jeudi, décembre 8, 2022

Richard Wagner: Siegfried. Günther KrämerParis, Opéra Bastille. Du 1er au 30 mars 2011

A ne pas rater

Richard Wagner
Siegfried

Du 1er au 30 mars 2011
Philippe Jordan
, direction
Günter Krämer, mise en scène

Krämer acte III: après L’Or du Rhin et La Walkyrie, voici le Siegfried de Günter Krämer sur les planches de Bastille. Suite attendue du premier Ring wagnérien à Bastille… L’oeuvre du scénographe et malgré les critiques ici et là soulevées, bien peu légitimes à notre avis au regard de la cohérence de la scénographie, poursuit son souffle épique et … défaitiste: pour Krämer et en cela des plus fidèles à la vision de Wagner sur le mythe du héros germanique, l’homme qui s’apprête à tuer le dragon se fourvoie; il se montre même bien indigne de sa valeur; celui qui ne connaît pas la peur et qui avait l’étoffe du nouvel homme, se montre intrépide mais irréfléchi; audacieux mais fatalement naïf. C’est la victime née pour les manipulateurs politiques: ce qui lui arrivera à la cour des redoutables Gibichungen (dont Hagen sera son assassin) , dans le dernier acte de la Tétralogie, Le Crépuscule des dieux

Pas d’issue pour le héros qui ne sait pas comprendre le pouvoir de l’amour… celui de la loyale et si touchante ex Walkyrie, Brünnhilde. Si l’opéra nous offre des sujets à méditer, Siegfried en serait l’emblème car le champion proclamé n’a rien d’exemplaire et Wagner démêle la machine qui le mène à sa perte. On s’étonne alors que les prussiens patriotes et nationalistes, Bismark en tête, en une compréhension bien peu critique, et une adoration aveugle, en ait fait son modèle !
La mise en scène poursuit donc sa lecture réaliste, d’une alchimie minutieuse; elle souligne tout ce qui sépare le début de l’opéra, marquant par sa pulsion juvénile, son déchainement « pubertaire » (dixit le metteur en scène) et son achèvement dans l’acte III (écrit 10 ans après par un Wagner totalement différent) qui tourne autour des deux amants magnifiques, Siegfried et Brünnhilde, en une étreinte fusionnelle qui peut être née d’une incompréhension fondamentale: le héros est il prêt à aimer lui qui n’a jamais renoncé comme l’a fait la Walkyrie déchue? En lui, s’accumule la tension nouvelle que provoque sa découverte de la femme, créature inconnue, étrangère… En elle, se presse la peur et le remord: sa faute rejaillit sur Siegfried: l’ex Walkyrie est devenue une simple mortelle pour avoir protéger les parents de celui qui vient à sa rencontre (après avoir vaincu le mur du feu qui la protégeait), mais Siegfried est-il vraiment cet être de feu, lumière du nouveau monde à bâtir? En d’autres termes, le jeune homme est-il à la mesure du sacrifice surmontée par la jeune guerrière reniée par son père?

Au final qu’avons nous? Un jeune dieu au potentiel énorme mais qui confronté à la vile société des hommes (synthétisée par Wotan, ce comédien perverti et corrompu devenu Wanderer qui voyage masqué, et qui ne contrôle plus rien…), connaît un destin tragique. S’il semble d’abord forgé pour ignorer la peur, Siegfried se confronte à la nature dans un rapport onirique (la forêt, le dragon et surtout l’oiseau) dont Günter Krämer souligne la portée magique, le pouvoir poétique et symboliste, voire surréaliste entre Baudelaire et Rimbaud. Sa mise en scène devrait préciser ce rapport souvent minimisé entre le jeune homme et la Nature qui détermine sa place et son identité.

En véritable scénographe, Günter Krämer trouve dans Siegfried un juste équilibre entre désillusion réaliste et tragique, et onirisme tendre. S’il suit Wagner sur les traces d’un désenchantement lucide, le dramaturge rétablit aussi la matière humaine de la tragédie: rien n’est encore explicitement résolu dans Siegfried; au contraire tous les possibles restent ouverts à partir de la rencontre entre l’homme et la femme… Mais leur union sera-t-elle aussi prometteuse que le couple antérieur, Siegmund et Sieglinde, les jumeaux incestueux qui au coeur de la tourmente et de l’enfer, incarnait le miracle de l’amour? Depuis son début, ce Ring mémorable sait trouver une voie idéale entre réalisme et historicisme: les mythes et légendes que Wagner recycle, servent un regard profondément désenchanté (en cela inspiré comme on sait de Shopenhauer); mais sans lourdeur ni déjà vu, le metteur en scène germanique réinscrit l’opéra wagnérien dans une visio historique, n’hésitant pas à expliquer pourquoi l’impérialisme prussien et l’expansion hégémonique nazie ont cru voir dans l’emprise rêvée de Wotan, une préfiguration de leurs propres aspirations à la conquête du monde… En outre, Günther Krämer ajoute ce parfum subtil qui porte malgré et contre tout, un espoir et une tendresse pour l’avenir de l’homme… un amour qui passe par la femme, en l’occurance Brünnhilde. Voilà longtemps que nous n’avions pas redécouvert et apprécié une tétralogie visuellement cohérente, de plus, bénéficiant jsusque là d’un cast vocal superlatif, dans une tenue orchestrale, chambriste et incarnée, celle que dirige avec un aplomb souvent irrésistible Philippe Jordan. Production incontournable.

Siegfried, suite de la Tétralogie à l’Opéra Bastille, mise en scène par Günter Krämer. Production événement. Jusqu’au 30 mars 2011.

Diffusion sur France Musique samedi 9 avril 2011 à 18h
Illustration: Günther Krämer (DR)
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