Rencontres Contemporaines Lyon, Haute Loire. Du 11 au 30 mai 2010

16èmes Rencontres Contemporaines
Lyon, Haute Loire

Du 11 au 30 mai 2010
Monastier, Moudeyres (43), Lyon (69)

Le « petit », modeste mais décidé festival de Haute-Loire, maintenant décentralisé dans l’agglomération lyonnaise pour certaines manifestations, présente en son édition printanière 4 programmes très variés : orgue (avec rappel baroque) et deux créations (Lenot, Campo) par J.C.Revel. Et aussi « Sextuor à cordes op.62 », trio hautbois-flûte-harpe (de K.P.Bach à Carter, Bacri et Pécou), et le Sextuor vocal d’Alain Goudard (de Lejeune à Evangelista, Forget à Combes-Damiens).


Ma prétendue froideur

« Si vous n’étiez pas vous-même, qui voudriez-vous être ? ». Il y a 25 ans, le compositeur Jacques Lenot répondait – dans le cadre du Questionnaire dit de Proust , vous savez, quand à 14 ans Marcel avouait qu’il aurait bien voulu être Pline le Jeune, mais que ses auteurs préférés s’appelaient Mozart, Gounod et Meissonnier, on peut avoir presque tout faux à cet âge- : « Un chat ». Si, enhardi par la formule conviviale des Rencontres Contemporaines – où l’on invite souvent les compositeurs à venir parler de leurs œuvres – , vous aviez envie d’apprendre si le compositeur a changé d’animal- double, vous pourriez toujours aussi lui rappeler qu’en 1985, il avouait que sa caractéristique principale était « ma prétendue froideur ». Et aussi, sur « la plus grande détestation » : « Ceux qui me dérangent et les indifférents ». N’étant pas dans les seconds – puisque vous poseriez des questions -, espérant éviter de rester dans les premiers, vous auriez en somme vos chances le 30 mai, lors du 5e concert de la session « Haute-Loire et Lyon ». D’autant qu’en vous référant au site de l’IRCAM, vous auriez noté que Jacques Lenot, auteur « autodidacte », sériel mais en liberté dans cette écriture, boulézien mais sans allégeance, solitaire et austère, est aussi depuis longtemps « interrogé » par la musique –de Renaissance en Baroque – donnant des « leçons de ténèbres » et énonçant « la grâce » en différents états (« déchaînement de la grâce », puis « enchaînement », et encore « soliloque », selon des titres dans son œuvre). Et ici, c’est pour l’orgue – dont claviers et pédalier l’inspirent autant que l’espace du piano – qu’il fait créer un « O vos omnes », « exercice d’artisanat furieux » (tiens, Char et Boulez ?) « pour stricte écriture en trio, avec ritournelles, figures obsessionnelles et références à Roland de Lassus dont le souvenir d’une audition en 1990 m’imprègne encore ».


L’orgue porte l’histoire

Car il y a de l’orgue à l’Abbatiale du Monastier-sur-Gazeille, parce que, disent les organisateurs des Rencontres haut-ligériennes, « en 2009 on a eu un 1er concert de cet instrument, et très bien reçu ». Donc, on avance, sans parti-pris, sans ligne éditoriale stricte avec risque de sectarisme. Un peu au coup de cœur, pour des auteurs, pour des œuvres, et bien sûr des paysages qui inspirent de hauts sentiments, le goût de la méditation réflexive, quelque part entre les plateaux « sous le Mézenc » (et leurs « vallées » plus habitées). A l’orée de la 16e année, plus que jamais le sous-titre de « work in progress » (l’œuvre en avancée) cher au XXe et à ses suites, s’impose. Monastier, mais on y ajoute le joli village de Moudeyres : tout comme en 2009 on avait décidé de décentraliser une partie des concerts, et de s’établir dans l’agglomération lyonnaise. La formule en deux époques est maintenue, volet ouvert sur le printemps « entre Ascension et Trinité »(la référence au calendrier liturgique n’est pas déplacée en ces vieilles terres chrétiennes !), et volet se refermant sur un automne déjà avare de lumière (fin octobre). Au printemps, 2 créations mondiales, 4 programmes en 5 concerts, et en raisonnable pédagogie, un mélange d’œuvres vraiment contemporaines et de partitions du baroque au romantisme. C’est justement le concert d’orgue au Monastier qui assemble le plus nettement l’ancien et le nouveau, selon un esprit de recherche qu’incarne bien l’interprète Jean-Christophe Revel, à la fois « baroqueux » et passionné par la musique d’aujourd’hui, persuadé que « l’orgue est plus que le témoin de l’histoire : il porte l’histoire». A hier (XVIe et XVIIe), J.C.Revel demande les témoignages des Italiens Claudio Merulo et Girolamo Frescobaldi, de l’Espagnol Juan Cabanilles et du Français Louis Couperin, dont les Fantaisies sont jouées en alternance avec O vos omnes de Jacques Lenot. A ce dernier aujourd’hui, J.C.Revel joint une autre création, Le Livre des Caractères, dont l’auteur Régis Campo est aussi en contraste –« une œuvre ludique, remplie d’humour et de couleurs »- avec celle, rigoureuse, complexe, d’inspiration sévère, parfois mystique, de Jacques Lenot. Régis Campo (né en 1968), élève de Gérard Grisey, conseillé par Henri Dutilleux, a eu beau écrire une « 2e Symphonie Moz’art », un « Happy Birthday » ou un opéra-bouffe d’après une pièce de Copi, une part de sa composition est tournée vers du moins fantaisiste, et son Livre des Caractères, « pour un orgue baroque ( dont J.C.Revel m’avait révélé la richesse en créant mon Livre de Sonates) s’inspire très librement des caractères humains que nous connaissons à travers nos semblables et nous-mêmes ». En écho du travail dédié à J.C.Revel, un « Ordinaire minimal gris » de Boris Clouteau qui décrit sa pièce en « immense jouet, déclinaison sur le gris, travail sur le fer, feuille d’ocre et de carmin zébrée », et un Capriccio du compositeur-organiste Bernard Foccroule.


Un op.62, du sextuor, et des Anges

Même principe d’équilibrage avec le concert de Sextuor op.62, et petit jeu de piste à propos de la partition brahmsienne que cet ensemble à cordes (l’un des rares sextuors permanents en Europe, ancré dans la région Nord-Pas-de-Calais) joue : un op.106 n°2, qui ne saurait être le Sextuor op.18 (1er , qui servit de leitmotiv aux « Amants » de Louis Malle) ou l’op.36 (2e). Peut-être une adaptation des lieder op.106 ? (Au fait, « op.62 », demandez-leur si c’est en hommage, via le catalogue beethovenien, à l’Ouverture de Coriolan ?)… Donc outre Brahms, une partition de Frank Bridge (1879-1941, « compositeur d’une extrême modestie, d’écriture et de métier remarquables », en disait Claude Rostand), et le Sextuor (2003) de Valéry Arzoumanov, dont les deux membres russes d’op.62 (Michel Gershwin et Paul Guerchovitch) ont introduit la musique dans leur groupe. V.Arzoumanov, né en Russie (1944) et émigré-expulsé en France (1974), a suivi l’enseignement de Messiaen, écrit une œuvre abondante où la musique de chambre tient une place privilégiée, et enseigne l’analyse musicale au Conservatoire de Rouen. Unité d’inspiration actuelle avec Résonance Contemporaine d’Alain Goudard, un ensemble vocal féminin (à 6), fondé en 1995 et qui a déjà créé 70 œuvres de 33 compositeurs. Et célébration, avec Messe Brève, du 1er auteur créé dès 1996 par « R.C », Jean-René Combes-Damiens, qui écrit : « Aucune envie d’un quelconque prosélytisme mais l’intégration au sein même d’une pratique liturgique particulière, un ensemble plus intime, porté au recueillement, sensible à la finesse de l’écoute ». « R.C. » s’est voué particulièrement au « sacré » dans un répertoire vocal large, et son concert est « placé sous le signe des anges musiciens » : extraits de la Messe des Anges, de Jacques Lejeune, Songs of innocence and experience, de José Evangelista, Magnificat de Jean-Claude Wolff, Litanie à la Vierge, de Philippe Forget. Gageons qu’il ne s’agit pas ici d’Anges Rebelles entraînés dans le thème de la Chute par les peintres Renaissants, ni de ceux présentés dans leur « hiérarchie » et « tous terribles », ainsi que les devine Rilke…


Un maître-livre d’écologie sonore

Et on retrouve au tout-début de la chronologie du Trio Hautbois flûte et harpe (P.A.Escoffier, Virginie Reibel, Valeria Kafelnikov) un clin d’oreille au franc-tireur et fils-prodig(u)e Bach, Karl-Philipp, avec une sonate en trio « sanguine et mélancolique ». Puis ça descend au XXe-XXIe, ne fût-ce qu’avec l’hommage à un des plus grands compositeurs américains, Elliott Carter, allègre centenaire et un peu au-delà (né en 1908…), dont l’opéra était titré en forme de question « What new ? ». Les aînés – Klaus Huber, Toru Takemitsu, Hanns Eisler, Franco Donatoni – y sont joints aux cadets Français, Nicolas Bacri et Thierry Pecou. La harpiste V.Kafelnikov ajoute avec enthousiasme « une pièce géniale », The Crown of Ariadne de Murray Schafer. Ce Canadien, né en 1933, compositeur généreux, est ici surtout connu pour son rôle d’écologiste du sonore, grâce à son livre pionnier (« le paysage sonore », diffusé en France dès 1979 aux éditions J.C.Lattès), et ce sera belle occasion d’écouter son imaginaire entre Ariane, Labyrinthe et symboles musicaux (les grelots de chevilles ..) du Moyen-Orient.

Haute Loire (Monastier, Moudeyres, 43) et Lyon, Rencontres Contemporaines. 5 concerts. Du 11 au 31 mai 2010. Mardi 11, 20h30, Lyon et jeudi 13, 18h, Monastier-sur-Gazeille (43). Samedi 15, 18h, Moudeyres (43). Samedi 22 , 18h ; dimanche 30, 17h, Monastier. Présentation du concert le 15 et 22 à 14h, le 30 à 15h30. Information et réservation : T. 04 78 64 82 60/ 78 27 39 64 ; www.rencontres-contemporaines.com

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