Philippe Jaroussky, contre-ténor: mélodies françaises Lyon, Salle Molière. Le 6 janvier 2010 à 20h30

Philippe Jaroussky, contre-ténor
Mélodies françaises

Lyon, Salle Molière
Le 6 janvier 2010 à 20h30


Le contre-ténor Philippe Jaroussky – sans doute le chanteur baroqueux français le plus aimé des publics actuels – sait « descendre la chronologie », et s’intéresse à la mélodie fin de siècle et belle époque. Avec le pianiste Jérôme Ducros, il offre à la Société de Musique de Chambre un récital où Fauré voisine avec Reynaldo Hahn, Chausson avec Cécile Chaminade, Massenet avec Gabriel Dupont. Jolies occasions d’amabilités et aussi de surprises vocales…

Un doigt de kitsch ?

Qui eût dit, lorsque parurent en France les premiers disques d’Alfred Deller, qu’un chanteur à la voix « surprenante » ne se contenterait pas d’un répertoire de « baroqueux » (le terme allait mettre un certain temps à s’acclimater en perdant sa connotation circonspecte, sinon ironique) et aborderait à d’autres rivages plus « tardifs » ? Que des stars du chant international naîtraient de cette transformation du goût lyrique ? Et que parmi ces stars, pourquoi pas ?, une étoile de première grandeur » s’en viendrait porter son éclat jusque dans un domaine où là aussi certaines partitions passaient pour un rien kitsch ? Or prononcez le nom de Philippe Jaroussky et vous verrez le sourire du mélomane plutôt attaché à la « spécialisation » des répertoires s’élargir en une complice indulgence : ne peut-il pas « tout » chanter de sa voix dorée ? Et naviguer du côté « fin de siècle » (l’avant-dernier, déjà !) ou belle-époque, de Fauré-l’incontestable en Reynaldo Hahn-le-petit-maître ? Toujours avec une identique maîtrise stylistique, une rare compréhension des rapports complexes et parfois sournoisement rivaux où s’affrontent « la musica e poi le parole », l’intelligence de la diction, l’harmonie des notes et la prosodie des vers ? Donc dans la salle Molière au décor si Belle Epoque (d’acoustique, mais pas seulement), et pour les fidèles d’une Musique de Chambre qui a priori ne sont pas prenables en flag d’état d’ivresse baroqueuse, voici le récital de tout début 2010 qui jette passerelle par-dessus Saône avec la Chapelle-de-Trinité-en-Presqu’île.

Du côté de chez Madame Verdurin

Ce qui est excitant dans un tel récital – dont le programme recoupe, à très peu d’exceptions près, celui d’un récent disque Virgin classics intitulé “Opium”-, c’est qu’il est, in situ proprio, on ne plus « atmosphère, atmosphère ». Et le chanteur ayant, comme Arletty le dit à Jouvet, une vraie « gueule d’atmosphère », on peut au-delà du charme garanti qu’annonce l’affiche de prestige, prolonger les interrogations. Ainsi sur « la mauvaise musique » dont le jeune Marcel Proust fit « l’éloge » avec ses premières gammes de mondain subtil : « Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher comme un cimetière ou un village. La place de cette mauvaise musique, nulle dans l’Histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. » Et on est sûr qu’avec clins d’œil et d’oreille, Philippe Jaroussky, le pianiste Jérôme Ducros et chaque spectateur sauront s’attendrir même à ce qui sans être sublime ou même digne de grande estime témoigne pour une époque, une sensibilité, un auteur que des documents font revivre. Et excitent la curiosité qui part alors sur des chemins de traverse et se pose des questions entre esthétique et sociologie, plaisir musical et flânerie chez les antiquaires (voire les brocanteurs). Quel fut le rôle des salons, les véritables et ceux qui, transfigurés par de grands romanciers, nous paraissent encore plus authentiques ? Chez les Sainte-Euverte et les Saint-Marceaux, les Greffulhe, les Lemaire et les Verdurin , les Polignac ou les Strauss, que d’écoutes (exigeantes et superficielles, classiques et « révolutionnaires en art », snob et réactionnaires) et d’attitudes (monarchistes, apolitiques ou même « socialistes », et au temps de l’Affaire, dreyfusardes – minoritaires – ou anti-dreyfusardes) ! Avant même que chez les Noailles, Marie-Laure (descendante de Sade), amie de René Crevel, ne patronne les surréalistes et co-produise L’Age d’Or de Bunuel …

Jeunes gens en fleurs et petit Mozart

Tiens, qui était musicalement Reynaldo Hahn, dont on entendra l’Heure Exquise et 4 autres mélodies moins « célèbres » ? L’un des « jeunes gens en fleurs » ( Fénelon, Daudet, Guiche, Bibesco, Flers…) dont son ami génial, Marcel Proust,(« Buncht, vous êtes trop moschant », « hasdieu mon bunibuls, vous aime », s’écrivaient-ils) fit mais jusqu’à un certain point seulement son mentor musical ? Pas davantage que le compositeur de « Ciboulette », qui enchanta des générations d’opérettomanes ? Un Vénézuélien chanteur séduisant et aussi un citoyen-du-monde-esthétique ? Qui était Cécile Chaminade, que Bizet surnommait « le petit Mozart », aussi célèbre en son temps de compositrice (jusque vers les années 1910, ensuite elle se fit très discrète) et aussi de pianiste internationale, « celle qui déclarait : mon amour, c’est la musique, j’en suis la religieuse, la vestale » ? Le Sombrero qui est au programme a de l’habile gaieté tournoyante, « Mignonne » (allons voir si la rose…) ronsardise avec grâce et subtilité, et il manque l’Anneau d’argent, un rien autobiographique, dont Gérard Condé vante « l’absence de pathos, les accords arpégés lumineux comme le métal poli » (notice du disque Deutsche Grammophon à elle consacré par Anne-Sofie von Otter). Quid de Gabriel Dupont (1878, et mort le lendemain de la déclaration de guerre en août 1914), dont on écoutera résonner une Mandoline ? Les autres noms sont certes connus ou plutôt célèbres, mais qu’en est-il précisément d’une Nuit d’Espagne dont Massenet, le Stéphanois tant aimé des femmes, propose de humer les effluves ? D’un Tournoiement (Songe d’opium !) où Camille Saint-Saëns prétend nous entraîner ? De Sur une tombe où Guillaume Lekeu, mort si prématurément, a peut-être mis un peu de son inspiration sévère et douloureuse ?

Plus vague et soluble dans l’air

Et puis Chausson est-il si fréquenté du côté de ses mélodies ? Son Colibri a des charmes hésitants, un peu fanés avant l’heure, son Papillons tournoie habilement, mais Les Heures, de haute inspiration, est nocturne plutôt funèbre, économe d’effets, d’une éloquence vraie. Quant à Fauré, on sait qu’il est plusieurs : un charmeur de salon parfois presque banal et attendu par les « belles écouteuses », un classique touché par la grâce de la modulation perpétuelle, un explorateur des intermittences du Temps. Ici, Nell est ruisseau d’écoulement limpide, presque voluptueux ; Automne a sa courbe presque solennelle de nostalgie. Dix ans plus tard, au début des années 90, En sourdine est magie du frémissement amoureux, quelque chose n’osant froisser le tissu si soyeux du présent qui déjà s’enfuit. Verlaine alors n’a plus que cinq ans à vivre, et Debussy, et Fauré célèbrent celui qui, préférant « l’Impair, plus vague et plus soluble dans l’air » requiert « de la musique avant toute chose », le reste étant littérature.
Cependant, le croiriez-vous, ce poète de « l’Heure exquise » n’était alors aux yeux des gens de bien(s) qu’ « un vieux Socrate Chauve » en quête d’absinthe, et « il en faut quatre pour être ivre : il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous. Que Sully-Prudhomme garde sa gloire, ce grand poète ! Verlaine refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette. » C’est Paul Claudel – futur « ambassadeur-de-France-et-poète » – qui a écrit ces irrévérences sur des « choses qu’on ne peut lire sans indignation car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification » : il s’était converti mais gardait encore foi en Rimbaud, Verlaine et autres vagabonds qui « font de la peine à la gendarmerie ». Bien sagement assis sur les sièges (grinçants, attention à eux et aux portes qui battent) de la salle Molière et si attentifs au charme des mélodies si françaises, vous ne manquerez pas de vous rappeler que la Beauté a cent visages, du plus aimable au plus convulsif. Et que poètes, musiciens et messagers de tous (dés)ordres ont aussi droit et devoir de nous inquiéter.

Mélodies françaises, par Philippe Jaroussky (chant) et Jérôme Ducros (piano). Lyon, Salle Molière, mercredi 6 janvier 2001, 20h30.
Œuvres de Fauré, Saint-Saëns, Reynaldo Hahn, Chausson, Franck, Massenet, Cécile Chaminade, Gabriel Dupont. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.musiquedechambre-lyon.org

Illustrations: Philippe Jaroussky (DR)

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