vendredi, décembre 9, 2022

Orange, Théâtre antique, le 12 juillet 2011. Verdi : Aida. Orchestre du Capitole de Toulouse. Solistes. Chœurs, direction Tugan Sokhiev ; mise en scène Charles Roubaud

A ne pas rater
Ciinecitta, Viva V.E.R.D.I !
Classicisme puis le Romantisme. Au XIXe, on le trouve aussi dans l’académisme pictural, muable en pompiérisme, et précurseur d’un 7 art à sujets d’antiquité qui tôt dans le XXe s’épanouira en Gigantisme, capitales : Cinecitta ou Hollywood. En musique, on y peut célébrer les noces plus ou moins morganatiques du «Réel historique » avec une « Histoire » déjà grosse de ses jumelles Nation et Révolution, et un génie comme Verdi (« Viva V.E.R.D.I. ! » clamaient les Italiens en voie de libération) y aura plusieurs fois contribué, logeant le tragique individuel dans le destin exemplaire des peuples, quitte à ruser avec les ciseaux de l’éternelle Anastasie (alias la Censure). Dans Aida, la pompe néo-égyptienne (pimentée par le syncrétisme religieux) fait bon ménage avec la règle-du-triangle-en amour, augmentée d’une racine carrée de trahison politique et militaire. Et à Orange, cadre de la démesure aidant, on est guetté par le pousse-au-crime esthétique d’une (sur)représentation de l’intensité, du très grand nombre et du grossissement épique. Sous le mur (vertical), l a plage parfois trop pavée de…bonnes intentions, avec ses ruées coulissantes de foules chantantes et figurantes…

Un lieu de mystère initiatique
D’où l’importance d’une conduite véritablement et intuitivement musicienne, qui sait concilier l’agitation nécessaire à la dramaturgie du grandiose et le recueillement soliste du lyrisme. Cela, on l’a entendu dès le premier temps de cet opéra sans ouverture-résumé : un lieu de mystère initiatique, qui pourrait être fragment de symphonie ou de poème symphonique du post-romantisme (1869 !) : le chef Tugan Soghiev en est bien, sans emphase, le magnétiseur nécessaire. Sans éloquence démonstrative, attentif aux nuances qu’il suscite en ses instrumentistes, à gestes amples, harmonieux et précis, il fait d’abord sourdre le discours musical avant de lui donner de l’éclat , pour, plus tard, en faire le creuset où les chants du collectif ne noieront pas la plainte ou le désir de chacun. Le tutti saura se faire impressionnant, mais l’ampleur potentielle est toujours contrôlée par une sorte de retenue sonore qui prend la mesure des enjeux dramaturgiques. A l’évidence, il s’accomplit entre l’Orchestre du Capitole et son jeune chef une complicité harmonieuse qu’aucune invitation – si prestigieuse soit-elle – ne saurait remplacer : tel dessin de hautbois, tel chant de harpes, tel leitmotiv des cordes, tel unisson glorieux des cuivres en témoignent, dans l’instant et s’inscrivent dans la mémoire. Tugan Sokhiev respecte les choristes qu’il « divise » et spatialise avec exactitude, et surtout comprend, encourage, exalte en ses solistes vocaux l’intelligence et la vie affective du texte verdien.

Les défauts des qualités
Ainsi peut-on admirer la prestance douloureuse, la passion de haute dignité d’Indra Thomas, Aïda qui privilégie l’intériorisation du rôle, tout comme l’intensité insinuante, parfois cruelle d’ Ekaterina Gubanova, Amnéris encore plus impressionnante vocalement que sa « rivale ». En face », des interprètes masculins qui font légitime impression en Ramfis (Giacomo Presta) et Amonasro (Andrezj Dobber). Mais on n’adhère que de fort loin à un Radames ( Carlo Ventre) d’ailleurs peu avantagé par un costume qui rappellerait plutôt le déguisement turco-valaque de Guglielmo dans Cosi Fan Tutte, et dont la pâleur de timbre, la neutralité engoncée de jeu n’enthousiasment guère. Quant à la mise en scène de Charles Roubaud, respectueuse de l’intensité verdienne, elle a les défauts irritants qui voudraient compenser sa qualité de facture selon la Tradition. Souvent portée par des projections intéressantes sur le Mur, baignant dans une ombre d’ensemble légitime, se passant heureusement de décors encombrants (seules deux paires de sphinx canalisent à cour et jardin les mouvements de foules), elle cède à l’effet de masses ambulatoires (mais, il est vrai, comment épurer tout cela ?), et surtout multiplie des clins d’œil toutes époques dont les allusions amusent sans convaincre de leur pertinence globale : Moubarak-Ismaïl Pacha installé à la tribune du pouvoir cairote, coloniaux britanniques veillant au salut de l’Empire-Canal de Suez, guerriers touareg ( ?), peut-être ombres d’Al Quaida et drapeaux agités sur la place Tahrir, Amonasro qui ressemble plutôt à un dieu Tétralogique, Amnéris-odalisque (Chassériau ? davantage Thomas Couture ou Cabanel), autour de qui les charmants petits esclaves maures jouent à « la bataille de polochons », un rien d’atmosphère « Cigares du Pharaon », tout cela reste signaux anecdotiques qui n’embrayent pas sur les grands thèmes verdiens et leur possible actualisation… Heureusement, comme Charles Roubaud a non seulement métier mais oreille subtile, le meilleur advient quand les personnages affrontés à leur destin retrouvent dans la quasi-obscurité complice une noblesse d’énonciation solitaire ou d’affrontement impitoyable, accédant à la plénitude du chant.

Une Attente suspendue
Et voilà pourquoi on en veut au risque Orangiste perpétuel que peuvent véhiculent des « éléments » déchaînés et incontrôlables par les pauvres humains. Car au soir du 12 juillet, il fallut finir par interrompre la représentation au seuil du 4e acte, et d’ailleurs on sut gré à la conscience professionnelle d’un Orchestre résistant longtemps aux gouttes éparses, alors que d’autres ensembles eussent depuis longtemps lâché prise… La unhappy end, qui justement se passe du débordement de masses, et concentre l’écriture sur abandon, désespoir et mort, y eût donné de bouleversants accents à la liturgie dont Aida et Amneris sont les desservantes. Peut-être même Radamès y eût enfin trouvé les accents de sa rédemption d’interprète jusqu’alors sans sublime…Ainsi s’(in)acheva ce quelque chose d’impatienté qui pourtant craignait de déranger l’ordre moite des choses installées par la venue orageuse sur la Cité. Ainsi le tragique, parfois, demeure-t-il en une Attente suspendue plus angoissante que son éclat terminal.
Orange, Théâtre antique, le 12 juillet 2011. Giuseppe Verdi (1813-1901), Aida. Orchestre du Capitole de Toulouse. Solistes. Chœurs, direction Tugan Sokhiev ; mise en scène Charles Roubaud.

Illustration: © P.Gromelle Orange 2011
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