Paris. Palais Garnier, le 17 juin 2012. Rameau: Hyppolite et Aricie (1733). Ivan Alexandre, mise en scène. Emmanuelle Haïm, direction.Natalie von Parys, chorégraphie

Visuellement, la production qui a été créée à Toulouse (2009), est sans surprise, plutôt habile dans le recours aux machineries à vue (nombreuses “gloires” restituées comme à l’époque de l’Académie royale…) et dans les références aux décors rocaille (costumes historiques qui renvoient tour à tour au XVIIè et au XVIIIème), elle investit même tout dans les toiles peintes. C’est une succession de changements visibles, souvent séduisants, qui restituent sur les planches, l’esprit d’une boîte à merveilles et à métamorphoses… La cohérence esthétique est indéniable mais pour autant le jeu des acteurs est-il si pertinent? L’apparition de Phèdre par exemple, pour sa première intervention manque singulièrement de grandeur, de solitude, de souffrance… La Reine outragée se précipite au centre de la scène pour chanter son air d’entrée: “Princesse, ce grand jour…“. On note ailleurs d’autres “ratés” scéniques qui freine l’évidence dramaturgique…



Du reste, ce vertige intérieur peine à s’affirmer chez tous les personnages: plus figurines de vitrine de salon, que vrais tempéraments individuels; or Rameau ne manque pas de psychologie (malgré ses codes et son érudition musicale et lyrique): ses héros sont aussi des âmes tiraillées, humainement prenantes, émotionnellement fortes… l’opéra ici fut révolutionnaire en son temps (un ouvrage premier devenu légendaire par ses audaces inédites en 1733), réinventant la langue de la tragédie en musique; pas de doute, ce sont bien les héros déchirés et écartelés, digne de Corneille et surtout de Racine qui paraissent sur les planches: surtout l’incandescente et si fière Phèdre (Sarah Connolly, un peu lisse et sans relief linguistique) et Thésée (épatant Stéphane Degout comme nous le précisons plus loin).
Le couple d’amoureux tendres, protégés de Diane mais soumis à la loi de l’amour imposé, c’est à dire de Phèdre: soit Hippolyte et Aricie sont proches, eux, des types décoratifs, manquant assurément de profondeur comme de vérité… Vocalité frêle, justesse instable, aigus pincés: Topi Lehtipuu est un Hippolyte pas assez consistant; et l’écoute basculerait dans l’ennui… s’il n’était la sublime Aricie de… Anne-Catherine Gillet (déjà présente en 2009) qui signe un premier air (“Temple sacré…”), fulgurant, mordant, précis, aux phrasés subtils, au legato facile, à la langue aristocratique et angélique, surtout idéalement intelligible. Quelle classe et quelle personnalité vocale!


Rameau ramolli

Car l’autre défaillance du spectacle vient assurément du choix de certains chanteurs, tous bien décevants sur la scène de l’Opéra national de Paris: l’Amour de Jaël Azzaretti est sans délire, sans délices, sans facétie, sans insolence (vis à vis de Diane qui doit se soumettre à son empire): le style est maniéré et la voix trop petite; d’ailleurs le début de l’opéra est le plus instable et déséqulibré: une Diane confuse et inintelligible, et ce suivant de l’Amour, senser exprimer les enchantements amoureux, s’invitant dans le parc de Diane !!! La déesse nous parle de liberté des coeur, il faudrait déjà commencer pour l’illustrer par la maîtrise des voix: que tout est contraint, serré, petit, tendu, sans aucune grâce. Quelle faillite!

Heureusement, ce qui suit relève le niveau: l’acte des Enfers (acte II) est de loin le plus réussi, le mieux tenu: acte d’un lugubre mâle où triomphent les voix de Pluton, de Tisiphone (impeccable Marc Mauillon: d’une projection acide, barbare, sanguinaire, évidente et inouïe!!), de Thésée (Stéphane Degout d’une noblesse blessée, celle du roi attendri jusqu’à la mort par son fidèle ami, Pirithoüs). Dans cet espace architecturé et minéral, aux perspectives illimitées à la Piranèse, se dresse le tribunal infernal; et à l’appui du chant viril superbe d’évidence, de vérité, de naturel, se glisse aussi avec une très belle fluidité la danse des furies chorégraphiée par l’excellente Natalie Van Parys, très inspirée en une notable inventivité pour le ballet barbare où les furies libérées se délectent du corps et des organes des damnés… faisant toute la terreur d’un Thésée qui en est le témoin.


De notables limites…

S’il n’était les trois voix solistes,somptueuses, dont nous avons parlées (Anne-Catherine Gillet, Marc Mauillon, Stéphane Degout), s’il n’était les danses finement conçues qui rétablissent la fluidité de l’action, s’il n’était la conception visuelle plutôt très décorative, le spectacle aurait déçu… infligeant un Rameau de pacotille, souvent creux voire caricatural (même le trio des Parques reste vocalement instable; et l’idée de les représenter comme suspendues, têtes en bas, finalement, sans fondement…).
Car deux aspects font ici problème: la direction d’Emmanuelle Haïm qui, à force de gestes surprécis et mécaniques, ôte toute liberté, toute respiration, toute ampleur, tout souffle vertigineux à une partition qui en est constellée; sous sa direction, les instruments sonnent étrangement ternes et fades, d’une asthénie lisse et permanente: tout est dirigé de la même façon du début à la fin (!); le choeur d’Astrée est l’autre maillon faible d’une production musicalement discutable: rares les attaques précises et justes, sans compter les nombreux décalages avec l’orchestre! Même l’intonation dérape: voix acides, nuances absentes…

Pour tous ceux qui ne connaissent pas Rameau et ses enchantements scéniques, la production reste une entrée en matière scéniquement rassurante. Saluons à ce titre, le retour du Dijonais sur la scène parisienne; en revanche, pour certains qui ont déjà applaudi ici même la partition majeure, sous la direction de chefs “baroqueux” (1) de la première heure (avec de surcroît des tempéraments vocaux des plus éblouissants comme Lorraine Hunt dans le rôle de Phèdre…), le spectacle 2012 paraîtra bien… anecdotique. Doués d’une vraie vision sur l’oeuvre, les Christie puis Minkowski demeurent inégalés et l’on s’étonne qu’après eux, l’actuelle interprétation de Rameau soit aussi faible et schématique. 40 ans après la révolution dite baroqueuse, l’évolution de l’interprétation ramiste démontre ici la perte d’une exigence perdue, le manque d’un feu transcendant… ceux des premiers défrichements. De ce point de vue, notre déception est totale: l’Opéra national de Paris mérite davantage que ce décorum qui ne maîtrise en rien l’articulation ni les contrastes raméliens. Voici un Rameau conçu (adouci, édulcoré) comme une jolie vitrine de porcelaines de Saxe. Ce surcroît d’effets esthétisants, la présence minoritaire de voix accomplies peuvent-elle faire un opéra de Rameau…? Le chant de l’orchestre, la nostalgie des danses et des divertissements (inscrits dans la musique) font ici cruellement défaut.
C’est un peu mince s’agissant du plus grand symphoniste d’opéra du XVIIIème siècle!

Encore 5 dates pour découvrir cette production mi figue mi raisin: les 19,22,24,27 et 29 juin 2012. Réserver votre place sur le site de l’Opéra national de Paris

Paris. Palais Garnier, le 17 juin 2012. Rameau: Hyppolite et Aricie (1733). Avec Sarah Connolly (Phèdre), Anne-Catherine Gillet (Aricie), Andrea Hill (Diane), Jaël Azzaretti (Amour), Salomé Haller (Oenone), Marc Mauillon (Tisiphone), Topi Lehtipuu (Hippolyte), Stéphane Degout (Thésée), François Lis (Pluton; Jupiter), Manuel Nunez Camelino (Un suivant)… Ivan Alexandre, mise en scène. Natalie Van Parys, chorégraphie. Antoine Fontaine, décors (toiles peintes). Orchestre et choeur Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm, direction.

(1): En 1996, au Palais Garnier, William Christie dirigeait pour la seconde fois une nouvelle production d’Hippolyte et Aricie avec Lorraine Hunt, Annick Massis, Paul Agnew, Thierry Félix dans les rôles de Phèdre, Aricie, Hippolyte, Thésée…

Comments are closed.