mardi 29 septembre 2026

CRITIQUE, concert. NANTES, Conservatoire, le 25 sept 2026. Prokofiev : Concerto pour piano n°2 (Lucas Debargue, piano), R. Strauss : Mort et transfiguration, Till l’Espiègle… Sascha Goetzel, direction

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Le programme défendu en ce début de nouvelle saison 2026 – 2027 est riche et intense, affichant dans la même soirée, le modernisme radical et acide de Prokofiev à la verve post romantique du flamboyant Richard Strauss. Les spectateurs retrouvent l’Auditorium Debussy du Conservatoire de Nantes sur l’Île Beaulieu. Une salle à nouveau investie (ce jusqu’au début 2028)  dont l’acoustique permet une très fine écoute. De quoi apprécier de façon optimale, chaque partition jouée ce soir.

 

 

 

Invité régulier, après Rachmaninov et un programme Broadway… entre autres , le pianiste Lucas Debargue retrouve les musiciens de l’ONPL / Orchestre National des Pays de la Loire, dans le Concerto n°2 de Prokofiev… L’œuvre énergique et furieuse, détonne : il exige du soliste une concentration optimale, des prouesses digitales impressionnantes, et aussi, une entente idéalement calibrée avec la masse orchestrale. Sa création [Saint-Petersbourg, sept 1913] souligne l’audace et l’inventivité saisissante du jeune pianiste compositeur comme sa volonté de faire rupture. Forme inédite, éclatée ; assauts intempestifs, contrastes vertigineux, accents surpuissants, incisifs – toujours maîtrisés, mais aussi jaillissement d’un lyrisme souterrain bien présent [parodiant dans l’ambivalence sourde, d’ultimes feux post romantiques] … le jeu de Lucas Debargue jouant par cœur, relève tous les défis d’une partition redoutable et parfois terrifiante.

Servi par un interprète aussi fin et impliqué, Prokofiev saisit par ses audaces, par cette refondation radicale de l’écriture pianistique ainsi opérée… “cubiste”, “futuriste”… l’œuvre essentiellement iconoclaste suscite à son époque, rejet et incompréhension, affublé d’épithètes ordinairement assignés pour dénoncer les tenants d’une fausse avant garde, tapageuse et provocatrice. L’ONPL joue ce soir la dernière version de 1923, orchestralement plus affinée, tempétueuse, radicale, éruptive. La dédicace à Maximilien Schmidthof, un ami qui venait d’ annoncer au compositeur, dans une missive qu’il s’était tiré une balle dans la tête, en dit long sur le climat général d’une œuvre sans équivalent.
À nos oreilles rompues à tous les excès, la partition relève d’une belle irrévérence moderniste et classique : son énergie forcenée captive. Lucas Debargue convainc d’un bout à l’autre : intempestif et ciselé. Le soliste se délecte dans la série de solos développés, – l’orchestre se taisant alors ; il déploie cette irrépressible certitude, exprimant ce double voire triple sens que Prokofiev partage avec Chostakovitch. L’ambivalence y règne entre désinvolture apparente et angoisse de… la mort. Le climat demeure intranquille, d’une versatilité assumée, alternant gouffres paniques, apeurés et aussi… tendresse fugitive d’une gravité de sépulcre.
L’Andantino préalable ouvrant le premier mouvement énonce la pure et douce mélodie slave, référent mélodique faussement badin qui génère rapidement des variations de plus en plus acides, terreau propice à la déconstruction rythmique comme à une apparente dérégulation formelle de plus en plus intense voire tendue. La carrure du pianiste s’affirme évidemment dans la grande cadence à voce sola affirmant dans un ambitus sonore vertigineux, physiquement redoutable, cette fureur assumée et aussi les défis d’une technicité acrobatique : ne faut-il pas alors construire pas à pas l’architecture d’un véritable mouvement de sonate, inséré dans le concerto ? Sans l’orchestre. Dans le Scherzo qui suit, Lucas Debargue réussit un nouveau tour de force : habiter la vélocité et l’activité épique inscrites dans cette toccata slave, d’une liberté débridée, enivrée… démoniaque. Le 3è (allegro moderato) intensifie la danse aspirante du piano, attirant l’orchestre, l’obligeant dans des sauts d’octaves vertigineux, au bord de la déconstruction totale dont nous avons parlé. De fait, le 4è mouvement déconcerte davantage (tempestoso), tout aussi violent et convulsif, où l’orchestre sauvage ne trouve guère d’entente avec le piano qui sait autant rugir que… rêver (certes très fugacement dans la partie centrale, sombre et lyrique). Les interprètes en expriment toute la rudesse, la lave âpre et incandescente, l’essence radicale et pleinement futuriste. En bis, le pianiste compositeur joue l’une des variations de son cru d’après la mélodie de Gershwin, « The man I love », l‘une des perles extraite de son dernier album dédié à Gershwin. Tout en swing et en élégance intérieure.

 

Photo : Lucas Debargue à l’issue du Concert pour piano n°2 de Prokofiev © classiquenews

 

 

 

La seconde partie plonge dans une toute autre atmosphère, volontiers onirique et dramatique, de facture évidemment plus classique ; celle d’un Strauss romanesque, maître de ses effets, alors aux portes de l’opéra…

Sascha Goetzel souligne combien « Mort et transfiguration » éclaire la capacité de l’écriture orchestrale à raconter et suggérer. Tout du long d’un parcours presque exténuant, conjurant la mort elle-même. L’éloquence narrative et poétique de l’écriture, révèle combien son auteur (en 1890), est taillé pour l’opéra… Après Macbeth, autre poème qui commence et se termine en ré mineur, l’opus 24 d’un Strauss inventif – prêt à relever tous les défis compositionnels, se voulait solution pour une pièce débutant en ut mineur pour s’achever en ut majeur. Tout le flux dramatique déroule un puissant cheminement expressif, plutôt introspectif de l’une à l’autre borne harmonique. Des vapeurs suspendues du début, inquiètes et mystérieuses, enveloppant le malade mourant, aux appels de la Faucheuse tapie dans l’ombre, jusqu’à la Rédemption tant espérée, tous les pupitres sont au diapason d’une lecture millimétrée, attentive au chant et contre-chants du scénario musical. Les bois suggestifs (clarinette, flûtes, hautbois…) évoquent les images qui traversent l’esprit du condamné à l’agonie (souvenirs d’enfance, images d’une existence à présent achevée… ) ; les assauts de la Mort inflexible, mordante s’affirment à travers les chromatismes ascendants de tout l’orchestre, jusqu’à l’ut majeur, final et libératoire… quand la harpe indique l’envol réussi vers l’éternité lumineuse et enfin apaisée. Les musiciens en expriment l’ardente énergie souterraine, l’aspiration vers l’Idéal ; le chef en saisit l’essence rédemptrice car chaque tableau dans une succession fluide, souligne la finesse et la justesse de l’orchestration : à la fois fervente et transparente, organique puis éthérée, de la lutte viscérale à la sublimation du corps physique. La couleur globale et la cohésion sonore qu’y déploie Sascha Goetzel, confirment l’indiscutable affinité du maestro pour la culture viennoise, explicitant de façon magistrale l’imagination du Bavarois Richard Strauss. L’approche rappelle la réussite du récent disque couronnée à juste titre par la critique (CLIC de CALSSIQUEENWS et BBC Awards 2026) réalisé par l’ONPL et son directeur musical, dévoilant la magistrale Sinfonietta de Korngold / LIRE notre critique ici :  https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-schreker-ouverture-des-stigmatises-korngold-sinfonietta-krenek-potpourri-onpl-orchestre-national-des-pays-de-la-loire-sascha-goetze-direction-1-cd-bis/).

 

A 31 ans, Richard Strauss maîtrise comme personne jusque là la verve narrative comme le potentiel poétique du genre  » poème symphonique  » ; il le montre de toute évidence dans son « Till Eulenspiegel / Till l’Espiègle » créé en nov 1895 : du héros libertaire flamand contre les troupes impériales de Charles Quint, le compositeur au seuil d’une carrière lyrique flamboyante, fait un luron provocateur, un électron libre et séditieux voire un gnome caustique spécialiste des mauvais coups. Respectueux des ressorts du conte, Sascha Goetzel éclaire chaque partie virtuose instrumentale tout en veillant au flux narratif et dramatique ; chaque instrumentistes exposé cisèle son intervention dans un chant individualisé, idéalement caractérisé ; la forme rondeau permettant l’affirmation et la permanence du caractère héroïque (refrain) malgré les revers et la condamnation finale des juges face à ce démon toxique menaçant l’ordre ; le chef souligne le cynisme orchestral (avec batterie et trombones définitifs) qui fait pendre le trublion infernal. L’ONPL se montre à la hauteur des nombreux défis d’une partition redoutable dont chaque mesure requiert des instrumentistes des trésors de phrasés, une fusion totale des pupitres. Mais cette légende orchestrale qui reste morale, condamnant le mauvais garçon, est aussi habitée par l’esprit supérieur, l’étincelle originelle d’une inaltérable liberté… c’est justement ce que rappellent chef et instrumentiste en fin de partition : même pendu, Till, sa vivacité et son effronterie chevillées au corps, lui ont survécu et continuent de nous hanter grâce à l’activité des instruments, à leur voix aussi éloquentes que justes. Tout le travail des musiciens relève de la haute précision dans la caractérisation opératique ; leurs talents conjugués montrent ce soir, l’indiscutable réussite de l’Orchestre ligérien en tant que conteur animé par un somptueux souffle épique.

 

 

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CRITIQUE, concert. NANTES, Conservatoire Claude Debussy, le 25 sept 2026. Prokofiev : Concerto pour piano n°2 (Lucas Debargue, piano), R. Strauss : Mort et transfiguration, Till l’espiègle… Sascha Goetzel, direction

 

 

 

 

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