dimanche 20 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. OPÉRA DE RENNES, le 5 mai 2026. “I Didn’t Know Where To Put All My Tears” de Nikodijević / “Curlew River” de Britten. Alphonse Cemin / Silvia Costa

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Ce nouveau spectacle s’articule en deux volets complémentaires, deux faces d’une même action tragique. En plaçant avant l’opéra de chambre de Benjamin Britten [1964], le drame inédit de Marko Nikodijević [créé ainsi en drame préalable, à Nancy, en mars 2026], la performance enrichit son intensité et sa profondeur comme métaphore. La source des deux en reste le théâtre No japonais, réalisant un juste équilibre entre épure visuelle et vocalité radicale, les deux actions arborant les mêmes costumes traditionnels, échangés au moment du passage d’un compositeur à l’autre dans une continuité poétique fluide, d’une distribution à l’autre.

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Photos : © Jean-Louis Fernandez

 

 

D’évidents contrastes en assurent la relation en miroir : côté face, premier drame chanté par une distribution uniquement féminine et tout de blanc vêtue [le blanc en Asie étant la couleur du deuil] ; côté pile, l’opéra d’église de Britten qui suit, est chanté par des hommes vêtus de couleurs sombres [le chœur des chrétiens, ouvrant et refermant la légende].

 

 

Diptyque chambriste

Esthétique, claire, la mise en scène de Silvia Costa expose avec une belle acuité continue le relief des timbres instrumentaux comme l’intensité des voix solistes.
Propre au théâtre nippon, et aussi à l’imaginaire ténébreux des opéras de Britten lui-même [celui de Peter Grimes, du Tour d’écrou ou d’Owen Wingrave… d’où la grande cohérence de ce diptyque], il y est question d’une « folle » inconsolable, d’un garçon enlevé, sacrifié ; son fantôme pacificateur permettant l’apaisement des passions. Entre mystère, illusion, apparition…, les deux actions se répondent incontestablement soulignant l’enveloppe fantastique / onirique du spectacle

Moins préquelle que pendant inversé de « Curlew River », “I Didn’t Know Where To Put All My Tears” du compositeur contemporain Marko Nikodijević sans être fulgurant, assure un très efficace prélude au drame suivant ; les musiciens réduits à l’essentiel [6 instrumentistes sous la direction du chef clavieriste (harmonium), très précis Alphonse Cemin] produisent une série de vagues harmoniques sourdes, insidieuses, accusant surtout la déploration de la Folle, mère endeuillée, détruite, hurlant sa blessure sans jamais être exténuée ni criarde [remarquable Chelsea Lehnea].

Dans le texte du livret rédigé par Silvia Costa, l’action imaginée par Nikodijević, éclaire le profil de La Folle, nourrissant surtout la texture de sa douleur, lui offrant une résonance amplifiée, sans guère expliquer la cause réelle de sa douleur [à l’inverse du drame de Britten qui détaille le contexte de la mort du garçon, ce qui permet à La Folle de trouver une résolution à se recherche endeuillée…].
Cependant l’origine de la rivière aux courlis [Sumida gawa] y est poétiquement révélée : la sublime Pleureuse et ses suivantes, creusant le lit de la rivière, la nourrissant depuis ce creusement originel, de larmes continues… Ce qui illustre tout à fait le titre de cette action contemporaine [“I Didn’t Know Where To Put All My Tears”].

 

Chez Britten, le ténor Zhengyi Bai est l’autre voix de la Folle [chant engagé et ardent], entouré du Passeur et surtout du Voyageur [remarquable Michael Mofidian].

En fosse, le chef Alphonse Cemin et les musiciens de l’Opéra national de Nancy-Lorraine produisent cette épure musicale idéale, doublant le chant doloriste ou ironique des solistes [le Passeur qui n’hésite pas d’abord à railler La Folle éplorée], renforçant aussi l’austérité tragique ou onirique des tableaux [la suggestion de la traversée entre les deux rives, entre les deux mondes, des vivants et des morts, soulignant l’atmosphère surnaturelle chère à Britten dans nombre de ses ouvrages lyriques].
Tout le travail de caractérisation instrumental est remarquable : trompette saillante et agile, rehaussant le chant du Passeur et du Voyageur ; flûte liquide et harpe aérienne doublant la prosodie continue de la Folle venue des Montagnes noires…

L’enveloppe onirique, dans cette épure instrumentale hautement chambriste, se déploie avec d’autant plus de profondeur dans l’écrin de l’Opéra de Rennes et dans ce rapport scène / salle si spécifique à la Maison Rennaise. Plongé dans un monde flottant entre révélations et apparitions, le spectateur s’y régale des alliances de timbres, des calligraphies sonores conçues par un Britten formidable conteur. Immersion poétique et tragique, captivante. Encore une date à l’Opéra de Rennes ce soir, mercredi 6 mai 2026, 20h : https://www.opera-rennes.fr/fr/evenement/i-didnt-know-where-put-all-my-tears-curlew-river

 

 

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CRITIQUE, opéra. OPÉRA DE RENNES, le 5 mai 2026. “I Didn’t Know Where To Put All My Tears” de Nikodijević / “Curlew River” de Britten. Silvia Costa / Alphonse Cemin

 

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