La plus grande réussite de cette production de Werther de Jules Massenet est sa conception éminemment théâtrale qui rappelle sa source littéraire et l’importance du texte. L’œuvre qui en découle exige des chanteurs diseurs, en total dialogue avec l’orchestre. S’inscrit idéalement ainsi l’épure défendue par le metteur en scène Ted Huffman : la scène décantée, sans apports décoratifs superflus, renforce à la fois le brûlant réalisme comme l’intensité exacerbée des sentiments et des situations. Ainsi c’est moins un opéra proprement dit qu’une succession de tableaux humains, – scènes de genre ou duos / trios intimistes, dessinés avec une acuité redoutable.
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WERTHER / Opéra de Rennes oct 26 – Crédit : © Laurent Guizard
Le metteur en scène souligne la dimension théâtrale du sujet : Werther s’apparente à une arène psychologique dont le spectateur suit étape par étape la lente destruction obsessionnelle qui affecte le cœur solitaire et de plus en plus frustré du jeune homme. Cette immersion sans filtre dans le cœur de Werther s’exprime essentiellement à l’orchestre auquel Massenet a réservé une écriture d’un raffinement inouï, véritable mosaïque de couleurs et de nuances dont on redécouvre ce soir l’infinie richesse. Une telle descente aux enfers qui brosse le portrait de deux âmes amoureuses particulièrement éprouvées est d’autant plus significative dans la production de Massenet que l’auteur n’hésite pas à adapter l’histoire transmise par Goethe et à s’en détacher selon ce qui le passionne : dans le roman de l’écrivain romantique, Charlotte n’aime pas Werther qui meurt seul. Rien de tel chez Massenet qui façonne et sculpte un portrait bouleversant à deux visages…
fosse scintillante, éruptive
Dans la fosse la cheffe, Chloé Dufresne montre qu’elle est une maestra majeure, d’une efficacité redoutable, aux options superlatives, réussissant une direction à la fois détaillée et architecturalement puissante. C’est même une vision engagée et organique dont l’un des mérites est d’éclairer la lave émotionnelle qui submerge l’âme des deux protagonistes, trop faibles victimes de la passion amoureuse qui les submerge. Massenet a conçu une parure instrumentale continue, jouant sur les contrastes dont le plus manifeste dès le début du drame est cette répétition des chants de Noël en… juillet, au cœur de l’été ; écart déjà bouillonnant des températures qui éclairent en vérité les gouffres amers comme la tempête qui pressent l’âme tourmentée du jeune Werther et la passion destructrice dont il sera la proie. Très juste dans chaque jalon sonore de cette plongée fatale, l’Orchestre National de Bretagne fourmille de nuances, exprime toutes les failles, revers, élans, vertiges de ce romantisme essoré à l’aulne d’un réalisme acide et fulgurant, parfois cru. Sous la direction affûtée et vive de Chloé Dufresne, Massenet réalise en subtilité et hypersensibilité noire, l’analyse psychologique de Werther et de Charlotte, n’hésitant pas à rugir et même hurler quand les morsures émotionnelles se font trop aiguës.Tout converge vers l’acte fatal au moment de Noël qui n’est plus la fête bienheureuse mais le cadre de la catastrophe.
A Rennes, un Werther captivant
Charlotte et Werther vivent et éprouvent force et violence de l’amour (Lucie Peyramaure et Julien Behr à l’Opéra de Rennes) © Laurent Guizard
L’Opéra de Rennes offre ainsi un éclairage remarquable sur la partition, dans une lecture orchestralement captivante ; c’est aussi (surtout), une distribution nouvelle et plusieurs prises de rôles attendues. Être embrasé, foudroyé, le Werther de Julien Behr sait s’engager, crier sa douleur souvent contenue mais libérée à propos, et bien canalisée, tout en complicité avec l’orchestre volcanique et scintillant de Chloé Dufresne.
On a rarement suivi et mesuré chaque accord chant / orchestre dans une telle éloquence partagée : chaque inflexion du chanteur étant enveloppée, sublimée par la parure orchestrale nuancée, suractive. Chaque brûlure de l’âme éprouvée suscite un trait sec et définitif de l’Orchestre. Son ultime air « Pourquoi me réveiller ? » (acte III) demeure le plus bouleversant, verrouillant en réalité l’impasse d’un coeur solitaire qui se consume et qui depuis son début n’a jamais (souhaiter) discerner le réel du rêve, dénonçant le dégoût que lui inspire la triste réalité. Absent aux autres, absorbé par le seul amour que lui inspire Charlotte, Werther paraît ce soir comme un être décalé, noyé, exténué par impuissance et solitude.
Face à lui, la Charlotte de Lucie Peyramaure ne manque ni de texte ni de justesse, conciliant intelligibilité et sobriété tragique ; elle aussi réussit son fameux air des lettres, où le passé (quand Werther courtisait la jeune femme non encore unie à Albert), surgit et la submerge totalement. Tout cela compose un dernier acte puissant et bouleversant (dans l’œuvre de Massenet, l’une de ses meilleures pages) dont la direction de Chloé Dufresne exprime la lave noire et amère qui en fait le prolongement final et l’accomplissement de cette nuit cauchemardesque, lente mise en bière du trop fragile Werther.
Un être décalé, passionné, tragique et profond : le Werther de Julien Behr © Laurent Guizard
En contrepoint du couple funèbre, chaque rôle additionnel accrédite davantage la cohérence de la mise en scène ; ils assurent par leur engagement la vraisemblance du contexte social ; les deux compères adeptes de la bonne chère (et du bon vin : cf. leur hymne hédoniste « vivat, semper vivat ») : impeccables Benoît-Joseph Meier (Schmidt) et Florent Karrer (Johann), comme le Bailli de Marc Scoffoni.
Deux personnages ont mesuré in fine le drame intérieur qui se noue et précipite le destin de Werther : son rival, dévoré par une jalouse froideur, Albert (économe et percutant Anas Séguin), comme la Sophie de Manon Lamaison dont la candeur lumineuse s’accompagne d’une attention tendre et profonde pour le jeune homme.
Noir et profond, ce Werther rennais éclaire magistralement le drame de Massenet ; il en restitue la théâtralité puissante et foudroyée. Magistral. A l’affiche les ven 9 puis dim 11 octobre 2026 : https://www.opera-rennes.fr/fr/evenement/werther
LIRE aussi notre présentation de la nouvelle saison 2026-2027 de l’Opéra de Rennes / L’art de la Rencontre : https://tickets.chateauversailles-spectacles.fr/fr/product/4774/cvs168_cd_inexorable_amour_marie_lys?utm_source=ClassiqueNews&utm_medium=affiliate&utm_campaign=marie-lys_ClassiqueNews&utm_term=famille&utm_content=banner
Rencontrons-nous ! – L’Opéra est ce lieu qui stimule et favorise les formes artistiques (musique, théâtre, danse, arts plastiques, performance…), l’altérité sous toutes ses formes (à travers son multilinguisme, son répertoire qui voyage à travers les siècles..)… C’est un formidable espace social où « les spectatrices et spectateurs, dans leur diversité, nous rejoignent dans un même élan pour quelques heures de pause et d’évasion dans un quotidien souvent bousculé ». Voici les temps forts de la nouvelle saison 2025-2026.
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