Mozart: Idomeneo, Harnoncourt. Styriarte, Graz 20082 dvd Styriarte Edition

dvd opéra, critique, compte rendu
Mozart: Idomeneo

Nikolaus Harnoncourt

Festival Styriarte, Graz
juillet 2008

On sait avec quel génie (mais oui!), Nikolaus Harnoncourt a dévoilé Idomeneo dans une version au disque aujourd’hui presque introuvable (elle-même redevable de son approche scénique zurichoise avec Rachel Yakar et Werner Hollweg…), où il exprimait avec un souffle inédit et s’appuyant sur un orchestre finement préparé, la puissance chorégraphique et le souffle symphonique de la partition mozartienne (le divin orchestre de Mannheim avait alors fusionné avec celui de la Cour de Munich pour laquelle Mozart livre son nouveau seria); en jeu aussi, la grandeur humaine des choeurs; la fine analyse psychologique des protagonistes: Ilia, princesse troyenne, angélique, tendre et loyale, prête au sacrifice; la grecque Electre a contrario, jalouse et barbare, habitée par l’esprit de la fureur et de la vengeance; sans omettre en regard de la toute puissance démoniaque des dieux (insatiables, en particulier Neptune qui impose au héros le sacrifice de son propre fils), la tension du couple père/fils justement: Idomeneo/Idamante. Un autre conflit qui entre en résonance avec la propre relation de Mozart avec son père.


Joyau mozartien

Le seria de Mozart est après ses deux précédents, Mitridate puis Lucio Silla, d’une invention phénoménale et très française, dans son architecture, ses ballets, sa tension cornélienne. C’est un manifeste hautement contrasté, esthétiquement somptueux et mordant.
Idomeneo est annoncé par Amadis de Jean-Chrétien Bach son prédécesseur et d’un ton électrique, frénétique et élégant typiquement Sturm und Drang. Avec Idomeneo, Mozart atteint sa maturité: Wolfy Wolfgang y devient Mozart: un génie lyrique. Le style Mannheim, le goût français se retrouvent ici, magnifiquement sublimés dans le creuset mozartien: forge singulière, d’une violence et d’une tendresse nouvelles et inouïes.

Tout cela, Harnoncourt le maîtrise absolument dans sa direction vive et acérée au Festival Styriarte de Graz 2008. D’autant que les instruments anciens apportent leur âpreté mordante et si finement caractérisée. L’intention d’Harnoncourt est d’être le plus proche possible de la version donnée à Munich,avant celle offerte à Vienne. Baguette sculptée et attentionnée, mais aussi geste et direction d’acteurs aussi engagés car le maestro réalise également avec son fils Philipp, la mise en scène. Les ballets sont signés Hans Spoerli (avec les solistes du Ballet de Zurich: maître du mouvement et de la trépidation rythmique des corps bondissants, souvent d’une finesse athlétique, percutante et suggestive (Neptune est personnifié sur la scène par un danseur à la posture hiératique et arrogante).


Idomeneo: fabuleuse version Graz 2008

Il s’agit d’une version qui malgré ses défaillances scéniques (choeur statique, faible espace pour le mouvement des acteurs et surtout des danseurs du ballet…) indique très clairement tout le bénéfice des options du maestro sur la partition : version de Munich pour le meilleur orchestre européen, coupures salvatrices sur le plan dramatique opérées dans le 3ème acte, choix spécifique des instruments selon les airs (clarinettes pour les airs d’Ilia, flûtes choisies pour ceux d’Electre…). Tout cela œuvre pour la continuité du drame, la force des situations, l’opposition des caractères, le clair enjeu des situations…

Le Concentus Musicus déploie des arêtes vives, souligne sans surligner l’architecture tragique du mythe crétois, sans diluer l’action ni retarder catastrophe ni résolution: tout cela avance avec efficacité. Le grand vent océanique traverse toute la partition, l’une des plus symphoniques de Mozart, à laquelle le compositeur ajoute une très fine étude des caractères, dévoilés par des situations et confrontations musicalement tout aussi fouillées. Harnoncourt, dévoile les milles nuances d’un ouvrage unique dans l’histoire de l’opéra; le chef déploie une sensibilité qui captive et rend justice à l’une des partitions qu’il semble estimer comme nulle autre.
Aux côtés des danseurs excellents, les chanteurs sont loin de démériter; Ilia (superbe Julia Kleiter) impose dès la première scène, la tenue solistique du chant: voix tendre et d’une grande justesse d’intonation, ardente mais aussi déchirée par ses conflits intérieurs: la fille de Priam, troyenne donc, ne peut aimer ce prince crétois, Idamante, qui est l’ennemi de son peuple: toujours le devoir contre l’amour. Idomeneo et Idamante sont eux aussi excellents: chant fluide et richement timbré, humainement passionnants; seule ombre au tableau, Eva Mei dans le rôle de la ” mêchante “: la voix n’a pas le caractère du personnage: être de l’ombre et de la vengeance, héritière des Arcabone (Amadis de JC Bach déjà cité) et toutes les sorcières et magiciennes noires de ce merveilleux baroque qui au moment de l’Idomeneo mozartien est à son crépuscule…
Dommage que l’absence de micros à jardin nous empêche de suivre le chant des solistes avec la même acuité expressive.

Production passionnante qui vient enrichir davantage les documents sur le travail spécifique du maestro Harnoncourt sur Idomeneo de Mozart. Sa direction et sa compréhension de Mozart, ce qu’il en exprime, tiennent tout simplement du miracle ! Le complément video (making of de la production d’Idomeneo 2008) est à ce titre très éclairant.

Mozart: Idomeneo. Julia Kleiter, Saimir Pirgu, Marie-Claude Chapuis,… Arnold Schoenberg Chor. Concentus Musicus. Nikolaus Harnoncourt, direction.
chorégraphie: Hans Spoerli (Ballet de Zürich: Solisten des Züricher Balletts). Mise en scène: Philipp et Nikolaus Harnoncourt. Festival Styriarte 2008 (Graz, Autriche). 2 dvd édition du Festival Styriarte de Graz. Soustitrage uniquement anglais/allemand. Durée: circa 3h21mn.

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