Recréation de Dante, opéra de Benjamin Godard

godard-dante-oratorio-musique-romantique-francaise-presentation-critique-compte-rendu-classiquenewsMunich, Versailles : les 31 janvier, 2 février 2016. Recréation de Dante de Godard. 2 dates pour une récréation attendue, celle de l’opéra en quatre actes de Benjamin Godard (1849-1895), Dante, créé à l’Opéra Comique (place du Châtelet), le 13 mai 1890. On connaît bien à présent Benjamin Godard, doué d’un vrai sens dramatique, d’une rare intelligence structurelle dont les développements ne sont jamais gratuits (en cela un Liszt à la française) ; il est l’élève du symphoniste – récemment révélé : Napoléon Henri Reber. Malgré ses dons incontestables, il échoue deux fois au Prix de Rome, or après la ruine paternelle, il doit gagner sa vie comme… compositeur. Un rythme effréné de compositions le motive alors pour affirmer sa place dans le milieu parisien. Emule de Beethoven, Schumann, Mendelssohn, le “germaniste Godard se targauit de n’avoir jamais ouvert de partition de Wagner (selon Bruneau, un rien partial). Dans la décennie 1888 où s’impose le wagnérisme, Godard cultive une esthétique à rebours, schumanienne et beethovénienne, qui passe alors pour “réactionnaire”. Un nostalgique décalé dont le profil maigre, l’air d’un ermite possédé ne laissait pas ses contemporains indifférents : “il passait dans la rue, raidissant sa grande taille, portant haut la tête et dardant un regard fixe, ainsi que certains jeunes prêtres angoissés, torturés. Sa démarche automatique, ses geste saccadés, sa maigre silhouette, sa figure osseuse et ravagée où poussait une barbe rare, ses cheveux drus s’échappant du chapeau, faisaient se retourner les promeneurs, intéressés et inquiétés à la fois par ce singulier homme sombre” ainsi que le décrit dans un élan romanesque Alfred Bruneau dans Gil Blas, 11 janvier 1895).

Proche de la simplicité et de l’évidence mozartienne, prônée par Gounod, Godard affirme un tempérament nettement original qui allie finesse, sens de l’architecture, efficacité dramatique, séduction mélodique. En cela il fut immédiatement admiré par Massenet qui citait Le Tasse comme un sommet dramatique à redécouvrir (d’autant que la partition complète pour orchestre, signalée comme perdue, vient d’être redécouverte au USA). Le Tasse demeure l’un des plus grands succès de Godard en 1878 (commande de la Ville de Paris, comme Le Paradis Perdu, fresque académique, un rien compassée et mièvre de son contemporain Théodore Dubois : lire notre critique de l’oratorio Le Paradis perdu de Dubois).

Mort très jeune, à 46 ans,

Solitaire et mélancolique, Godard, Schumann à la française

Godard dédicace sa partition au maître Ambroise Thomas (à sa Françoise de Rimini, insuccès de 1882). Si Thomas évoque surtout les Enfers et le pardon permis par l’amour de Béatrice, l’opéra de Godard porte bien son nom : il interroge plutôt l’homme et le poète florentin du XIIIème dans son époque (sur fond de guerre des Guelfes contre les Gibelins) ; Guelfe blanc, le poète s’est montré ardent défenseur pour un démocratie laïque, résistant contre le Pape, soutenant plutôt l’Empereur. Dans l’opéra de Godard, le héros admirable est restitué dans sa vie intime ; y paraissent les deux figures de femmes complémentaires et rivales : Gemma l’épousée écartée et Béatrice, l’aimée idôlatrée. La création poétique la plus significative de Godard dans Dante, reste au III, une évocation synthétique qui renouvelle le genre des évocations infernales et fantastiques (d’où le culte de Godard pour Schumann et ses oratorios et mélodrames dont Manfred entre autres) : Apparition de Virgile, Chœur de Damnés, Tourbillon infernal, Divine Clarté et Apothéose de Béatrice. C’est une “Vision” (celle du rêve de Dante), d’un caractère poétique proche de la musique pure où le génie de Godard, dramaturge, allusif et subtil, s’affirme entre Gounod et Massenet. Le tableau infernal et fantstique s’ouvre par l’apparition rêvée de Virgile, passeur vers l’au-delà… Joncières réservé, y distingue nettement dans le fracas de l’orchestre, les hurlements des damnés (en l’occurrence, les cris des âmes condamnée d’Ugolin, de Francesca et Paolo), comme les silhouettes grimaçantes des Jugements Derniers de Michel-Ange ou Tintoret (des accents plus ennuyeux que saisissants).
Sur les traces des germaniques, et aussi de Berlioz, le compositeur poète imagine dans le sillon de Dante, le parcours hallucinant de l’élu, auquel il est permis après le Christ de descendre jusqu’aux Enfers (comme Orphée), puis invité à gravir les cimes montagneuses du Purgatoire jusqu’au Paradis où la vision poétique peut embrasser le vaste paysage qui s’y déroule à la mesure du cosmos insondable, impénétrable, mystérieux. Comme d’habitude les historiens attribuent aux moyens de la création, un effet détestable à l’audience, soulignant les imperfections ou les manques de tel interprète, l’indigence ou l’imbécilité crasse des scénographes, ou l’indisposition du chef… autant de critères incontrôlables aujourd’hui, mais auquel l’écoute contemporaine pourra apporter confirmation ou démenti : la juste valeur de la partition de Dante (à défaut du Tasse qui est une partition plus intéressante selon nous : à quand sa recréation). avec Dante qui au IVè acte voit la mort de Béatrice, et la lyre tragique étendre son empire, c’est toute l’introspection langoureuse et “étrange” de Godard qui s’exprime, totalement incomprise à son époque. Mais alors, Godard serait-il le Schumann français de cette fin du XIXè ? Eugène de Solenière en témoigne à sa façon (Notules et impressions musicales, 1902) , soulignant combien atypique et solitaire, hanté par la mort (comme Robert), Godard rete un auteur méconnu, aussi ténébreux, mélancolique (Bruneau) que Dubois fut solaire et académique : “… il était un rêveur, un romantique attardé, un émotionnel intérieur avec des naïvetés expressives et ce qu’on pourrait appeler des pudeurs d’écriture ; il avait la sincérité de sentiments simples, la franchise d’une pensée claire en ses inquiétudes de nerveux pessimiste”.

A la création, La créatrice du Roi d’Ys, Cécile Simmonet écorche le rôle trop haut pour elle de Béatrice ; et l’orchestre, critiqué comme désordonné et hystérique atténue le succès de l’ouvrage. D’autant que les voix s’élèvent contre l’instrumentation et les couleurs de l’orchestre trop scintillant voire anecdotique qui manquait surtout de “grandeur” comme de souffle.

Dante de Banjamin Godard, recréation.
Munich, Prinzregenttheater, dimanche 31 janvier 2016, 19h
Versailles, Opéra royal, mardi 2 février 2016, 20h

ORCHESTRE DE LA RADIO DE MUNICH
CHŒUR DE LA RADIO BAVAROISE
Ulf Schirmer, direction
Dante, Edgaras Montvidas
Béatrice, Véronique Gens
Gemma, Rachel Frenkel
Bardi, Jean-François Lapointe
L’Ombre de Virgile, Andrew Foster-Williams
L’Écolier, Sarah Laulan
La Voix du Hérault, Topi Lethi Meyer

Des deux représentations, un disque est annoncé.
Diffusion en direct du concert du 31 janvier 2016 sur BR-Klassik

Dante de Benjamin Godard. Synopsis

ACTE I
Une place publique à Florence. La ville est déchirée par une querelle entre Guelfes et Gibelins. Tandis que le Collège du peuple se prépare à nommer un prieur qui devra apaiser les tensions, Simeone Bardi révèle à son ami le poète Dante – de retour dans la cité – qu’il s’unira bientôt à celle qu’il aimait secrètement : la belle Béatrice. À ces mots, Dante, épris de la même jeune fille, réprime son émotion. Après le départ des deux hommes, Béatrice entre, suivie de sa confidente Gemma : elle lui avoue sa tendresse pour Dante, qu’elle croit pourtant ne jamais revoir. La foule sort du palais. On annonce que le Collège du peuple nomme Dante chef suprême de la ville. Béatrice tressaille à ce nom, tandis que Dante, paraissant, s’apprête à refuser cet honneur. La jeune fille s’avance alors et lui redonne confiance : « Pour être aimé, fais ton devoir ». Cet aveu ambigu inquiète Bardi, tandis que le peuple acclame son héros.

ACTE II
Une salle du palais des Seigneurs, à Florence. Bardi fulmine de rage contre Dante. Gemma vient alors lui demander de renoncer à la main de Béatrice. Et quand il veut la chasser, lui disant qu’elle ne sait pas ce qu’est la jalousie, elle avoue qu’elle se consume aussi d’un amour non partagé : son cœur est épris du même Dante dont Béatrice est aimée. Ils s’éloignent tout deux ; Béatrice paraît, qui a tout entendu, cachée
derrière une tapisserie. Ces paroles de haine et cet aveu de tendresse la décident à renoncer à Dante. Le jeune homme entre justement. À Béatrice qui le repousse, il redit toute sa passion. Submergée par l’émotion, la jeune femme finit par se laisser vaincre. Paraît alors un groupe de Gibelins et de Guelfes suivi de Bardi. Charles de Valois est entré dans Florence et proclame l’exil de Dante, tandis que Bardi condamne Béatrice à finir ses jours dans un couvent.

ACTE III
Le Mont Pausilippe. À gauche, un tombeau creusé dans le roc, ombragé de lauriers-roses. Alors que des groupes de paysans dansent au son d’instruments champêtres, un vieillard désigne à un groupe de jeunes
écoliers venus de la ville le tombeau de Virgile. Tous l’ornent de palmes et de couronnes en chantant une hymne à sa gloire. Ils s’éloignent, le jour baisse lentement. Dante paraît, gravissant la montagne avec peine, épuisé et l’âme brisée. Il adresse à Virgile une ultime supplique : qu’il lui donne l’inspiration pour retrouver la gloire, en lui dictant le poème idéal. Il retrouvera ainsi l’estime de Béatrice. Ses yeux se ferment de fatigue, et tandis qu’il s’endort, le tombeau s’ouvre lentement ; Virgile en sort, couronné de lauriers. Dans une vision sublime et terrible à la fois, il fait voir à Dante l’Enfer – où voisinent notamment les âmes déchues d’Ugolin, de Francesca et Paolo – puis le Paradis. Une ultime vision céleste laisse voir Béatrice entourée d’anges :
que Dante achève son œuvre, et elle celle-ci promet l’union des deux amants.

ACTE IV
Premier tableau : même décor qu’à l’acte précédent . Dante est réveillé par des chants de pâtres. Enivré par son rêve, il est décidé à retrouver Béatrice. Suivant les indications de Gemma, Bardi arrive alors et confie son repentir : la jalousie a fait place aux remords. Il propose d’emmener Dante dans le couvent de Naples où Béatrice est enfermée. Dante pardonne à celui qui lui rend le bonheur. Ils partent.

Deuxième tableau. À Naples. Le jardin d’un couvent. On voit passer Béatrice parmi les religieuses, pâle et se soutenant à peine. Elle confie à Gemma, venue la visiter, que sa mort semble prochaine. Elle se ressaisit pourtant lorsqu’on annonce la visite de deux hommes en qui elle espère retrouver Dante. C’est bien lui qui s’avance, suivi de Bardi. Les deux jeunes gens s’enivrent des mêmes paroles d’amour qu’ils avaient partagées à Florence. Mais la souffrance a trop altéré la santé de Béatrice, qui subitement défaille. Malgré l’empressement de Gemma et de Dante pour la secourir, ses yeux se ferment pour la dernière fois, après avoir fixé le ciel. Elle expire en redisant les douces paroles que Dante avait entendues en rêve. Désespéré, il entend néanmoins les mots consolateurs de Gemma et se redresse, comme illuminé : « Oui ! je dois vivre encor ; je dois chanter pour elle ! Dieu l’a faite mortelle, moi, je veux l’immortaliser ! »

Benjamin Godard (1849-1895) : contre Wagner, le premier romantisme de Schumann… Violoniste surdoué (élève d’Henri Vieuxtemps), Benjamin Godard entre au Conservatoire de Paris où il étudie la composition avec Henri Reber, symphoniste récemment révélé. Candidat malheureux par deux fois au Prix de Rome, Godard s’affirme néanmoins tel un tempérament musicien de première qualité au début de la IIIè République. Le chambriste sait convaincre la clientèle aisée et volatile des salons parisiens : au piano, au violon et surtout à l’alto, Godard devient un partenaire et un soliste particulièrement apprécié.
Comme chef d’orchestre, il crée en 1884 la Société des Concerts modernes avec les musiciens des Concerts populaires de Pasdeloup. Professeur au Conservatoire de Paris, Godard pilote la classe d’ensemble instrumental à partir de 1887. Le compositeur laisse un catalogue riche d’environ 150 numéros d’opus, dans tous les genres : six opéras, dont Jocelyn (1888, célèbre « Berceuse »), et La Vivandière (succès posthume), Dante (1890) ; plusieurs symphonies à programme (Symphonie orientale, Symphonie légendaire avec chœurs, ou encore Le Tasse, symphonie dramatique avec soli et chœurs qui lui vaut le Prix de la Ville de Paris en 1878) ; plusieurs concertos, de la musique de chambre, des mélodies et toutun cycle original de musiques pour piano. En marge du wagnérisme triomphant et omniprésent alors en 1880 / 1890, – voir Victorin de Joncières et sa wagnérite aiguë, ou Chabrier et ses souvenirs de Bayreuth-, Godard cultive à contrecourant du vent dominant, un style bien à lui, plutôt tourné vers les premiers romantiques français, tels Thomas, Gounod… revisitant les sources des “pionniers” du romantisme : Chopin, Mendelssohn et Schumann. Sa carrière s’achève brusquement : il meurt à moins de 50 ans en 1895 à Cannes, à 46 ans.

Dante, poète et démocrate laïque… D’origine noble mais de moyens modestes, Dante (1265-1321), orphelin précoce, témoigne de la force de dépassement subime que lui a suscité celle qu’il a adoré, platoniquement, mystiquement : Béatrice. C’est une source de sublimation et l’amour de toute une vie ; il la rencontre à 9 ans, la retrouve à 18 ans : elle mourra à 25 ans. En 1291, le jeune homme (26 ans) expose les vertus qui façonne toute une vie : le bien moral (Il Convivo, Le Banquet, publié en 1307). L’homme qui aime la beauté, aime Dieu même sans le savoir. Dans l’Italie politiquement secouée de 1293, Dante choisit la voie des apothicaires et des médecins (qui est celle aussi des libraires) pour gagner sa vie ; son aura et sa lumineuse présence comme sa pensée admirable le font choisir comme représentant des Guelfes blancs, aux idéaux démocratiques, pour une laïcité encore à inventer, soucieux de séparer pouvoir politique et église. Une telle vision est loin de susciter la majorité des Guelfes, séparés en “noirs” et blancs”. Le Pape Boniface VIII oeuvre pour les Guelfes noirs (démocrates moins ouvertement laïques que les blancs). Le Pape retient Dante au moment où les Guelfes noirs s’emparent du pouvoir à Florence (1301) : Dante le traître blanc est exilé avec ses proches (il a 36 ans). Mais Dante organise la résistance, soutenant la cause de l’Empereur contre le Pape : il voyage à Bologne, Vérone ; rencontre le nouveau ponte Benoît XI, abandonne peu à peu ses engagements auprès des Guelfes blancs, car son œuvre de poète théoricien le passionne exclusivement : il écrit à partir de 1307 et achève La Divine Comédie, publiée en 1555). Poète engagé, démocrate et laïque avant l’heure, Dante meurt le 14 septembre 1321.

CD. En plus de l’intégrale de l’opéra Dante de Godard, est aussi annoncé chez CPO, la Symphonie n°2, Trois Morceaux et la Symphonie gothique, sous la direction de l’excellent jeune maestro David Reiland (à la tête de l’Orchestre de la radio de Munich). A suivre….

Les informations, citations, précisions de notre article proviennent de l’excellent texte d’introduction signé Gérard Condé, diffusé dans le communiqué de presse annonçant la recréation de l’opéra Dante de Benjamin Godard.

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