Paris. Opéra Bastille, le 4 octobre 2011. Gounod : Faust. Roberto Alagna, Paul Gay, Inva Mula… Alain Altinoglu, direction. JL Martinoty, mise en scène

Mettons de côté les vifs débats sur la mise en scène (assez confuse il est vrai voire carrément grandguignolesque… avec un final qui loin de subjuguer par sa noirceur cynique et tragique fait, a contrario, rire toute la salle ! Il s’agit quand même de la mort de Marguerite et de son apothéose comme âme sauvée)… La vraie question reste la qualité de la musique, ses défis dramaturgiques (la version actuellement disponible comporte tant de coupes qu’il en découle un ensemble… incohérent et décousu), surtout ses perles musicales qui accréditent encore et toujours la séduction d’un opéra … mythique.


Faust en demi teintes

Dans ce monument si délicat où la subtilité est plus que jamais obligatoire (sans quoi tout l’édifice s’écroule par une pompe et un solennel destructeur), la direction de secours (après l’abandon d’Alain Lombard) assumée par Alain Altinoglu pâtit souvent par manque de finesse, de nerf, de précision, et osons-le dire, de “satanisme”: le Faust de Gounod, grand connaisseur de Goethe, admirateur de l’épopée Faustéenne voire de la geste “méphistophélicienne”, approfondit surtout la noirceur cynique de la fable et s’intéresse aux personnages complémentaires au docteur maudit: Méphistophélès (mordant et déluré) et Marguerite (seul rôle qui se métamorphose tout au long de l’action) auquel il réserve les scènes et les airs les plus cohérents… Même Siebel (premier fiancé de Marguerite) a son air serti dans la tendresse la plus enivrante (Faites lui mes aveux... véritable prière amoureuse qui fait de lui le Chérubin romantique le plus convaincant, début du III). Dans cette fresque où l’innocence et la pureté affrontent tout l’empire du mal, il faut un chef audacieux, inventif, acerbe, d’un diabolisme haut en couleurs, ayant grande finesse d’accentuation (érotisme filigrané des nombreuses valses); d’autant que l’orchestre maison est une Rolls, prête à relever tous les défis…
Hélas, jusqu’à la nuit de Walpurgis (tableau le plus réussi au V; avec la scène de l’église où Marguerite est maudite au IV), le maestro cherche une vision d’ensemble, rien ne décolle, c’est une exécution fade et dépourvue d’éclairs. Mais les choses s’améliorent pour les actes IV et V, avec des couleurs et une accentuation enfin nette et franche parfois ciselée qui font entendre ce Gounod élégant et noir à la fois, d’une impeccable intelligence dramatique et musicale.

Portés par l’énergie croissante du chef, saluons la vérité du Méphistophélès de Paul Gay, grand gagnant et vrai proclamateur de la soirée: stature diabolique habitée et manipulatrice, silhouette élastique voire humoristique aussi, acteur ambivalent et séducteur en diable… son verbe est suave et intelligible; piquant voire aigre et cynique (superbe tenue de la Ronde du veau d’or au II); articulation ténébreuse et terrifiante dans la scène de l’église (IV, 3: parfaite vocalement) où déguisé en cardinal hautain et arrogant, il maudit très méticuleusement la pauvre Marguerite, mère coupable.

Et Marguerite justement gagne une tendresse enflammée grâce à Inva Mula: la voix est petite, parfois fatiguée; l’articulation perfectible mais… la diva albanaise démontre un engagement qui va croissant, de son grand air des bijoux (III, avec la légende du roi de Thulé totalement restitué, préambule si nécessaire…) à la scène de la prison, où comme ivre et délirante, elle évoque la magie évanouie de ses amours perdues, la soprano éclaire la profondeur d’un personnage souvent caricaturé (bouleversant Anges purs, anges radieux... V, 6); on reste déconcerté par le tableau final où la victime liliputienne tire l’immense guillotine ; comme prise d’un sursaut hystérique, elle se précipite ensuite sous le couperet pour se faire décapiter (on admire la souplesse de la soprano); et sa tête portée à bout de bras est déposée dans un reliquaire en verre: voilà longtemps que nous n’avions pas regretté un tel dérapage visuel (la mise en scène serait-elle ici trop gadgétisée?): comment ainsi corrompre l’onirisme et le fantastique de l’opéra par une surenchère anecdotique qui mêle jusqu’à l’écoeurement, laideur et ridicule ?

Roberto Alagna quant à lui, s’affirme de bout en bout comme le meilleur Faust actuel: ligne vocale superbe, aigus parfois poitrinés, en manque d’éclat mais la justesse du style et la perfection d’une prosodie qui sait être ciselée (Salut, demeure chaste et pure… au III), suscitent l’admiration.

Carré, présent, un peu trop droit cependant, le Valentin de Tassis Christoyannis offre une belle alternative au Faust si mobile et souple de Roberto Alagna.


Quelques mot sur l’échec scénographique et visuel de cette nouvelle production: encombrée, sans vision, préférant les gadgets et l’horreur du vide à la synthèse (l’idée d’une immense bibliothèque formant arène et théâtre dans le théâtre était bonne…), la mise en scène rate son rendez-vous. L’idée de distribuer Faust vieux au début de l’opéra par un autre chanteur qu’Alagna (Rémy Corazza) est également juste et intéressante… Pas facile de remplacer la précédente proposition de Lavelli, autrement plus convaincante, qui honorait la Maison Parisienne depuis près de 30 ans. Au regard des moyens investis et de l’attente suscitée par le nouveau dispositif, le naufrage est terrible: non pour cette croix qui s’élève et s’incline; non pour les draps blancs maculés de tâches rouges: la virginité perdue de Marguerite???; non pour la chanson du roi de Thulé… inscrite dans un lavoir; non pour les arbres factices, vert plastique puis squelettes sans feuilles flanquant le lit de la jeune femme… Poésie, onirisme, fantastique sont tués et c’est Gounod qu’on assassine.

Il y a pourtant dans Faust, tant d’ivresse amoureuse, d’éclairs surnaturels, de souffle symphonique et de joyaux vocaux… aux côtés de ce satanisme cynique dont nous avons parlé: certes la scène du Veau d’or est assez cohérente (avec son immense squelette qui descend des cintres); la malédiction de Marguerite par Méphistophélès à l’église comme la nuit de Walpurgis restent les meilleurs moments. Mais la scène du balcon et le final sont totalement ratés. Les détracteurs de Gounod et de l’opéra français Second Empire, “si platement bourgeois voire pompier”, ont encore de belles nuits devant eux: lors des prochaines reprises de la production pour les saisons à venir, les réactions seront encore véhémentes voire hostiles. D’autant qu’il n’est pas certain que les distributions réunies atteignent le niveau de celle qui a compté en octobre 2011: Alagna, Gay, Mula et Christoyannis; ce sont surtout les chanteurs qui au final font tout l’attrait de ce nouveau Faust à l’Opéra national de Paris.

A voir évidemment malgré nos réserves sur la mise en scène: la partition de Gounod, elle, mérite absolument d’être écoutée. Prochaines soirées les 7, 10, 13 (il reste encore des places sur ces 3 dates. Cf. le site de l’Opéra national de Paris; puis les 16, 19, 22 et 25 octobre 2011). Diffusion sur France 3, lundi 10 octobre 2011 à partir de 20h35 (en léger différé).
Paris. Opéra Bastille, le 4 octobre 2011. Charles Gounod: Faust. Nouvelle production. Roberto Alagna: Faust. Paul Gay: Méphistophélès.Tassis Christoyannis: Valentin. Alexander Duhamel: Wagner. Inva Mula: Marguerite . Angélique Noldus: Siebel. Marie-Ange Todorovitch: Dame Marthe, Rémy Corazza (Faust II). Orchestre et choeur de l’Opéra National de Paris. Alain Altinoglu, direction. Jean-Louis Martinoty, mise en scène.

Illustrations: Paul Gay, l’apparition de Faust rajeuni, Faust et Marguerite

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