Zhu Xiao Mei, piano. Jean-Sébastien Bach : les Variations Goldberg Lyon, Salle Molière. Mercredi 13 janvier 2010 à 20h30

Zhu Xiao Mei, piano.
Jean-Sébastien Bach
Les Variations Goldberg

Lyon, Salle Molière.
Mercredi 13 janvier 2010

Proverbe lyonnais : plus on est de sages un peu fous (de musique), plus on sourit. Une 5e Association de concerts est venue investir par musique de chambre la Salle Molière. Au tout début 2010, la pianiste chinoise Zhu Xiao Mei – une longue, douloureuse et espérante histoire – vient donner « tout un monde (qui lui fut par force longtemps) lointain », les grandioses Variations Goldberg, partition fondatrice et mythique d’un Jean-Sébastien Bach au sommet de sa puissance créatrice.

Les 5 mousquetaires

E t donc de cinq en musique de chambre abritée par la Salle Molière ! A côté de la « Société de Musique de Chambre » (au Dictionnaire flaubertien : « S.M.C. : dire toujours vénérable »), de l’un peu plus récente mais tout aussi respectable Association Chopin, de Musicades à la fixation thématique et quasi festivalière, et d’un Piano à Lyon en permanent dynamisme jeuniste, il y a bien place pour un « Fortissimo Musiques », 5e mousquetaire dont le programme a commencé de se développer à l’automne 2009, et s’est placé sous « le fruit d’une intime collaboration avec René Martin, qui a accepté d’apporter sa précieuse expérience et son soutien inestimable ». La référence du Patron de la Folle Journée Nantaise et de la Roque d’Anthéron est en effet caution pour définir un « répertoire exigeant, joué par des musiciens exceptionnels que nous aimons depuis longtemps ou que nous avons découverts plus récemment ». Après trois concerts – Anne Queffélec, le Trio Wanderer, et dans les « à-découvrir », la jeune violoncelliste russe Tatiana Vassiljeva – , voici pour inaugurer 2010 une personnalité pianistique hors du commun, qui ne multiplie pas les angles de vue annexes dans ses concerts, et s’affronte ici à un sommet décisif de l’histoire musicale, les Variations Goldberg de Bach.

La liberté avant tout

On commence à « bien connaître » l’histoire exemplaire de la musicienne chinoise, enfant très précocement douée pour le clavier, élève du Conservatoire de Pékin et très jeune concertiste. Puis arrive le délire maoïste de la Révolution Culturelle, qui « diabolise » tout lien avec les musiques occidentales, et envoie méditer l’adolescente en camp de rééducation aux frontières de la Mongolie sur la pensée unique du Petit Livre Rouge. Cela fera « vingt saisons en enfer », où après être entrée dans la voie d’une autocritique repentante et même ravageuse (contre sa famille et ses professeurs), Zhu Xiao Mei redécouvre, grâce aux sons d’un accordéon, l’univers des claviers et de l’harmonie. Rusant avec le système carcéral des corps et des esprits, elle arrive à obtenir un piano (dans quel état !, mais qu’importe) dont elle déguise les préludes et fugues retrouvés en musique populaire… Travail, travail après première mort et transfiguration : à la fin de ses « dix ans perdus » et la Révolution culturelle desserrant son étreinte, Zhu échappe à la Chine et gagne les Etats Unis, où de petits boulots en derrière-la-vitre- de- la- Consommation, elle arrive à redevenir une pianiste de premier rang, grâce à l’amitié pédagogique de Rudolf Serkin. Et retraversée de l’Atlantique pour se fixer en France, y devenir au bout de 20 ans une concertiste reconnue et une enseignante de haut niveau. Son parcours « exemplaire », elle l’a relaté dans un livre de mémoire, La Rivière et son secret. Mais le secret qui demeure en elle, c’est avant tout celui de la musique essentielle, source jamais tarie d’une vie qui continue à chercher des voies de sagesse (la philosophie chinoise « traditionnelle », des partitions capitales de Bach, Beethoven ou Schubert), sans donner des leçons de courage et de morale. En étant elle-même, avec une haute exigence de ses dons prolongés par le travail et la réflexion sur le sens des œuvres. C’est implicitement que son histoire demeure « exemplaire » et fait songer à celle des « martyrs » qu’il faut « croire », disait Pascal, parce qu’ils se « font égorger » : ainsi, au sens plein du terme, du côté des dictatures sud-américaines, le chanteur chilien Victor Jara (torturé et assassiné au stade de Santiago par les sbires de Pinochet), ou le pianiste Miguel Angel Estrella, « seulement » « disparu » dans les prisons d’Uruguay pendant plus de deux ans, et qui a décidé de continuer son combat de vie pour une musique transmise à tous.

Un ambassadeur des Lumières

Donc lorsque Zhu Xiao Mei joue les Goldberg – et encore une fois, « cela seulement », dans un concert -, les spectateurs sont invités à écouter « d’une oreille autre », en tout cas plus intérieure. Bien sûr, on peut songer au fait que cette partition de Bach est devenue un peu (autrement) fétiche depuis qu’un célèbre Canadien (G.G.) l’a enregistrée multiplement, accédant ainsi au panthéon des Pianistes. Il faudrait pourtant « oublier » ces versions qui ont fait autorité mais nullement le vide pour mieux réaccéder à la grandeur magnifique de cette œuvre, point de départ d’emblée complexe et vaste, qui « veille » sur une postérité d’écriture européenne. Et en cette ouverture d’opéra compositionnel, il ne manque même pas le petit côté d’anecdotisme déjà augmenté de quelques variations sur le thème « pourquoi Goldberg ? ». A l’origine de cette partition qu’on pourrait nommer le IVe Livre d’un ensemble pour clavecin nommé Clavier Ubung, un Trio concertant : Jean-Sébastien Bach, le comte Carl von Keyserlingk et un jeune homme si doué que la mort ne put s’empêcher de le vite rappeler (à 29 ans !) en ses domaines d’outre-Styx, Johan Gottfried Goldberg. Le comte Keyserlingk, ambassadeur éclairé (académicien scientifique, musicien) de l’empire russe, et au début des années 1730, à Dresde, avait joué un rôle médiateur auprès du Prince saxon (devenu ensuite roi de Pologne) pour que J.S.Bach, très admiré par lui, obtienne davantage de « reconnaissance » que dans son rôle ingrat et très surveillé par le consistoire de Leipzig. Protégeant aussi la famille Bach – le tumultueux fils prodigue Wilhelm-Friedmann, parrainage du premier enfant de Carl-Philippe…-, Keyserling avait pris en affection le jeune Goldberg, envoyé auprès du Père J.S.B. et de Wilhelm-Friedmann parfaire son éducation musicale. Et comme le diplomate souffrait d’insomnie chronique, il fut demandé à J.S.Bach de composer pour « émollier les entrailles cérébrales de Monseigneur » une partition que jouerait Goldberg. La Faculté n’avait d’ailleurs pas conseillé une Grande Berceuse, mais une œuvre dont le principe charmerait et « distrairait » le comte-musicien. Avec les Variations, l’on peut supposer que tous furent comblés… (C’était l’époque musicothérapique où en Espagne le castrat Farinelli « soignait » de son chant un souverain malade-grave des nerfs.) Fin de la rubrique star-ac and people : il se murmure que le compositeur aurait reçu en cadeau de gratitude une coupe remplie de pièces d’or. Paris-Match enquête encore avec l’appui de Stéphane Bern. Rien à faire sur cet à-côté de la savante et grandiose partition, éditée à Nuremberg entre 1742 et 1745.

Quodlibet et rêve éveillé

Ce qui est admirable en ces Variations fondatrices – comme toujours chez Bach Majeur – , c’est la simplicité claire d’énonciation et de parcours, sous-tendue par une complexité d’architecture qui voisine avec la symbolique d’écriture à « divines proportions ». En attendant, trois quarts de siècle plus tard, le geste décisif et refondateur de Beethoven en ses 33 Variations Diabelli, Bach fascine avec son Aria et ses 30 Variations. Même si on n’en suit pas en spécialiste « les dix sections comportant chacune trois épisodes, la parfaite symétrie interne, les intervalles uniformément croissants des Triades, le croisement d’une polyphonie fuguée et d’une polyphonie canonique, les études systématiques – trilles avec extension simultanée des autres doigts ou tremolos d’accords à mains alternées-, ou même le repérage du passepied –la 4e -, de la Canarie –la 7e – et de l’Ouverture Française –la 16e -… », les Goldberg entraînent en leur progression de kaléidoscope miroitant. Apparaît en 30e épisode un Quodlibet (traduction familière du latin de clavier : « c’est-comme-tu-veux »), plaisanterie savantissime d’époque où s’entrelacent la basse initiale, et deux chansons populaires (« il y a si longtemps que je n’ai été près de toi », « chou et rave »), mais on n’aura surtout pu éviter de s’émouvoir avec la « très longue » 25e : songe éveillé (le comte aurait pu jouer là au somnambule), domaine enchanté, invention sublime d’hésitation et de fragilité apparentes, poème de la transparence indéfinissable. On peut penser qu’en ce lieu privilégié, la pianiste chinoise – si pudique dans l’expression de sa vie tourmentée – rêvera aussi devant nous, pour nous, à l’intérieur de ces Variations qu’elle a élues en symbole de l’art reconquis, de la liberté retrouvée. De la vraie vie, en somme. Il n’y a pas de plus beau don à un public.

Lyon, Salle Molière, mercredi 13 janvier, 20h30. Jean Sébastien Bach (1685-1750), Variations Goldberg par la pianiste Zhu Xiao Mei. (Association de concerts Fortissimo). Information et réservation : T. 04 78 39 08 39 ;www.fortissimo-musiques.com

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