clenche chez le compositeur l’inspiration tant recherchĂ©e… avec le succès et la justesse que l’on sait.
On a dit Berg amoureux de la jeune Manon : fausse piste que dĂ©fend l’auteur en rĂ©vĂ©lant que le musicien restait profondĂ©ment attachĂ© Ă  Hanna Fuchs, sa passion première, mĂŞme s’il Ă©tait mariĂ© Ă  HĂ©lène Hahowski,  fille naturelle de l’empereur François Joseph.

Au fil des pages, ce sont les jardins intimes de Berg qui Ă©mergent peu Ă  peu, ses liaisons fĂ©minines, sa pudeur crĂ©atrice, et pour revenir Ă  Manon, ses relations avec la Vienne d’hier dont la mère Alma, veuve de Gustav alors, reste l’icĂ´ne la plus fascinante … les airs du jeune Berg, d’une grâce fĂ©minine Ă  la Oscar Wilde avait touchĂ© l’esprit d’Alma et explique la faveur dont pu jouir Berg Ă  la diffĂ©rence de son maĂ®tre Schoenberg ou de leur ami, Webern.

Ni Requiem pour lui mĂŞme, ni produit frustrĂ© d’un amour sans lendemain, le Concerto  Ă  la mĂ©moire d’un ange  exprime au plus près l’expĂ©rience intime d’un homme dĂ©jĂ  dĂ©fait voire dĂ©sespĂ©rĂ© que la mort soudaine d’un petit ĂŞtre cher a subitement frappĂ© et conduit Ă  composer. Le texte plonge le lecteur dans les pensĂ©es les plus personnelles de Berg au moment de l’Ă©criture de la partition, dĂ©voilant la fabrication du matĂ©riau musical et ses multiples sources d’inspiration (dont par exemple le choix de choral ouvrant le dernier mouvement, composition personnelle d’après … Bach). Au dĂ©but de l’Ă©tĂ© 1935, le commanditaire et violoniste Louis Krasner pouvait dĂ©jĂ  jouer la première partie de l’oeuvre totalement Ă©crite. Tout Ă©tait fini le 12 aoĂ»t.

Quant Ă  la soit disante prĂ©monition de Berg sur sa propre disparition (liĂ©e Ă  une piqĂ»re d’insecte causant l’anthrax) faisant du Concerto, un Ă©talage visionnaire et son Requiem, l’auteur demeure radical : ” Et dans sa construction linĂ©aire sans rĂ©trogradation, le Concerto, qui parle autant de la vie que de la mort, ou qui plus exactement parle du mystère de la vie menĂ©e jusqu’Ă  son point final, dĂ©nie au destin un quelconque rĂ´le. ” On ne peut ĂŞtre plus clair.

Alain Galliari, directeur de la MĂ©diathèque Musicale Mahler, rĂ©tablit la vĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements, s’immerge dans le processus de composition d’un musicien parvenu en sa dernière annĂ©e (mais il ne le sait pas encore : Berg s’Ă©teindra fin 1935), volontiers pessimiste et fataliste, frappĂ© pour ses 50 ans, par une prise de conscience sur sa propre vie et le sens rĂ©el de l’existence … ayant Ă©tĂ© saisi par l’inĂ©luctable fin : expĂ©rience de la mort et non de sa mort, place sacrĂ©e de l’amour dans la triste vie terrestre. Or la fin du Concerto laisse une porte d’entrĂ©e, un seuil ouvert Ă  toute forme d’espĂ©rance… un comble pour le compositeur qui ne portait pas une telle certitude dans ses autres oeuvres, lui habitĂ© par ce pessimisme foncier dont a parlĂ© si justement son Ă©lève et ami ThĂ©odore Adorno.
L’Ă©tude de la partition qui suit, les affinitĂ©s de la plume avec le monde intĂ©rieur et psychique de Berg font tous les dĂ©lices (nombreux) de ce texte parfaitement Ă©crit et construit.

 

Alain Galliari : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935.  Editions Fayard. ISBN : 978-2-213-67825-2. Paru le : 18/09/2013