samedi 22 juin 2024

Clairvaux: or, les murs. Machuel, Sallé2 cd + 1 dvd Aeon

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Cris du silence

A Clairvaux (Aube), l’abbaye des
moines du XIIè, regroupés autour de la règle du silence de Bernard, est
aussi le lieu d’incarcération des détenus de longue peine.
Faire chanter les pierres, donner de l’âme au vide: telle serait la
prise de conscience que peut susciter le travail du compositeur Thierry
Machuel filmé ici par le réalisateur Julien Sallé. Comment ne pas
s’enfoncer peu à peu dans le néant quand tout sombre dans la peine et
l’oubli. Etre prisonnier, c’est conserver néanmoins une conscience et
espérer qu’une personne, « or les murs », pense encore à vous…

Le travail sur l’état des prisonniers en France, est immense: c’est le
chantier humaniste des prochaine années. Tout en en atténuant en rien la
gravité des actes commis, il s’agit dans le film, des prisonniers de
longue peine voire de détenus à perpétuité. La caméra accompagne la
réalisation de toute la démarche à Clairvaux: donner la parole aux
incarcérés. Les images sont fortes, parfois dures; les témoignages
authentiques, toujours centrés sur l’humain, la souffrance et la
solitude nées de l’isolement et de l’enfermement. Tout est dit avec
pudeur, écoute, ouverture. Un tel travail mériterait d’être poursuivi en
réalisant la même démarche auprès des victimes. Et la boucle serait
bouclée. Entendre la souffrance de l’autre, c’est accepter sa solitude
et son impuissance et commencer de pardonner…


La caméra filme la rencontre de Thierry Machuel avec les prisonniers
auteurs
des poèmes qu’il met ensuite en musique. Liberté, évasion, désir de
dignité, humanité et souffrance… c’est un terreau très riche pour le
compositeur toujours attentif au sens précis des mots: « ...Cité des âmes perdues, compagnon de misère, murs où transpire la souffrance… « .
La première nuit passée en incarcération est toujours la plus dure…
réflexion sur sa propre vie et le poids des actes à assumer désormais.
Le compositeur face aux prisonniers, écoute leurs poèmes, recueille leur
détresse et leur désir de beauté (un rossignol qui chante, un chevreuil
dans la forêt, l’appel et la beauté de la nature…). « Hier ne
compte pas, hier ne compte plus. Le passé est passé… ce qui compte
maintenant c’est notre vie future… Moi je t’aime au présent, au
futur… »

La voix des chanteurs recueille et amplifie ce chant de l’humain si
profond qui s’élève du vide des prisons et du dénuement des pierres…
L’écriture de Thierry Machuel touche au plus juste et avec cette pudeur
suggestive qui le caractérise, la puissance des mots ainsi libérés. Du
textes dont il a écouté la formulation par les auteurs eux-mêmes, le
musicien a conçu deux cycles: « Paroles contre l’oubli« , « Nocturnes de Clairvaux« , pour choeur de chambre a capella, auxquels répondent 3 pièces pour instruments dont se distingue le piano à quatre mains de Lebensfuge (Thierry Machuel, piano), qui serait ce « cri du silence » dont parle l’un des témoins-acteurs du film.

Il y a des prisonniers qui se dérobent par pudeur par humilité, guère
habitués au dévoilement brutal que provoque la présence d’un compositeur
venu avec la caméra recueillir leurs paroles.

Voici
un travail de mémoire, le récolement admirable d’un homme à l’écoute
(comme Bartok quand il recueillait les chants perdus des campagnes de sa
terre natale): Thierry Machuel crée autant d’écrins pour
projeter et dire des textes bouleversants. La caméra filme aussi
l’écoute des auteurs découvrant au moment du concert final, la musique
composée sur leur propres mots.
A l’heure où tant de souffrance s’échappe des prisons françaises,
-condition des prisonniers, pensée de l’enfermement, angoisse et
menace…-, le cd et le film ne pouvaient mieux tomber et souligner
l’humanité des êtres enfermés dont certains veulent en sortir.

En ne prenant pas parti, le film pose clairement la question: quel type
de regard pouvons nous décemment porter sur les détenus des prisons
françaises? En particulier sur ceux qui veulent s’en sortir. Regard de
haine et de ressentiment ou regard de compréhension voire de pardon et
de compassion? Le sujet est délicat et mérite un vrai débat… La
société peut-elle être plus barbare que les criminels qu’elle a jugé?
N’y aurait-il pas la place à un discours critique qui entrevoit une
chance pour celui qui souhaite témoigner de son humanité et s’amender?
C’est d’ailleurs tout l’apport du plaidoyer contre la peine de mort,
écrite par Victor Hugo à l’évocation de Clairvaux, à la fois abbaye et
bastille… C’est aussi le sens de la préface de Robert Badinter au
livret du coffret, qui souligne les rêves, la nostalgie des « exilés »
avec lesquels le contact avec la communauté des hommes libres, a été
rompu. Une chose cependant: la reconnaissance de la parole des criminels
ne peut se faire sans celle de leurs victimes. Tout un pan, autre,
complémentaire, est à bâtir, nécessairement. D’une autre manière, même
s’il existe un lien entre les moines actuels de Clairvaux qui partagent
l’espace de l’Abbaye aujourd’hui, avec les prisonniers, -chacun occupant
une cellule, par choix ou malgré lui-, il faut bien l’ouverture d’un
projet comme celui-ci et le regard de la société civile pour peut-être
un jour, faire évoluer les choses.

L’immersion dans les répétitions entre
les chanteurs qui interprètent les poèmes des détenus sous la conduite
du compositeur, lui-même chef de chant, s’avère passionnante: tout un
travail sur la matière musicale se dévoile sous le regard des
prisonniers aux-mêmes.
« Ne pas oublier la faute que l’on a faite c’est une forme de repentance… » dit
avec sincérité l’un des détenus. L’isolement génère de la dureté.. une
certaine forme de combat aussi. C’est une lutte quotidienne pour ne pas
sombrer. Pour le prisonnier à perpétuité, l’espoir d’en sortir préserve
de l’évasion ou du suicide; chacun garde coûte que coûte l’esprit de
liberté. Difficile de rester de marbre à l’écoute des poèmes; la perception
en est grandie car au-delà des crimes commis, le questionnement du compositeur
veut croire en l’homme, capte et souligne cette part d’humanité qui
heureusement ne s’est pas, jamais, dissipée. Jamais le film ne juge: la
pudeur et l’ouverture accueillent ses paroles de détenus qui, s’ils sont
privés de liberté, n’en ont pas moins gardé l’esprit, coûte que coûte.

Clairvaux: or les murs.
Thierry Machuel, compositeur. Julien Sallé, réalisation. Avec les
détenus de la maison centrale de Clairvaux. François René Duchâble,
piano. Trio Pasquier. Les Cris de Paris; Geoffroy Jourdain, direction. 2
cd + 1 dvd (1h).
Illustration: Thierry Machuel recueille la parole des détenus de Clairvaux (DR)
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