Dans cette production d’Alcina mise en scène par Ewelina Marciniak, le saphisme et l’amour libre sont à l’honneur ; ils rebattent les cartes des attractions amoureuses. Le Chevalier sarrasin Ruggiero, guerrier magnifique transmis par L’Arioste, pourtant très épris de Bradamante, est ce soir… une femme [épatante Adèle Charvet aussi à l’aise vocalement que scéniquement] ; il devenu elle, paraît aux côtés de la magicienne Alcina, qui la retient envoûtée sur son île.
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Photos : © Simon Gosselin / Alcina / Opéra de Lille
Bradamante de son côté n’est plus l’aimée de Ruggiero mais une amie qui accompagne l’époux de Ruggiero, Melisso… Cette nouvelle distribution renforce l’idée des couples libres à la sexualité ouverte, aux chassés croisés assumés, exposés… comme ne cessent de le rappeler la guirlande sinueuse et souple des 5 danseurs complétant l’action. Leurs gestes lascifs, leurs costumes masculins / féminins brouillent les pistes [surtout chez les 4 danseurs] ; ils nourrissent la volupté trouble des apparences. Cette Alcina multiplie l’artificiel factice, consacre le désir souverain… mais à ce jeu là, les victimes ne sont pas celles que l’on croit. Si dans l’ouvrage originel de Haendel, Bradamante réussit à reconquérir son aimé Ruggiero, rien de tel dans le spectacle lillois, mais une fin qui réécrit le choix final du chevalier femme, avec à la clé des distorsions relationnelles qui affectent surtout le sens ainsi dénaturé des airs de Bradamante… Cependant la ligne sentimentale contrariée entre Alcina et Ruggiero, trame principale de l’ouvrage, reste tout à fait lisible, entre le désarroi persistant de Ruggiero (son discernement intermittent, son indécision maladive) et l’inquiétude délirante d’Alcina qui n’est rien sans son Ruggiero. Dans la vision d’Ewelina Marciniak, ce n’est pas l’Amour omnipotent qui gagne (laissant au final une Alcina défaite, détruite, impuissante malgré sa magie et ses sortilèges), mais bien la Magicienne, souveraine des cœurs dont reste éprise, sa compagne Ruggiero jusqu’à la fin.
En femme amoureuse (é)perdue,
Ruggiero demeure fidèle à Alcina
Parlons immédiatement des voix qui sont le maillon fort de cette nouvelle production
Génie de l’Opéra, Haendel, alors champion de l’opéra sera à Londres (1735), réussit en partie sur deux principaux points : l’examen psychologique des protagonistes et la capacité à exprimer chaque étape de leur cheminement émotionnel d’autant plus mis à mal dans ce labyrinthe des passions irrépressibles, incontrôlables (un élément souvent au cœur du théâtre baroque depuis Monteverdi) ; c’est aussi une écriture orchestrale particulièrement somptueuse [où s’illustrent 2 hautbois, 1 piccolo pour le final et 2 trompettes pour le dernier air de Ruggiero, sans omettre quelque beaux solos instrumentaux dont la viole de gambe]. Outre de sublimes arias dévolus à Alcina ainsi portraiturée dans un lent et inéluctable effritement de son pouvoir, Haendel éblouit tout autant dans plusieurs airs remarquables, orchestralement flamboyants qu’il sait judicieusement réserver aux autres caractères, en particulier Morgana et Oronte ; sans omettre le fameux trio des 3 cœurs liés : Alcina, Ruggiero, Bradamante, à l’acte III.
De ce point de vue l’Alcina de Karine Deshayes est somptueuse, humaine, tragique, royale et victime à la fois, vocalement sans tension, une souveraine dans son royaume dont le premier air souligne son accord amoureux avec la Nature ; plus dramatique et profondément atteinte [ses deux grands airs qui jalonnent le drame amoureux : « Ah ! Mio cor » puis « Ombre pallide »…], dessinent la fragilité de l’amoureuse plus humaine que magicienne, prise dans la toile de sa propre magie, dans cette une nuit amoureuse de plus en plus inquiétante, à mesure que se précise l’éloignement apparent de Ruggiero…
Soumise à cet empire dont on pense qu’elle ressent peu à peu l’artifice, le Ruggiero d’Adèle Charvet captive de bout en bout, déployant une soie vocale dont la couleur s’inscrit idéalement dans cette conception globale qui privilégie la volupté, le désir, l’arc impérial de la sensualité. L’un des sommets de ce cheminement vocal affublé de la mise en scène érotico-lascive précédemment évoquée, est réalisé au III, dans son air guerrier (se préparant à la bataille présumée contre les armées d’Alcina : « Sta nell’Ircana », avec 2 cors, impeccables de justesse). Exaltée, conquérante, la magnifique mezzo inspire comme un double sensuel, un numéro de pole dance réalisé simultanément par l’un des danseurs…
Et si Ruggiero était une femme… comment s’exprimerait son attachement à Alcina ? Photo © Simon Gosselin
Côté rôles « secondaires », la pétulante et brillante Morgana de Lilit Davtyan, éprise de Bradamante (travestie en beau Riccardo) séduit par sa vivacité dramatique ; même enthousiasme pour le Bradamante de Jasmin White : le mezzo riche en grave et d’un abattage tout aussi assuré, affirme un superbe tempérament vocal et psychologique pour celle qui n’a rejoint l’île enchantée que pour aider Melisso à reconquérir son épouse Ruggiero.
Les deux voix masculines sont également solides en particulier l’Oronte de Josh Lovell : d’abord démuni après que Morgana l’a trahi pour… Riccardo [Bradamante] ; puis ardent, astucieux, voire facétieux pour la reconquérir au III : son superbe air [« un moment di contento »] déploie finesse et intensité d’un cœur dont Haendel sait exposer la flamme sincère et la joie intérieure retrouvée [autant dans la partie vocale qu’instrumentale : l’amant écarté sait ainsi comment reconquérir celle qui l’a fait souffrir].
Comme une comète embrasée paraît également l’Oberto de Camille Chopin, à la recherche de son père [transformé par l’enchanteresse] : son 2ème air [« Barbara »], incandescent, éruptif, véritable réquisitoire contre la barbarie d’Alcina fuse et captive par sa justesse.
Dans la fosse pilote avec efficacité et entrain Emmanuelle Haim digne ambassadrice des vertiges amoureux haendéliens. La directrice musicale du Concert d’Astrée exprime tous les vertiges d’un opéra musicalement sans défauts. Visuellement et scéniquement, chacun se fera son propre jugement – était-il bien nécessaire de réécrire l’équilibre des relations et le jeu des attractions / résistances, tels que légués par Haendel et son librettiste Broschi en 1735 ? Nonobstant, solistes, orchestre et chef sont indiscutables et méritent amplement d’être applaudis.
APPARTENANCE... Pour autant la relecture proposée s’inscrit idéalement dans la thématique générique de cette nouvelle saison de l’Opéra de Lille (« l’Appartenance »)…L’opéra originel de Haendel soulignait un renversement cynique : sur une île où règnent sortilèges et illusions, seul l’amour d’Alcina pour Ruggiero est bien réel et par ironie se retourne contre la magicienne : Haendel analyse cette lente et progressive désillusion.
Mais relecture opportune dans cette production [eu égard à la thématique de saison], Ruggiero in fine [après bien des balancements], fait justement acte d’appartenance, en décidant de rejoindre… Alcina et de lui rester fidèle [quand Melissa et Bradamante n’ont cessé depuis le début de l’action de convaincre Ruggiero qu’il était la proie d’un enchantement].
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CRITIQUE, opéra. Opéra de Lille, le 6 octobre 2026. ALCINA – Opéra de Georg
Friedrich Händel (1685-1759).
Livret de Riccardo Broschi d’après Orlando furioso de L’Arioste
Créé en 1735 à Londres.
Nouvelle production de l’Opéra de Lille – à l’affiche les 8, 11, 13, 15 puis 17 octobre 2026 – Réservez vos places directement sur le site de l’Opéra de Lille : https://www.opera-lille.fr/spectacle/alcina/
Avec
Karine Deshayes : Alcina
Adèle Charvet : Ruggiero
Jasmin White : Bradamante
Josh Lovell : Oronte
Lilit Davtyan : Morgana
Camille Chopin : Oberto
Ashley Riches : Melisso
Danseurs
Warren Anicet-Siger, Yohann Baran, Camerone Bida, Florie Laroche, Hartmut Reichel
Le Concert d’Astrée
Direction musicale : Emmanuelle Haïm
Mise en scène : Ewelina Marciniak
Scénographie et costumes : Natalia Mieczak
Lumières : Monika Stolarska
Chorégraphie : Mikolaj Karczewski
Assistante mise en scène : Lea Theus
Dramaturgie : Miron Hakenbeck
Charvet : Ruggiero
Jasmin White : Bradamante
Josh Lovell : Oronte
Lilit Davtyan : Morgana
Camille Chopin : Oberto
Ashley Riches : Melisso
5 danseurs
Le Concert d’Astrée
Emmanuelle Haïm
Mise en scène : Ewelina Marciniak
Présentation / annonce
LIRE aussi notre annonce de la nouvelle production d’Alcina à L’opéra de Lille : https://www.classiquenews.com/opera-de-lille-haendel-alcina-6-17-oct-2026-karine-deshayes-ewelina-marciniak-emmanuelle-haim/
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