Opéra, compte-rendu critique. Tours. Grand Théâtre, le 31 janvier 2017. Delibes : Lakmé. Jodie Devos… Benjamin Pionnier /P-E Fourny

Opéra, compte-rendu critique. Tours. Grand Théâtre, le 31 janvier 2017. Delibes : Lakmé. Jodie Devos… Benjamin Pionnier /P-E Fourny. Décidément, le chef d’œuvre de Léo Delibes a le vent en poupe ces dernières années. Après Rouen, Montpellier, Saint-Etienne, Metz, Paris avec la Salle Favart, Toulon, Avignon, et avant Marseille, c’est au tour de l’Opéra de Tours de donner vie à la jeune hindoue. En ce soir de dernière, la salle tourangelle est pleine à craquer, preuve que ce titre, pourtant peu à peu délaissé des affiches après une immense popularité, demeure toujours cher au cœur du public.

 
 

Belle Lakmé venue du plat pays

 
 

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C’est la superbe production de l’Opéra-Théâtre de Metz, coproduite avec Bonn et déjà chroniquée dans ces colonnes, qui s’installe sur la scène du Grand Théâtre. On est ainsi heureux de retrouver la scénographie épurée imaginée par Paul-Emile Fourny, avec ce beau décor unique composé de grands moucharabiehs faits de bois blanc, panneaux tournants symbolisant la séparation entre les mondes : celui des Anglais et des Hindous, mais également celui des fidèles et de Lakmé, enfant divinisée malgré elle et recluse du monde. Idée simple, mais témoignant d’un vrai travail esthétique. Saris et turbans sont bien présents, mais toujours avec sobriété et élégance, et le soin apporté aux costumes ravit l’œil, scénographie magnifiée par des jeux de lumières d’une grande beauté, notamment dans le dernier acte.
On retrouve également avec bonheur la maternité de Mallika imaginée par le metteur en scène, qui, si elle ne fait pas partie du livret, permet de belles images, notamment Lakmé qui prend conscience de sa féminité bridée en sentant la vie palpiter à travers le ventre de sa compagne.
Et si la belle enfant n’expire pas littéralement en mordant une fleur de datura, sa mort demeure symbolique lorsque, comprenant que son rêve d’amour prend fin, elle revêt lentement voile et bijoux sacrés, comme résignée à retourner vers son état d’icône inaccessible, renonçant ainsi au monde et à ses plaisirs nouveaux.
Seul regret : la suppression des dialogues parlés, ainsi qu’en 2013, provoquant des enchaînements parfois précipités.
Aux côtés d’excellents seconds rôles – charmante Miss Ellen de Jennifer Courcier, mutine Miss Rose de Yumiko Tanimura, autoritaire et drôle Mistress Benson d’Anna Destraël et surtout un excellent Frédéric de Guillaume Andrieux –, le tendre Hadji de Carl Ghazarossian se révèle très touchant, ainsi que la chaleureuse Mallika de Majdouline Zerari.
Le Nilakantha de Vincent Le Texier impressionne par l’autorité de ses accents vengeurs, mais son ample instrument semble peiner à se plier à la douceur paternelle de son air, malgré les évidentes bonnes intentions de l’interprète.
Impétueux et fougueux, le Gérald de Julien Dran est une bonne surprise. Le ténor français parait remis de l’indisposition qui avait entaché la première représentation et se tire bien de la tessiture tendue du rôle. Si le passage sonne toujours un peu serré, l’aigu se déploie avec aisance dans une belle mixte appuyée qui convient à cette écriture, et il tente quelques belles nuances dans son premier air.
Une bonne étoile semble veiller sur le rôle de Lakmé, tant la jeune femme semble avoir de la chance avec les interprètes qui se l’approprient.
C’est au tour de Jodie Devos, jeune soprano belge, de faire sien ce personnage fascinant, et c’est une vraie réussite. Instrument en apparence léger, mais pas seulement, la chanteuse donne peu à peu du corps à son incarnation, au fur et à mesure que la fille des dieux devient femme. Piani adamantins et immatériels, aigus faciles et pleins, très joli médium, le bagage vocal de la technicienne trouve son accomplissement à travers une délicate musicalité à fleur de lèvres qui suspend le temps dans l’air de la Fille des Parias – impossible, avec elle, de résumer cette aria aux seules Clochettes – et surtout dans un bouleversant « Tu m’as donné le plus doux rêve », mélancolique et rêveur, comme un sourire de lune, lumineux et triste à la fois.
Véritable protagoniste, le chœur maison n’appelle que des éloges, tant par la clarté de sa diction que par l’homogénéité parfaite de ses couleurs.
Prenant très au sérieux cette partition, Benjamin Pionnier tire le meilleur de tous les musiciens et entraîne artistes comme spectateurs dans un beau voyage vers l’Orient fantasmé par Delibes.
Une belle soirée qui couronne une prise de rôle essentielle pour Jodie Devos, jeune artiste avec laquelle il faudra désormais compter et saluée par un public absolument conquis.

 
 
 

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Tours. Grand Théâtre, 31 janvier 2017. Léo Delibes : Lakmé. Livret d’Edmont Gondinet et Philippe Gille d’après Rarahu ou Le Mariage de Loti de Pierre Loti. Avec Lakmé : Jodie Devos ; Gérald : Julian Dran ; Nilakantha : Vincent Le Texier ; Mallika : Majdouline Zerari ; Hadji : Carl Ghazarossian ; Frédéric : Guillaume Andrieux ; Miss Ellen : Jennifer Courcier ; Miss Rose : Yumiko Tanimura ; Mistress Bentson : Anna Destraël. Chœurs de l’Opéra de Tours ; Chef de chœur : Alexandre Herviant. Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours. Direction musicale : Benjamin Pionnier. Mise en scène : Paul-Emile Fourny ; Décors : Benoît Dugardyn ; Costumes : Giovanna Fiorentini ; Lumières : Patrice Willaume ; Chorégraphie : Elodie Vella

 
 

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