Strasbourg. Palais de la musique et des congrès, Samedi 3 octobre. Mahler. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, Hanne Fischer (alto). Marc Albrecht, direction

Au-delà des limites

C’est un vrai coup de poker que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a tenté en programmant cette Troisième Symphonie de Gustav Mahler (1860-1911) pour son concert d’ouverture de la saison 2009-2010. Œuvre trop rare, réclamant une débauche de moyens et un courage artistique certain. Œuvre sauvage aussi pour le musicien qui tenterait de l’apprivoiser, à l’image de sa thématique liée à la nature si chère à Mahler.

Le Cas Mahler

Pour les mélomanes du monde entier, les années 2010 et 2011 seront l’occasion de fêter le compositeur autrichien pendant deux années consécutives : en 2010 pour son 150ème anniversaire et en 2011 pour le centenaire de sa mort.
Parler de Gustav Mahler (1860-1911) dans un article de simple critique relèverait presque de l’autopsie d’un génie sans équivalent. Celui d’un musicien à cheval entre le riche XIXème siècle et le très mouvementé XXème siècle qui s’annonce déjà. Mahler est avec Gustav Klimt, Egon Schiele ou encore Sigmund Freud un de ces agitateurs qui bouleverseront chacun dans son domaine la perception de l’art et de la pensée de leurs contemporains.
Chef d’orchestre de talent avant toute chose, compositeur d’avant-garde, Mahler sera le précurseur de la musique moderne. Sorte de père spirituel pour des générations de musiciens de Berg à Schönberg en passant par Bernstein et Sinopoli. Suscitant la controverse, le rejet autant que l’admiration et le mimétisme. Et pourtant à sa mort en 1911, sa musique est encore méconnue. Elle restera marginalisée jusqu’à la moitié du XXème siècle, ne devant sa juste réhabilitation qu’au travail inlassable des chefs comme Wilhelm Mengelberg et Bruno Walter, véritables héritiers artistiques du maître viennois. D’autres, Pierre Boulez en tête, prendront plus tard le relais.
En 2009, Mahler a toute sa place dans les bacs des disquaires et dans les étagères des mélomanes. Malgré tout, le compositeur et son œuvre véhiculent encore une image de trop grande complexité, de méli-mélo musical, voire de grand tintamarre. Pour éviter ces jugements tout prêts, il vaut mieux suivre Mahler dans ses déploiements et dans ses méandres, dans ses inventions et dans ses citations, et laisser résonner sa musique en soi. De mon expérience, on ne peut qu’en ressortir transfiguré !

L’Eveil de Pan

Il est vrai que l’œuvre de Gustav Mahler a de quoi faire peur. Ses symphonies ont des dimensions de cathédrales sonores. Prenons justement l’exemple de la Troisième Symphonie. Mahler disait à son sujet : « Quand on écrit une œuvre de cette dimension, une œuvre qui reflète la création tout entière, on est pour ainsi dire un instrument dont joue l’univers ». Ceci en dit long sur l’architecture monumentale de cette musique, sur sa portée presque sans limites. Son extrême amplitude tend à l’interprète autant de pièges, surtout qu’au premier abord elle semble très composite. Mais comme toujours il ne faut jamais trop se fier aux apparences. C’est encore le cas ici.
Gustav Mahler composa cette symphonie au long cours (la plus longue de toutes avec près de cent minutes) durant les étés 1895 et 1896 à Steinbach-am-Attersee où il aimait se retirer pour travailler au bord du lac. Sa genèse repose sur un postulat de départ très simple : l’exaltation de la nature, cette nature qui l’entoure et qu’il aime tant. Il choisit donc de calquer la progression symphonique sur les étapes de la Création.
Partant de la matière, des rochers, de la nature immobile, il entrevoit déjà que l’immense épopée gravira une à une les marches de la Création, les fleurs, les animaux, pour parvenir jusqu’à l’homme, avant de s’élever jusqu’à l’amour universel conçu comme transcendance suprême.
Pour ce faire, Mahler comme à son habitude voit les choses en grand. Rien que le premier mouvement noté « Kräftig, entschieden » (vigoureux, déterminé) est une symphonie à lui tout seul. Cet océan de sonorités est un flot permanent de près de trente cinq minutes symbolisant les forces telluriques de la nature. Pour la petite histoire le premier mouvement devait d’abord s’intituler L’arrivée de l’été ou L’éveil de Pan.
Le second mouvement représente la végétation, le troisième les animaux, le quatrième la naissance de l’Homme. Le cinquième les anges, d’où le chœur d’enfants qui le compose et lui donne cette ferveur et cette beauté toute juvénile. Dans le sixième et dernier mouvement noté « Langsam » (lent), on retrouve le Mahler « amoureux », celui qui sait parler comme personne d’autre à ceux qui aiment, à ceux qui souffrent au plus profond d’eux-mêmes. Mahler est le musicien du cœur, celui qui touche l’auditeur avec une émotion sans pareil. « Humain, trop humain » aurait pu dire Nietzsche à son propos. Toute la nature y trouve une voix pour narrer quelque chose de profondément mystérieux, quelque chose que l’on ne pressent peut-être qu’en rêve.

La volonté de puissance

On le voit, diriger une telle œuvre relève du pari artistique. Une sorte de quitte ou double permanent. C’était tout sauf un numéro de funambule auquel se livra Marc Albrecht, on penserait plutôt aux douze travaux d’Hercule tant la tâche semblait sans fin. Mouvement après mouvement, Albrecht prenait la pleine mesure de cette œuvre titanesque. Plus de cent minutes d’efforts au pupitre, d’une profusion d’énergie rarement vue dans la capitale alsacienne. On sentait chez Marc Albrecht (bientôt sur le départ pour l’orchestre des Pays-Bas dont il prendra les rênes à compter de 2011) et son orchestre, la volonté de laisser son empreinte. L’occasion était trop belle de marquer pour longtemps les esprits strasbourgeois.
Le chef pouvait soit donner un Mahler chirurgical, prendre un scalpel et des gants, soit se lancer dans l’aventure. C’est cette deuxième option qu’a choisie Marc Albrecht. Il laissa donc parler la puissance, transparaître ce qu’il y a de sauvage et de grandiose dans la partition. C’est tout un flot sonore qui venait presque décoiffer le public – effet saisissant s’il en fut. Chacun des nombreux solos d’instruments a sonné juste, indéniable de musicalité. Et pourtant Dieu sait que la tâche était des plus ardues, surtout pour les cuivres. Mahler les sollicite toujours tellement que la fausse note n’est jamais loin. Jean-Christophe Mentzer et les siens ont déployé toutes leurs qualités : les cuivres de Mahler ont résonné dans toute leur modernité, jusqu’à leurs limites. Mahler ne disait-il pas : « Est-ce ma faute si on souhaite que je sois différent de ce que je suis. Les hommes raisonnables, je ne peux pas les supporter. Je n’aime que ceux qui exagèrent. »
On ne peut pas commenter la soirée sans citer le nouveau premier violon super soliste Vladlen Chernomor qui nous vient d’Ouzbékistan. On sait que l’orchestre n’avait pas de titulaire à ce pupitre depuis des années, on constate qu’il a tout à gagner à la présence du nouveau venu. Même s’il n’est là que depuis quelques mois, le violoniste montre une aisance, une justesse et une facilité impressionnantes. On ne peut qu’être impatient de retrouver de telles qualités dans les prochains concerts.

On est toujours heureux d’entendre Sandrine François, toujours aussi merveilleuse : les sons de sa flûte sont un ravissement pour les oreilles.
Quant à la mezzo-soprano danoise Hanne Fischer qui tenait la partie solo, elle n’est pas inconnue du public strasbourgeois. Les familiers du l’Opéra du Rhin se souviennent assurément de la puissante Fricka qu’elle y incarna dans la Walkyrie la saison dernière. Elle déploya un chant vibrant et poignant qui souligne les similitudes du quatrième mouvement avec le Chant de la Terre.

Le chœur de femmes de l’OPS sous la direction de Catherine Bolzinger a fait preuve de ses qualités habituelles : on ne saurait le reprendre sur sa prononciation de l’allemand. Comme tous, il s’est laissé porter par l’élan qu’insufflait Marc Albrecht, il y avait chez lui aussi cet effort palpable que le public ressent immanquablement.
La Maîtrise de garçons de Colmar dirigée par Arlette Steyer est bien connue depuis des années, aussi bien dans les salles qu’au disque. Même si elle n’a pas l’ambition de rivaliser avec le Tölzer Knabenchor, on est touché par l’innocence de ces voix d’enfants qui ouvrent à la part de rêverie toujours proche chez Mahler : « L’homme mûr peut-il, sans en éprouver nulle honte, retrouver la bienheureuse candeur, le bonheur perdu de son enfance ? ». Si l’enfance représente pour Mahler un temps privilégié, un domaine d’insouciance, la Maîtrise l’a bien fait entendre ce soir-là, une jeunesse retrouvée qu’elle offrait à la salle entière.
Cette interprétation magistrale évoque le temps suspendu, comme le souvenir d’un paradis perdu, certainement l’une des sensations les plus nettes et les plus fortes que Mahler voulait faire ressortir dans cette symphonie complexe et hautement symbolique. « Le créateur est un archer qui tire dans le noir ». Et nous avons été touché par ce concert, nous avons pu emporter chez nous un accomplissement qu’il nous a été donné d’entendre. Un grand merci donc de cette soirée.

Strasbourg. Palais de la musique et des congrès, Samedi 3 octobre. Gustav Mahler. Chœur de femmes de l’OPS – Ensemble vocal du Conservatoire – chef des chœurs Catherine Bolzinger. Maîtrise de garçons de Colmar, direction musicale Arlette Steyer. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, Hanne Fischer (alto). Marc Albrecht, direction.

Illustrations: Gustav Mahler, Marc Albrecht (DR)

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