jeudi, décembre 8, 2022

Saint-Céré. Halle des Sports, le 3 août 2011. Verdi : Rigoletto. Christophe Lacassagne, Isabelle Philippe, Carlo Guido… Dominique Trottein, direction. Michel Fau, mise en scène

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Rigoletto, la tragédie du bouffon

Les nuages s’amoncelant dans le ciel lotois, le Festival de Saint-Céré a préféré jouer la sécurité et replier la représentation de Rigoletto au sein de la Halle des Sports de la ville, nouvel équipement spacieux et pratique, davantage salle de spectacle que véritablement gymnase, qui permet de jouer en intérieur avec les mêmes configurations qu’en plein air. La magie du lieu en moins, certes, mais toujours avec un esprit de grande qualité.
Acteur, metteur en scène du Britannicus présenté au Festival de Figeac, Michel Fau a imaginé une vision très noire du drame de Verdi et Piave. La scène représente un échiquier, terrain sur lequel vont se mouvoir les pièces de la partie sinistre jouée par la malédiction et le destin. La toile de fond nous montre une gueule béante, caverneuse, comme un gouffre sans fond, au-dessus de laquelle se dresse l’ombre d’un château de cauchemar.

Durant l’ouverture, une jeune femme pénètre sur le plateau, le visage défait, vêtue seulement d’un drap, tenant à la main un portrait du Duc. On pense à Gilda, mais on finit par comprendre qu’elle n’est autre que la fille de Monterone. Rigoletto entre en scène, vêtu ainsi qu’une Infante de cirque, entre l’impératrice et le clown. Un singulier costume pourpre qui impressionne et reste longtemps dans les mémoires. Le bouffon toise la jeune femme et prend place sur le trône qui domine l’espace. Le drame peut commencer.

La prise de rôle de Christophe Lacassagne pouvait surprendre. On se souvient encore de son inoubliable Papageno à Lyon il y a bientôt vingt ans, et on a de loin toujours suivi son parcours. Son Marcello récent dans la Bohème à Massy témoignait de l’évolution de sa voix, tant dans la couleur que la puissance et la largeur de l’instrument. Et ce Rigoletto confirme cette maturation vocale : la voix se révèle riche et bien timbrée, l’aigu sonne solide et assuré, jusqu’aux notes élevées rajoutées par la tradition, affrontées avec brio, le legato se déroule avec aisance, et le texte italien est superbement dit – décidément une caractéristique des barytons français qui se mesurent à ce rôle –. Une agréable surprise.

A ses côtés, Isabelle Philippe met à nouveau son talent au service de la tendre Gilda. Comme on pouvait s’y attendre, cet emploi se révèle idéal pour elle, flattant la pureté de son timbre, lui permettant de déployer l’égalité de son instrument, aussi à l’aise dans l’élégie du premier acte, où ses piani flottants et sa ligne de chant finement ciselée font merveille, que dans le dramatisme du troisième, avec son médium corsé et sa belle ampleur vocale. A ce titre, on retiendra tout particulièrement son « Caro nome » rayonnant et à fleur de cœur,
palpitant d’amour et de sincérité, et sa mort, à fleur de lèvres et de timbre, angélique et poignante.

Le Duc de Carlo Guido surprend par son côté carnassier plus que bellâtre et séducteur, une facette presque cannibale qu’on ne connaissait pas à ce personnage. Si sa voix s’avère riche et puissante, plus corsée et dramatique que nombre de titulaires du rôle, l’aigu en revanche semble peu aisé et souvent atteint en force, alors que le lieu et l’écriture vocale devraient l’inciter au contraire à affiner davantage son émission et à alléger son instrument.
On retrouve Jean-Claude Sarragosse en Sparafucile, toujours aussi racé et élégant, un tueur presque dandy, à l’émission haute et claire, jamais poussée, et au grave pourtant profond et sonore, un modèle pour bien des basses.
Giovanna diabolique, nonne sulfureuse ouverte aux avances du Duc et dont les éclats de rire sardoniques glacent le sang à la fin du premier acte, Hermine Huguenel devient une Giovanna sensuelle et malsaine, toujours avec une grande tenue vocale, pouvant à loisir faire admirer son beau timbre de mezzo.
Figure essentielle de l’œuvre, puisqu’il maudit le bouffon, Monterone prend une importance considérable dans cette mise en scène, apparaissant avec sa fille à un Rigoletto désemparé à la fin du premier acte, et achevant le drame tel un ange de mort, un crâne à la main. Une vision à laquelle Eric Demarteau donne toute sa force, de par sa haute stature et l’impact de sa voix.
Des seconds rôles, tous excellents, on retiendra tout particulièrement Anne-Sophie Domergue, qui joue avec une puissance saisissante la fille de Monterone, trahie et à l’honneur bafoué par le Duc, jeune femme à laquelle Gilda ressemblera de façon troublante lors de son retour au second acte, dans la honte et la douleur.
L’orchestre, d’une pâte sonore équilibrée malgré un effectif réduit, ne mérite que des éloges, sous la baguette toujours attentive de Dominique Trottein.
Beau succès pour ce Rigoletto sombre et dramatiquement très fort, une belle réussite de plus pour le Festival de Saint-Céré.

Saint-Céré. Halles des Sports, 3 août 2011. Giuseppe Verdi : Rigoletto. Livret de Livret de Francesca Maria Piave d’après « Le Roi s’amuse » de Victor Hugo. Avec Rigoletto : Christophe Lacassagne ; Gilda : Isabelle Philippe ; Il Duca di Mantova : Carlo Guido ; Sparafucile : Jean-Claude Sarragosse ; Giovanna et Maddalena : Hermine Huguenel ; Monterone : Eric Demarteau ; Marullo : Julien Fanthou ; Matteo Borsa : Samuel Oddos ; Comte de Ceprano : Mathieu Toulouse ; Comtesse Ceprano : Béatrice Burley ; Fille de Monterone : Anne-Sophie Domergue. Orchestre du Festival. Dominique Trottein, direction musicale ; Mise en scène : Michel Fau. Assistant à la mise en scène : Damien Lefèvre ; Décors et costumes : David Belugou ; Chef de chant : Elisabeth Brusselle
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Illustration: © N.Blaya, A.Uricht
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