Monaco. Opéra de Monte Carlo, le 28 avril 2013. Verdi : Stiffelio, version originelle de 1850. José Cura, Nicola Alaimo,… Guy Montavo, mise en scène. Maurizio Benini, direction

Fin de saison lyrique éblouissante à Monaco : le Stiffelio de Verdi y est révélé dans sa parure originelle dans une réalisation plus que convaincante : électrisante.
L’année où sont créés Lohengrin de Wagner et Genoveva de Schumann, 1850 : Verdi livre après Luisa Miller, et avant Rigoletto, Stiffelio, une partition dont la violence morale surprend ; dont la justesse et la vérité des caractères musicaux qui y sont brossés, saisissent. Et si nous tenions là un Verdi oublié, le chaînon manquant dont l’absence sur les planches reste incompréhensible ?

Voici une incroyable révélation sur la scène monégasque ; saluons l’excellent choix du directeur Jean-Louis Grinda qui montre qu’en pleine année Verdi, où les grandes scènes lyriques peinent à nous surprendre, l’Opéra de Monte-Carlo tire son épingle du jeu en osant et réussissant totalement ce Stiffelio aussi méconnu que passionnant.


Stiffelio à Monaco : une totale réussite

Source théâtrale française oblige, l’opéra de Verdi éblouit par sa force dramatique, digne d’un vrai huit-clos intimiste et psychologique. Pas de héros royaux, de princes ou de princesses déchues et sacrifiées ni de chœurs sur fond historique, mais un trio de gens simples d’autant plus éprouvés qu’ils appartiennent tous à une communauté spirituelle où la règle de vertu morale s’applique sur toute autre chose.
Il est donc audacieux voire provocateur de la part de Verdi d’adapter la pièce de Souvestre et Bourgeois (Le Pasteur, 1849). Verdi y expérimente la confrontation structurante sur le plan dramatique du héros tiraillé par des spectres intérieurs, du collectif moralisateur opposé à la passion des individus… L’ouvrage raconte comment le pasteur protestant Stiffelio apprenant l’adultère de son épouse, se révolte d’abord, puis apprend parce qu’il la surmonte, l’épreuve du pardon et du renoncement. Verdi s’attache en psychologue accompli à peindre le tréfonds de l’âme humaine, ses affrontements et distorsions silencieuses qui font de chacun des caractères, une source de dépassement et de grandeur finale : Stiffelio touché par la grâce du pardon, atteint la lumière d’un saint homme ; Lina enfin pardonnée passe de cible diabolisée au statut de victime admirable. Au spectateur, galvanisé par la musique, de suivre pas à pas chaque jalon d’une intrigue qui confine à la parabole poétique et mystique.
Verdi embrase littéralement cette intrigue, exploitant justement les ressorts dramatiques, pathétiques et tragiques de chacun des protagonistes. Il s’intéresse à la traîtresse (Lina) toujours amoureuse de son mari, dévorée par la culpabilité : sans démériter Virginia Tola paraît parfois épaisse dans un rôle où un soprano plus clair aurait mieux exprimer les tiraillements du personnage ; au mari lui-même c’est à dire Stiffelio (en fait Rodolfo, un prénom décidément verdien que l’on retrouve dans Luisa Miller, l’opéra qui précède Stiffelio, puis dans La Traviata qui lui succède avec Rigoletto ) : il faut ici toute la noirceur rauque du ténor José Cura pour incarner l’âme du pasteur rongé par le doute, tiraillé par le soupçon …
enfin sauvé par lui-même.


Stankar, modèle du baryton verdien

Et pour fermer l’action sur un trio remarquable, Verdi s’intéresse tout autant au père de l’infidèle, Stankar, superbe figure paternelle lui aussi détruit par l’esprit du déshonneur et de la honte: il ne supporte pas que sa fille ait pu trahir l’époux si vertueux : un superbe air au III, avec un écart vertigineux d’humeurs enchaînées, annonce les grands barytons verdiens : autorité morale édifiante, pères aimants et protecteurs- ; ainsi au III, Stankar apparaît d’abord suicidaire désespéré puis ivre d’une vengeance qui se profile de façon imprévue: de fait il tuera celui par lequel le scandale arrive (Raffaelle).
Tout cela est magnifiquement incarné avec une fluidité vocale, un sens exemplaire de la simplicité du style, une sureté expressive par Nicola Alaimo (la véritable révélation vocale du spectacle) : le sobre métal articulé et nuancé du chanteur indique un métier qui force l’admiration. On connaissait dans l’illustration de la tendresse et de l’amour paternel les plus connus Rigoletto, Simon Boccanegra, … désormais il faut compter avec Stiffelio : le personnage de Stankar les préfigure tous : on vous l’a dit Stiffelio version originelle, réserve de superbes révélations.

Pour le reste la tension de cette parabole morale en milieu religieux est idéalement traitée et soulignée grâce à une mise en scène épurée, sobre, claire, efficace (Guy Montavon) : la fameuse scène finale où en pardonnant finalement à son épouse, Stiffelio lit la parabole de la femme adultère – un tableau qui avait susciter les foudres de la censure puritaine-, : une nuée de pierres semble s’abattre poétiquement sur chacun des fidèles rassemblés au temple. C’est un renversement symbolique de l’action et la preuve que la coupable est une victime comme les autres, surtout que personne ne peut s’élever en juge, s’il ne peut démontrer au préalable, sa pureté morale. Du reste, le tableau à l’église est le plus spectaculaire avec son prélude à l’orgue qui plonge le spectateur dans la représentation non plus d’une action anecdotique mais bien d’un tableau exemplaire à méditer. Le génie de Verdi outre sa pertinence psychologique, place l’intrigue au rang d’enseignement universel. Opéra du pardon, Stiffelio est un appel à la miséricorde et à la compréhension : on s’étonne qu’à l’époque, l’ouvrage ait suscité tant de réprobation de la censure.

Mais c’est dans sa forme même que l’opéra trouve un équilibre parfait. Peu à peu, on suit le resserrement de l’action du quatuor préalable (si l’on compte aux côtés de Stiffelio, Lina et Stankar, Raffaelle) au duo final (ultime confrontation du prêtre face à son épouse qui l’a trahi), quand avant le geste qui pardonne, Stiffelio en véritable sage et homme de foi, convoque sa femme pour la libérer et renoncer… L’économie du jeu de José Cura exprime tous les vertiges, tous les doutes et finalement la grandeur d’âme qui fondent la richesse et la profondeur du personnage. Le chant est sobre, incisif, d’une intensité héroïque colorée d’une vibrante spiritualité, laquelle gagne peu à peu l’esprit de l’homme trahi. Pourtant à mesure que l’action s’accomplit c’est évidemment la profondeur du sage qui s’affirme.

A Monaco, dans la salle Garnier (d’un volume idéal pour l’opéra verdien), le chœur se montre excellent dans les tableaux collectifs brûlant par leur soif de vérité spirituelle ; tandis que dans la fosse, le chef Maurizio Benini captive dès l’ouverture (et sa cantilène à la trompette solo) : architecte et orfèvre du drame, le maestro très inspiré en sculpte les accents, les nuances avec un sens naturel du théâtre intérieur. Le début du II qui voit Lina désespérée au cimetière, déploie un tapis orchestral d’une sensibilité instrumentale inouïe : enfin un vrai chef verdien. En veillant constamment aux équilibres solistes / chœurs / orchestre, le chef nous livre une direction exemplaire. Que demander de mieux pour cette résurrection parfaite de Stiffelio ?

En révélant outre la puissance de ce dilemme, la vérité des trois personnages clés : Stiffelio évidemment mais aussi Luna et son père Stankar, l’Opéra de Monte Carlo réussit de superbe façon la clôture de sa saison lyrique 12-13.
Vous pouvez d’ores et déjà découvrir la nouvelle saison lyrique 2013-2014 de l’Opéra de Monte Carlo sur le site www.opera.mc

Monaco. Opéra de Monte-Carlo, le 28 avril 2013. Verdi : Stiffelio, dramma lirico en trois actes. Musique de Giuseppe Verdi. Livret de Francesco Maria Piave d’après la pièce de Souvestre et Bourgeois, Le Pasteur ou L’Évangile et le foyer. Créé à l’Opéra de Trieste en 1850.

Stiffelio, José Cura


Lina, Virginia Tola

Stankar, Nicola Alaimo

Raffaele, Bruno Ribeiro

Jorg, Jose Antonio Garcia

Dorotea, Diana Axentii

Federico, Maurizio Pace

Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Chef de chœur Stefano Visconti

Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Direction musicale, Maurizio Benini

Mise en scène & lumières, Guy Montavon

Décors & costumes Francesco Calcagnini


Illustrations: Stiffelio © Opéra de Monte Carlo 2013

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