Schumann : Amours et vie d’une femme, Amours du poète Grenoble, Musée en musique. Jeudi 14 janvier 2010 à 12h30

Robert Schumann

Amours et vie d’une femme,


Amours du poète

Grenoble, Musée en musique.

Jeudi 14 janvier 2010

Musée en musique, de Grenoble, est comme le titre l’indique une incitation à écouter-regarder les œuvres d’art visuel et sonore. Pour commencer l’année Schumann, une « excursion romantique » centrée sur les deux cycles essentiels, Dichterliebe et Frauenliebe und Leben : mais la parole n’y est pas seulement donnée aux chanteurs et au piano. Le Dichterliebe est contrepointé par une création filmique, évidemment sans pléonasme, et en correspondance poétique.

Ton portrait comme un retable

1840, la belle année pour Clara Wieck : une décision de justice prise contre son père( abusif) l’autorise enfin à se marier avec Robert Schumann. Celui qui était encore séparé d’elle lui écrivait : « Ma chambre est arrangée comme une chapelle, le piano à la place de l’orgue et ton portrait comme le retable. » 1840 verra aussi le piano solitaire se laisser « envahir » par la voix et sera l’année d’éclosion des lieder (la moitié du total des 280 !) : Schumann est ainsi, il se jette, enthousiaste, à corps perdu et un rien obsessionnel dans chaque domaine. Ici la culture « littéraire » sans laquelle le jeune compositeur serait asphyxié s’exprime avec richesse et intuition : « Je voudrais chanter comme le rossignol, à en mourir » ; et les poètes choisis sont parmi les contemporains les plus capitaux qu’un musicien peut élire pour compagnons de sa recherche. Eichendorff et Heine, surtout, qui lui permettront d’accéder aux œuvres les plus « hautes ». Sans oublier Chamisso, dont la personnalité – le doux exilé tragique – ne transparaît pas dans la « touchante naïveté » de son cycle « L’Amour et la vie d’une femme », que peut-être Schumann « emprunte» comme amulette et talisman pour une quête de sécurité dans le tout proche mariage. Car le compositeur qu’on a pu surnommer « l’homme au double » (tout à fait le héros de Chamisso, Peter Schlemihl, qui « perdu son ombre ») exprime, en même temps que l’amour fou pour sa belle « héroïne », le rassurant avenir conjugal et familial qu’il a besoin d’épanouir avec Clara. Le foyer, la vie réelle qui contrepointe la « vraie vie »( qui est « ailleurs », comme dira un poète français, dans le fantasme et le désir), bientôt les enfants…Dès la cérémonie du mariage , le couple tiendra sa promesse de co-écrire un « Journal intime à deux », où chacun notera – dans le partage des jours et des semaines – sa propre vision du quotidien et de l’amour « assagi ». Ce « Journal de raison » (autre titre) a son côté « popote et bourgeois », puisqu’en exergue, Robert y place « les trois mots qui contiennent tout le bonheur de cette vie : Travail, Economie, Fidélité ».

Heinismus et prémonition

Et alors, Heine…le poète de l’ironie, de la contradiction qui loge en chaque texte le serpent pour étouffer la foi amoureuse ? Oui, Heine aussi et avant tout, parce que le Dichterliebe demeure l’une des intuitions les plus accomplies de toute l’histoire du lied, et que contrairement à ce que croient pouvoir affirmer bien des commentateurs (Debussy, qui ne s’était pas contenté de nier Schubert ), Schumann sait raduire dans sa dimension de grimace ce qu’il nommait lui-même le « Heinismus », regard sur l’adoration de l’amour mais de trahison par la bien-aimée. Prémonition schumanienne, fraternité avec le poète tourmenté ? En fait, la prophétie du désastre porte ici non sur une trahison virtuelle et ultérieure de Clara, mais sur le très involontaire abandon par Robert lui-même de l’amour où aboutissait sa vie antérieure : la folie, la fuite dans le suicide seulement retardé par l’internement, la mort. Jeu terrible de transfert et de miroirs, où même dans l’édifiant recueil de Chamisso, le 8e et dernier poème passe sur la rive des morts : là le poète aimant dit à la morte tant célébrée en sa vie que désormais « le monde est vide ». Et là pourtant, exorcisme du musicien : le postlude revient en arrière et cite longuement le lied initial, cri de l’amour et du coup de foudre.

Trois musiciens et une cinéaste

De telles complexités, à l’image même de ces âmes tourmentées par l’angoisse, ne peuvent qu’inspirer de jeunes interprètes comme les quatre participants au concert « midi en musique » du 14 janvier. Quatre ? Comptons : un pianiste, Sébastien Jaudon, formé par Jean Martin puis Pierre Pontier, conseillé par Jules Bastin et Christa Ludwig ; particulièrement actif autour des formes théâtrales et des spectacles transversaux, de l’accompagnement des chanteurs et de la direction orchestrale, S.Jaudon enseigne au Conservatoire Régional de Grenoble. Il en va de même pour le baryton Emmanuel Cury, qui, lui, dirige ce même établissement, et a commencé son parcours dans la danse contemporaine avant de rejoindre le chant – conseillé par Régine Crespin – qu’il pratique dans l’opéra, la mélodie ou l’oratorio (baroque). La soprano Nadia Jauneau-Cury est également pianiste de formation, cofondatrice du Trio Athena, interprète en création d’œuvres contemporaines, notamment de Vincent Paulet, et enseignante. La 4e, travaillant également à Grenoble, illustre la transversalité du propos demandé par « Musée en musique » à ces schumanniens inventifs : car Agathe Cury, la benjamine du Quatuor, est cinéaste. Elle a œuvré dans le cadre d’un collectif, Productions-Bled (série « Aventuriers »), et a été récompensée au festival « Tout Court » pour son film « Ether ».

Le réel n’est vrai que jusqu’à un certain point

« Les balances entre désir et angoisse, rêve et représentation, refuge de la solitude et soif de la femme sont le sujet du Dichterliebe, avait écrit Emmanuel Cury à la cinéaste. Nous n’attendons pas de toi, bien sûr, une illustration. Les libertés que tu cherches à prendre me semblent précieuses. Bannir la femme réelle de l’image me paraît un geste fort. » Et en effet Agathe Cury précisait : « J’ai envie de me sentir libre de créer entre musique et image un lien, qui sera différent à chaque film : ce pourra être une illustration exacte de l’histoire racontée par Heine, mais aussi un détachement de cela pour souligner une relation structurelle à la musique, l’ironie pourra répondre à la mélancolie, l’histoire se détachant alors du récit… » Il est résulté de cette réflexion sur les principes un « découpage » qui sépare la séquence récital au sens classique du terme : « L’amour et la vie d’une femme » donné en continu, et Dichterliebe, contrepointé par l’image qui attend la fin du 5e lied (ich will meine… ») pour 6 interventions qui font respirer la musique. Ainsi avec le mystérieux « ich grolle nicht » (sur la traduction duquel on a beaucoup varié : « je ne gronde pas », proposait Rémy Stricker – en son remarquable commentaire des « Lieder de 1840 » – pour annuler le traditionnel « j’ai pardonné » ; Emmanuel Cury essaie : « je ne te hais pas »…), la réalisatrice note « des sentiments violents, haine, rage, dissimulation ». Et d’imaginer « la douce violence d’objets que l’on casse au ralenti, une image lisse, lumineuse, un intérieur de femme que l’on saccage ». Pour l’ultime « Die alten… lieder » (Les vieux chants méchants, enterrons-les…) : « un petit garçon qui joue à être le roi et utilise la forêt comme décor de l’histoire qu’il se fabrique ». Cette vision décalée fait « songer » aux films des Surréalistes – qui ont tant aimé le romantisme allemand -, et en tout cas emmène vers la double affirmation des romantiques intransigeants : « La poésie c’est le réel absolu », dit Novalis, et « Le réel n’est vrai que jusqu’à un certain point », commente Ludwig Tieck.

Grenoble, Musée en musique. Jeudi 14 janvier 2010, Auditorium du Musée, 12h30. Robert Schumann (1810-1856) : Dichterliebe, Frauenliebe und Leben. Emmanuel Cury, baryton ; Nadia Jauneau-Cury, soprano ; Sébastien Jaudon, piano; Agathe Cury, film. Information et réservation : T.04 76 87 77 31 et www.musee-en-musique.com

Illustrations: Robert Schumann et Clara Schumann (DR)

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