C’est une véritable déflagration de rire, de poésie et d’invention qui a ouvert la saison 26/27 de l’Opéra national de Lyon. La nouvelle production de L‘Amour des trois oranges de Sergueï Prokofiev, confiée à un Laurent Pelly en état de grâce, est un feu d’artifice théâtral et musical, porté par une distribution vocalement somptueuse et un orchestre en pleine possession de ses moyens. Un triomphe.
Laurent Pelly, grand habitué des lieux (il signe ici sa dix-septième production lyonnaise!…), retrouve cette œuvre qu’il avait déjà montée en 2005 à Amsterdam. Il en livre aujourd’hui une version d’une incroyable intelligence et d’une drôlerie. Le metteur en scène, également créateur des costumes, s’empare de cette fable héritée de Carlo Gozzi et de la commedia dell’arte pour en faire un manifeste théâtral joyeux et un rien caustique. Le prologue métathéâtral, où les Tragiques, les Comiques, les Lyriques et les Têtes vides s’affrontent pour définir ce que doit être l’opéra, est un moment de pure jubilation, donnant le ton d’une soirée placée sous le signe du jeu et de la satire du genre lyrique lui-même.
La scénographie de Caroline Ginet est un plaisir de tous les instants, magnifiée par les lumières d’une redoutable efficacité de Michel Le Borgne. Le décor, constamment changeant, se transforme au rythme effréné de l’intrigue : une immense carte à jouer représentant le Roi de Trèfle, une longue bande blanche recourbée qui se brise pour révéler un rouge profond lors des scènes démoniaques, ou encore ces trois oranges qui grandissent à vue d’œil jusqu’à libérer les jeunes filles qu’elles renferment. La direction d’acteurs, d’une précision d’entomologiste, est un modèle du genre. Pelly fourmille de trouvailles : la marche du cortège royal qui ressemble à une armée de petits soldats, la course effrénée du Prince et de Truffaldino faisant du surplace pour donner l’illusion du mouvement, ou encore Farfarello plongé au milieu des ondes dont ne dépasse que la tête. Les costumes sont à l’avenant : chœurs en noir et collerettes blanches évoquant la forme d’un trèfle, accoutrements de Fata Morgana et du Magicien mêlant rouge et noir, personnages de la Commedia dell’Arte plus vrais que nature. Les interprètes se dessinent littéralement comme des figures de bande dessinée, marqués par une gestuelle dégingandée et presque désarticulée, pour mieux souligner le caractère artificiel assumé de cette esthétique.
Dans la fosse, le chef biélorusse Dmitry Matvienko dirige les forces de l’Opéra de Lyon avec une précision et une énergie confondantes. Il confère à l’orchestre la puissance qu’exige cette partition électrique et au rythme quasi cinématographique, tout en sachant se faire discret quand les interprètes interviennent. Ce jeu d’équilibriste subtil entre une déclamation presque toujours syllabique — rappelant la source théâtrale de la pièce — et l’opulence d’une orchestration qui apparaît presque comme un personnage à part entière, est remarquable de bout en bout. Matvienko fait swinguer cette partition jubilatoire, où l’humour se marie à un lyrisme vitaminé, sans jamais perdre le fil d’une intrigue faite de ruptures et d’une palette d’affects déployée pour le plaisir pur de jouer. L’orchestre de l’Opéra de Lyon est ici un protagoniste à part entière, tour à tour caustique, tendre, féroce et d’une inventivité constante.
La distribution réunie dans la Capitale des gaules pour cette nouvelle production est de très haut vol, chaque interprète semblant avoir été choisi pour incarner avec une justesse confondante les figures hautes en couleur de cette féerie caustique. Piotr Micinski (Le Roi de Trèfle) incarne avec une autorité désabusée ce souverain impuissant face à la mélancolie de son fils. Sa basse profonde et son jeu tout en retenue donnent une épaisseur touchante à ce personnage de roi dépassé, dont les efforts pour divertir son héritier sont aussi vains que pathétiques. On regrettera peut-être un léger accent dans cette production chantée en français, mais son art du phrasé et sa présence scénique imposante emportent l’adhésion. Linard Vrielink (Le Prince) campe un héritier hypocondriaque et mélancolique d’une touchante vulnérabilité. Le ténor confère à ce personnage en quête de rire et d’amour une sincérité désarmante, avec des moyens vocaux d’une belle ampleur, même si l’on sent parfois quelques difficultés dans le registre aigu. Sa transformation progressive, de l’abattement le plus profond à la quête éperdue des trois oranges, est portée par une présence scénique remarquable.
Lucie Roche (La Princesse Clarice) incarne avec une autorité souveraine cette princesse ambitieuse et manipulatrice. Sa voix riche et charnue, au timbre profond, donne une épaisseur redoutable à cette figure de l’ombre qui tire les ficelles de l’intrigue aux côtés de Léandre. Elle compose une Clarice aussi élégante que vénéneuse, dont chaque intervention est un moment de théâtre d’une efficacité redoutable. Damien Pass (Léandre / Farfarello) est un caméléon vocal et scénique absolument réjouissant. Sa démarche lente et mécanique de Léandre, digne d’un pantin sinistre, fait rire la salle aux éclats, tandis que son Farfarello, créature démoniaque et grotesque, est un numéro de composition pure. La basse française déploie une palette expressive d’une richesse rare, passant de la duplicité glaciale du traître à la monstruosité bouffonne du diable avec une aisance confondante.
Robert Lewis (Truffaldino) est le cœur comique de la soirée. Son Truffaldino truculent, clown pathétique et pourtant profondément humain, est une création mémorable. Le chanteur allie une présence scénique irrésistible à des moyens vocaux parfaitement adaptés à ce rôle de bouffon au grand cœur, dont les tentatives désespérées pour faire rire le Prince touchent autant qu’elles amusent. Marc Mauillon (Pantalon) déploie dans ce rôle discret mais qui ne passe pas inaperçu un timbre d’une amplitude vocale toujours impressionnante. Sa riche palette sonore et son jeu de scène constamment efficace font de chaque apparition de ce vieillard cacochyme et intéressé un moment de bonheur théâtral. Le baryton français confirme qu’il est l’un des interprètes les plus complets de sa génération. Daniel Mirosław (Le Magicien Celio) incarne avec une autorité caverneuse ce magicien rival de Fata Morgana. Sa voix profonde et son jeu hiératique donnent une dimension quasi mythologique à ce personnage de faiseur de sorts, dont les interventions sont autant de moments de théâtre d’une puissante étrangeté. Gabrielle Philiponet (Fata Morgana) est une fée survitaminée, féroce et extravagante. La soprano déploie une énergie scénique folle et des moyens vocaux parfaitement adaptés à ce personnage de magicienne métamorphe et rancunière, dont la malédiction lance l’intrigue. Chaque apparition est un festival de théâtre et de chant.
Barbara Skora (Linette), Déborah Salazar (Nicolette) et Giulia Scopelliti (Ninette), les trois princesses enfermées dans les oranges, forment un trio délicieux. Les deux jeunes chanteuses issues du Lyon Opéra Studio, Skora et Salazar, apportent une fraîcheur et une joliesse vocale pleine de promesses, avec une voix flûtée bien que parfois encore verte. Giulia Scopelliti, plus expérimentée, enchante par un timbre de soprano d’une beauté lumineuse, un brin métallique mais plein de charme et d’assurance. Leur libération progressive des oranges est un moment de poésie pure. Jean-Fernand Setti (La Cuisinière) est magistral dans ce rôle travesti d’une drôlerie irrésistible. Le colosse, d’abord annoncé par son ombre géante et sa louche menaçante, suscite d’abord l’effroi avant de révéler une tendresse de jeune fille prépubère bouleversante quand Truffaldino lui offre le ruban magique qui suffit à son bonheur. Un numéro de composition d’une finesse rare. Céleste Pinel (Sméraldine) apporte une touche de fraîcheur et de malice à cette servante complice et délurée. Sa voix légère et son jeu enlevé font merveille dans cet emploi de soubrette, apportant une respiration bienvenue dans les moments les plus tendus de l’intrigue. Cătălin Pop (Le Maître de cérémonie) et David Rother (Le Héraut), issus du Lyon Opéra Studio, complètent brillamment cette distribution. Leur présence scénique et leur diction irréprochable témoignent de la qualité de la formation lyonnaise, et leurs interventions, plus brèves, sont autant de moments parfaitement ciselés. Enfin, les Chœurs de l’Opéra de Lyon, magistralement préparés par Benedict Kearns, sont absolument remarquables. Attentifs à souligner une diction sans faille, ils incarnent tour à tour les différents courants dramatiques du prologue, la cour royale, les gardes et les créatures diaboliques avec une homogénéité et une puissance impressionnantes. Leur participation est essentielle à la réussite de cette production, notamment dans le célèbre prologue où ils donnent vie à ce véritable manifeste poétique.
Cette nouvelle production de L’Amour des trois oranges est en tout point un triomphe. Laurent Pelly y déploie tout son génie scénique, sa fantaisie, son intelligence du théâtre et son amour du jeu. Cette nouvelle production, qui coïncide avec la disparition du mythique Louis Erlo (ancien directeur de l’institution lyonnaise) à qui Richard Brunel a rendu un vibrant hommage durant l’entracte, fera date à son tour. Une soirée d’ouverture survitaminée, désopilante et profondément réjouissante, qui rappelle avec éclat combien Prokofiev fut un génie du théâtre musical. À ne manquer sous aucun prétexte !…
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CRITIQUE, opéra. LYON, opéra, le 4 octobre 2026. PROKOFIEV : L’Amour des 3 Oranges. P. Micinski, L. Vrielink, L. Roche, D. Pass, M. Mauillon… Laurent Pelly / Dmitry Matvienk. Crédit photographique (c) Paul Bourdrel









