vendredi 23 février 2024

Sablé sur Sarthe. Centre culturel et lieux divers. 32è Festival de Sablé 2010. Les 27 et 28 août 2010: Les Nouveaux Caractères, Nicolau de Figueiredo, Gli Incogniti, Orfeo 55…

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Créations à Sablé

En phare du Baroque en France, Sablé donne l’exemple de l’audace et du défrichement: preuve qu’ici, contre le sentiment de ceux qui pensaient avoir tout découvert, de toujours jeunes et neufs talents se font entendre, que des oeuvres méconnues et des compositeurs oubliés paraissent contre le ronron habituel, de tant de festivals, par ailleurs souvent plus anciens.
Chacun ne semblait plus s’étonner, ce 27 août, au Centre Culturel (lieu des grands concerts du soir), de la présence du premier ministre (dont la Sarthe est le fief politique), de celle à ses côtés, du ministre de la culture: car à Sablé, l’actualité du baroque se fait, le meilleur et le plus prometteur s’annoncent, se réalisent, s’y confirment dans leurs promesses exaucées; les plus engagés, audacieux, s’y sont taillés une première réputation (Philippe Jarrousky, Amandine Beyer…). Depuis 32 ans, dès que la révolution baroqueuse a engendré son oeuvre réformatrice en matière de pratique instrumentale et de style, Sablé développe un tremplin chaque année plus large et plus généreux pour l’exploration des nouveaux tempéraments. Les festivaliers et les politiques (y eussent-ils des attaches traditionnelles), savent qu’ils peuvent y entendre l’unique, le singulier, l’original, de surcroît en première mondiale…

Tel était le cas, au registre des nouveaux talents de la direction et de la sonorité, du jeune chef Sébastien d’Hérin (photo ci-dessous) que l’on écoutera début octobre 2010 au Festival Cherubini présenté par le Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française: en création à Sablé, le nouveau chef qu’il faut désormais suivre, relit une partition maintes fois traitée par ses aînés (et non des moindres): Les Surprises de l’Amour dont le fameux et second tableau Anacréon (samedi 27 août 2010 à 21h). De l’oeuvre circonstancielle commandée à Versailles par la Pompadour (pour inaugurer le Théâtre des Petits Appartements en 1748), Sébastien d’Hérin souligne avec entrain et passion, le relief contrasté des épisodes chorégraphiques: le jeune maestro s’immerge avec fougue dans la partition d’un Rameau plein de verve et d’esprit courtisan; après La lyre enchantée où s’enhardit l’invective d’Uranie, tiraillée entre sagesse et amour, le génie de l’opéra se distingue plus encore dans cet Anacréon désormais emblématique: le portrait opposé du vieillard, héros de beuveries bacchiques, réclamant in fine sa Licoris, profite évidemment de l’excellent baryton Jean-Sébastien Bou: diction de rêve, tempérament, engagement d’acteur avec un tact et une mesure qui en impose: un modèle pour ses partenaires pas toujours à l’aise y compris Karine Deshayes au français moins intelligible, mise à mal dans une tessiture qui n’est pas la sienne. Dans l’ensemble, le défi est relevé par l’applomb du chef qui dirige et joue aussi au clavecin: gestuelle vivante et expressive avec parfois des décalages nées d’un probable manque de temps dans la préparation de cette première sablésienne. Mais l’énergie, un appétit nouveau dans l’approche raisonnée des partitions laissent envisager de futurs accomplissements.
Les vrais et les grands défis des Nouveaux Caractères, dont le projet artistique se concentre sur la voix et le geste dramatique, et de leur chef Sébastien d’Hérin se précisent dans un avenir proche: Cherubini nous l’avons dit puis les grands ouvrages lyriques du baroque final, dont un probable Leclair… à suivre.

Autre date, autre découverte, et de taille. C’est une première aussi, le lendemain (samedi 28 août à 14h30, journée qui fut véritable marathon musical) à l’église de Saint-Jean Baptiste de Chantenay-Villedieu : le brésilien, hier continuiste de René Jacobs, Nicolau de Figueiredo, tempérament fougueux et versatile de premier plan, donne à Sablé, son premier récital de clavecin. L’interprète n’y dévoile pas seulement deux figures majeures du clavier baroque : Domenico Scarlatti et Haendel, en une joute avérée à Rome (qui s’est d’ailleurs terminée en match nul). Il fouille un jeu riche et nuancé grâce à l’apport des oeuvres contemporaines de William Babell, virtuose de l’impro qui savait dans les opéras de Haendel broder jusqu’à l’envoûtement: ses partitions écrites ont conservé la grille d’improvisation alors jouée à l’époque. Le claveciniste s’en inspire dans un jeu magicien, de plus en plus délié et inventif, tout en ciselant la virtuosité des deux écritures. Feu bouillonnant et inventif de Scarlatti le fils; expressivité dramatique du jeune Haendel, ardent découvreur de l’extase italienne. C’est en fin de récital, une démonstration subtile d’improvisation, celle de Babell, lui-même paraphrasant avant Liszt, les airs à succès des opéras de son contemporain. Facétieux, explicatif et pédagogue, volubile et d’une élégance amusée, pulsatile et fin poète dans la diversité des caractères, le virtuose du clavecin apporte à Sablé, un vent nouveau. Une tempête de virtuosité farouche et déterminée, frappante par sa saisissante maîtrise.

La fin de l’après-midi du samedi 28 août confirme la très haute tenue du Festival au registre des nouveautés et créations. Alors que la prochaine retraite du directeur artistique est sur toutes les lèvres (2011 devrait être sa dernière édition ?), l’éclat interprétatif des deux concerts qui suivent confirme qu’à Sablé, l’essentiel et le majeur y prospèrent avec un essor incomparable. Alors qu’il poursuit un partenariat exemplaire avec les nouveaux talents de la scène tchèque (dont Vaklav Luks et Collegium 1704...); que probablement les artistes de Sablé, parmi les plus emblématiques, iront jouer en … Chine (en avril 2011), preuves d’un rayonnement européen et international pour le Festival!, Jean-Bernard Meunier, fort de la confiance des festivaliers prêts à le suivre sur des chemins nouveaux de plus en plus passionnants, sait en 2010 commander encore plus de nouveautés. A un jeune ensemble désormais adoubé et célébré: Gli Incogniti et son violon enchanteur, celui de l’aixoise, élève de Chiara Banchini, Amandine Beyer: la formation dévoile motets et Invenzione (opus X) de Francesco Antonio Bonporti (1672-1749), né à Trente. C’est plus tard à 20h30 au Centre culturel, une immense contralto qui capable de chanter Brahms et les mélodies de Schubert comme peu aujourd’hui, « ose » amorcer une nouvelle carrière comme chef d’orchestre, sans abandonner la vocalità agile et expressive, désormais dédiée à l’art des castrats, dans les opéras du Vénitien lyrique, Vivaldi.

Parlons d’abord de Bonporti, révélé par les Inconnus (Incogniti, samedi 28 août 2010. Eglise Saint-Pierre et Saint-Paul de Brûlon, à 17h). Du compositeur né à Trente, dont les oeuvres furent attribuées à … Bach (rien que cela!), les 6 jeunes interprètes savent exprimer l’éloquence accessible et fluide, d’un Bonporti néo-corellien, avec une mise en avant (affection pleine d’agilité et de fluidité) pour la voix: aux 3 motets ainsi restitués (Mittite dulces, Vos cheles, Ite molle ite flores), où s’élèvent des images colorées de la foi éperdue, l’exquise soprano née à Pamplona, élève de Richard Levitt, Raquel Andueza (photo ci-contre) apporte chair et tempérament. Epiphanie du partage, les instruments répondent aux arabesques aériennes de la voix: chant et violons, dialogués, portent l’expression d’une ferveur lumineuse et de plus en plus ascendante, à laquelle la chanteuse ajoute couleur et sensualité, doublées d’un angélisme charismatique. Soprano et formation nous prodiguent aussi à l’été 2010, une autre offrande nouvelle: chant et musique de Rosenmüller dont on sait le raffinement vocal autant que l’audace harmonique (un défi pour les interprètes): un compositeur à part, au destin fantasque et atypique, comme celui de Stradella, dont Gli Incogniti font paraître à Sablé, le disque du programme qu’ils avaient donné au festival 2009 (Johann Rosenmüller: Beatus Vir: motets et Sonates, 1 cd ZigZag, collection Festival de Sablé: sortie le 26 août 2010).

Tout va crescendo à Sablé: autre mesure de l’engagement interprétatif, celui de la contralto Nathalie Stutzmann, devenue chef d’orchestre, à la tête de son nouvel ensemble Orfeo 55. Premier concert de ces nouveaux ambassadeurs Vivaldiens au Centre Culturel: en effectif fourni, offrant un son idéal, en opulence, et en rondeur des basses (2 contrebasses, deux violoncelles, 1 basson), Orfeo 55 sculpte la passion dramatique vivaldienne avec un nerf exaltant, une palette de couleurs palpitante. Sablé apporte décidément sa voix argumentée pour l’oeuvre du Prete Rosso. Non content de délivrer et créer la version désormais historique d’Amandine Beyer et Gli Incogniti dans les Quatre Saisons en 2008 (pour les 30 ans du festival), revoici une nouvel accomplissement sur le mode lyrique. Nathalie Stutzmann a toujours témoigné sa passion pour les opéras du Vénitien: elle s’investit aujourd’hui avec un style entier, jouant sur les contrastes, ciselant les couleurs de sa voix sombre et ample d’autant plus convaincant que Vivaldi s’est passionné lui-même pour les voix graves, adulant par dessus tout, le timbre et l’engagement scénique de sa muse Anne Giro, elle-même contralto à laquelle il a destiné nombre de rôles importants… aux côtés des castrats, incontournables têtes d’affiche. C’est d’abord, le Concerto en sol mineur qui permet aux instrumentistes de se chauffer et de révéler la cohérence de leur sonorité. Le Stabat Mater est une première entrée pleine de méditation recueillie sur la souffrance et la solitude de Marie. La contralto émue, sincère creuse la plénitude lacrymale de l’une des partitions les plus bouleversante de la ferveur vivaldienne.
En une succession d’airs d’opéras ensuite, dont deux inédits (« Lascia almen« , La Costanza trionfante, et « Del goder la bella spene« , Arsilda), conclue par l’éblouissant « Sovente il sole » (Andromeda Liberate, où la voix dialogue avec le violon solo que jouait à son époque Vivaldi lui-même), Nathalie Stutzmann (photo ci-contre) démontre une facilité de direction indiscutable, passant sans césure du chef … à la cantatrice: visiblement complice avec les musiciens, perméables à la vocalità passionnée, conquérante, tendue et pleinement investie, de la chanteuse. Le programme met en avant les rôles taillés sur mesure par le compositeur pour ses chères chanteuses: Diana Vico, Antonia Margherita Merighi, Anna Giro naturellement, Lucia Lancetti, Antonia Maria Laurenti, Elisabetta Moro, Lucrezia Baldini… dont l’éclat sombre et lugubre a aussi fait les délices des opéras contemporains de Haendel. La chanteuse distille ce lyrisme funambule du premier opéra Ottone in villa (« Comptisco al tuo tormento« ), dont le rôle-titre, Ottone, était tenu par contralto travestie, Diana Vico (1713). Le choix du compositeur est une alternative personnelle et terriblement audacieuse à l’essor général des castrats, à l’inverse voix masculines dans l’hyperaigu, tant mises à l’honneur par les Napolitains, rivaux du Vénitien. A Sablé, revient le mérite d’offrir au public, ce programme très équilibré, relecteur inspiré des opéras vivaldiens toujours trop absents des scènes européennes. A Deutsche Grammophon, revient le bénéfice de le publier dans le même effectif, probablement au printemps 2011.

Sablé sur Sarthe et divers lieux de la Sarthe. 32è festival de Sablé. Les 27 et 28 août 2010. Rameau: Les Surprises de l’Amour (1748). Les Nouveaux Caractères. Sébastien d’Hérin. Récital de Nicolau de Figueiredo, clavecin: Scarlatti II, Haendel, Babell. Bonporti: Motets et Invenzione. Raquel Andueza, soprano. Gli Incogniti. Amandine Beyer, direction. Vivaldi: ouvertures, Stabat Mater, Concerto en sol mineur. Orfeo 55. Nathalie Stutzmann, contralto et direction.

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